CQFD

La mauvaise conscience d’Israël

Dire non a Tsahal


paru dans CQFD n°160 (décembre 2017), rubrique , par Mathieu Léonard, illustré par
mis en ligne le 26/01/2018 - commentaires

À travers une quarantaine de portraits et témoignages [1], le photographe Martin Barzilai nous emmène à la rencontre des refuzniks, objecteurs, insoumis, déserteurs, filles et garçons, qui préfèrent aller en taule plutôt que de servir dans l’armée israélienne.

JPEGDans la préface, Eyal Sivan, cinéaste israélien, avertit  : « Ne pas faire l’armée […] signifie qu’on n’a pas passé le rituel d’initiation collective indispensable pour devenir un(e) Israélien(ne) à part entière. » C’est dire la centralité de l’armée dans ce petit pays de 8,6 millions d’habitants, où la question sécuritaire est toujours perçue comme vitale. Tsahal compte dans ses rangs 186 500 soldats, avec un potentiel de 445 000 réservistes. La durée du service est de trois ans pour les hommes et de deux pour les femmes. Néanmoins, les Juifs orthodoxes haredim, les Arabes israéliens ainsi que les mères de familles sont exemptés. Au final, «  moins de 60 % des Israéliens font leur service jusqu’à son terme ».

Malheur aux pays qui ont besoin de héros

Les refuzniks forment une catégorie à part dans la mesure où ils revendiquent publiquement un choix radical à contre-courant de la propagande d’État. S’il faut un certain courage pour endurer le stigmate de « traître » et de « lâche », le propos du livre n’est cependant pas d’héroïser ces insoumis. Comme le rappelle Gadi Algazi, animateur du mouvement judéo-arabe Taayoush  : « Il y a une tendance à idéaliser les refuzniks en Israël, comme en Europe ou aux États-Unis. On dit souvent que nous incarnons l’espoir. En fait, même si nous nous opposons à l’occupation ou aux opérations de guerre, nous faisons partie de cette société coloniale et nous gardons nos privilèges de citoyens juifs. […] Refuser, c’est simplement défendre la dignité humaine et signaler à nos amis palestiniens qu’il y a un futur à bâtir, ensemble, au-delà de la domination. »

Ces témoignages traversent près de cinquante ans d’histoire rythmée par la guerre des Six Jours de 1967, la guerre du Kippour de 1973, la première guerre au Liban en 2002, la première Intifada en 1987, la seconde Intifada entamée en 2000, la construction de la barrière de séparation en 2002, la deuxième guerre du Liban en 2006, puis des « opérations » contre Gaza, « Plomb durci » en 2009 et « Bordure protectrice » en 2014 (qui fit 2 147 morts, dont 1 462 civils). Chacune de ces séquences correspond à un moment générationnel de contestation.

Loin de constituer un récit militant ennuyeux et monolithique, la diversité des témoignages met au jour les contradictions de la société israélienne, ainsi que les parcours familiaux et diasporiques qui la composent. On prend notamment la mesure des inégalités sociales et culturelles entre une élite instruite, souvent ashkénaze, et des classes populaires composées de Juifs orientaux (mizrahim), de Russes fraîchement émigrés, de Yéménites ou encore de Druzes et de Bédouins, véritables supplétifs de l’armée israélienne à qui incombe le sale boulot. Ce grand écart social se retrouve dans le livre, où le portrait d’Omer Goldman, fille d’un général du Mossad et insoumise par choix pacifiste, côtoie celui d’Alona Katsay, débarquée d’Ukraine en 2002, qui déserte pour des raisons de détresse sociale plus que par motivations politiques. Les refuzniks d’origine ashkénaze portent l’opposition à l’armée, tandis que les mizrahim n’ont souvent socialement d’autre choix que de servir, voire d’afficher un nationalisme exacerbé.

Portrait inédit de Martin Barzilai. {JPEG}

Neta, 18 ans. "J’ai choisi d’aller en prison parce que je pense que les gens doivent savoir que l’armée israélienne ne respecte pas les droits humains et commet des crimes de guerre."

Le fantôme de l’autre

De nombreux exemples viennent illustrer ce fossé entre refuzniks et les autres prisonniers au sein des prisons militaires. Igal Azrati, déserteur lors de la première Intifada de 1987, se souvient  : « [Un taulard] avait l’habitude de crier et de m’insulter depuis sa cellule en me traitant de “ sale communiste ”, d’ “ amant des Arabes ”, etc. Mais au fur et à mesure, j’ai compris que la première des solidarités en prison est celle des prisonniers contre les gardiens. Et nous, les refuzniks, étions des intellectuels, nous aidions les autres à rédiger leurs courriers. En quelques semaines, je m’étais fait des amis. »

Enfin, entre les lignes se pose la question de l’altérité. «  Les Juifs d’Israël ne connaissent pas bien les Arabes. On peut vivre toute sa vie sans en rencontrer un seul », témoigne David Zonsheine, ancien officier des unités d’élite et insoumis avec des centaines d’autres en 2002. Zonsheine travaille désormais dans une boîte informatique mixte qui salarie 200 ingénieurs, dont 80 % de Palestiniens.

Par leur refus, les refuzniks entendent dénoncer l’invisibilisation des Palestiniens dans la mémoire israélienne et faire sauter les verrous entre les deux peuples. Et quand, lors d’une opération au Sud-Liban, en 1982, le soldat Meir Amor manque de tuer un vieux Palestinien, un déplacé de 1948, qui se met à chanter des chants en yiddish appris auprès de ses copains d’enfance juifs, c’est l’échec d’une histoire commune qui se rappelle à tous.

Portrait inédit de Martin Barzilai. {JPEG}

Einat, 28 ans en 2008, graphiste. "J’ai pris ma décision après l’assassinat de Rabin [2]. A 15 ans, j’étais dans un mouvement pour la paix proche d’un parti de gauche. A cette époque, je n’arrivais pas précisément à comprendre pourquoi mais je savais qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas dans le rôle de l’armée. Au moment de l’assassinat de Rabin, j’ai compris que les pourparlers de paix étaient une mascarade. J’ai pris ma décision : je ne ferai pas l’armée. Le plus simple pour moi était de ma faire réformer pour des raisons psychologiques. J’avais une lettre d’un médecin qui disait que je prennais des antidépresseurs. Ce qui était vrai. Je crois que c’est plus facile pour une fille que pour un garçon. Ma famille n’était pas contente de la décision. Pour eux, même s’ils sont idéologiquement de gauche, il faut défendre son pays. Mais le fait que j’aie été réformée pour raisons psychologiques m’a permis d’éviter les discussions politiques sans fin. En fait, ils étaient aussi inquiets pour moi. Ils pensaient que je ne trouverais pas de travail."


Notes


[1Martin Barzilai, Refuzniks  : refuser l’armée en Israël, éditions Libertalia, 2017.

[2Le 4 novembre 1995, le premier ministre israélien Yizhak Rabin est assassiné par un ultra-nationaliste israélien hostile au procéssus de paix des accords d’Oslo.



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Par Mathieu Léonard


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