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Bande dessinée

Des bulles pour recoller les miettes de la Palestine


paru dans CQFD n°172 (janvier 2019), rubrique , par Sébastien Navarro
mis en ligne le 17/03/2019 - commentaires

Extrait du troisième tome de "Décris-Ravage", d'Adeline Rosenstein et Baladi. {JPEG}

Au fond, ça ressemble à une plongée labyrinthique. On avance dans le dédale entre rappels historiques, témoignages sur le vif et commentaires géopolitiques. On ne lit pas Décris-Ravage les doigts de pied en éventail en sirotant son apéro du soir. Le sens de la vue doit être en état d’alerte maximal. Les synapses au bord du court-jus. Les méninges en mobilisation générale. « Il importe d’organiser le chaos – sans l’ordonner, sans quoi il cesse d’être chaos », écrit Olivier Neveux, professeur d’histoire et d’esthétique, dans un joli prologue.

Et question chaos, la Palestine en connaît un brin. Après les deux premiers tomes de Décris-Ravage, Adeline Rosenstein et Baladi remettent le couvert pour une troisième bédé sous-titrée Décrire et inventer la Terre sainte [1]. La bobine continue à se dévider : il s’agit d’appréhender sous toutes les coutures la genèse de ce Proche-Orient écartelé entre de multiples mainmises et historisations.

Pour ce faire, Baladi n’hésite pas à multiplier le hors-champ, à dérouler ses cases en guirlandes, à poser la focale de son crayon sur les doigts noueux des protagonistes. Comme dans ce chapitre intitulé Cabanes, où est relatée la fondation d’un kibboutz sur une colline de Galilée. Des décennies plus tard, quatre vieux juifs se remémorent la première pierre posée. Sauf qu’ils ne sont pas d’accord sur un détail : un village arabe occupait-il, oui ou non, le site avant la venue des colons ? Les souvenirs se frottent et se contredisent jusqu’à ce qu’un des protagonistes assène : « La vérité historique. Un bulldozer est arrivé…  » Et tandis que tous lui coupent la parole, il conclut : « Et il a aplati le village. »

Contre les mythologies simplificatrices et les mémoires officielles, Décris-Ravage nous fait la leçon : fabriquer un récit, tracer les contours d’une carte, c’est toujours poser les jalons d’une vérité historique. Qui n’est jamais rien d’autre que la somme des mensonges sur lesquels tout le monde s’est mis d’accord. Ainsi plastronna cyniquement un certain Winston Churchill.

Sébastien Navarro

Notes


[1Publiée aux éditions Atrabile. Lire aussi l’article « Dynamiter les cartes d’état-major » (CQFD n° 160, décembre 2017).



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