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Dossier « Un peu de l’âme des bistrots »

Défi brestois : une rando de caractère


paru dans CQFD n°148 (novembre 2016), rubrique , par Bruno Dante
mis en ligne le 15/06/2019 - commentaires

Récit d’une « randonnée pédestre brestoise, à la découverte d’un patrimoine limonadier de caractère ». Une piste bretonne, en d’autres termes.

La Une du n°148 de CQFD {JPEG}

Le Brest du début des années 2000 possédait plus de 370 débits de boisson, ce qui maintenait encore bien vivant l’adage local pour une année brestoise « 1 bar par jour ! ». Depuis, en quinze ans, le constat est tout autre. L’infâmante « requalification urbaine » est passée par là. Guerre ouverte contre la vie populaire avec son cortège de fermetures successives de nombreux p’tits bouges de quartier, ceux que l’on affectionne particulièrement, les p’tits bars de jour, ambiance familiale aussi riche en solidarité qu’en figures locales, humour ravageur à gorges déployées, incontournables lieux sociaux chargés de chaleur humaine. Plus que 143 bistrots à Brest pour 2015 [1].

Hécatombe donc, mais résistance oblige ! Si la mairie organise en parallèle une campagne de communication contre l’abus d’alcool si familier à la cité du ponant – le « Défi brestois » et son slogan « 3 jours sans ! » –, cela n’aura pas empêché pour autant plusieurs aficionados du comptoir de saisir la perche tendue pour en détourner le sens : « Le Débit brestois, 362 jours à bloc ! » Ainsi, en 2012, aura jailli le désir commun de faire revivre à nouveau une entreprise récréative de la piste, la « Rando bistrots », déjà pratiquée par certains durant les années 1990 sur Rennes, Paris ou Lille. Une dérive psycho-géographique (autre terme « savant » pour qualifier la cuite) consistant à parcourir une ville et ses « grands ducs » du matin jusqu’au soir en joyeuse bande assoiffée de spiritueux divers et variés mais néanmoins attachée à la volonté irréductible de sentir battre le cœur de la cité.

« Randonnée pédestre brestoise, à la découverte d’un patrimoine limonadier de caractère. À consommer sans modération ! », le ton était ainsi donné sur la plaquette qui devait servir de feuille de route pour les équipes engagées dans cette olympiade éthylique. 9 h du mat’, le rendez-vous pris en terrasse du bar PMU de la place Guérin, quartier Saint-Martin dont la réputation n’est plus à faire en matière d’agapes de comptoir. Suze, blanc et Picon bière pour p’tit déj’. Des camarades fraîchement arrivés des terres trégoroises se joignaient allègrement aux autres complices brestoises et brestois, afin de participer au tirage au sort qui allait former les équipes.

Car ici, pas question de routine coutumière dans la tournée des chapelles, le jeu portant particulièrement sur le désir de susciter la rencontre au sens le plus large que puisse offrir cette excitante situation ludique. Trente individus déterminés, s’associant sous le coup du hasard en dix équipes de trois et ne se connaissant forcément pas tous. « Les équipes une fois formées par le tirage au sort ne changent plus, partir à trois c’est revenir à trois, une feuille de route par équipe, une boisson minimum pour ses membres équivaut à un coup de tampon dans la case respective du troquet… Retour impératif à 21 h ! Parcours libre, mais attention aux horaires, faut tout faire ! »

À la carte, seize estaminets obligatoires disséminés sur les deux rives de la commune, les plus vaillants s’en donneront à cœur joie d’explorer d’autres enseignes spontanément apparues lors du parcours, cela va sans dire. Plusieurs zincs du précieux dépliant se sont vus affublés du vocable de « Bistrot de caractère », ce qui incite d’emblée à la curiosité.

Seront traversés, loin de toute exhaustivité, un p’tit boui-boui très bien tenu par sa patronne octogénaire en blouse à fleurs dans son décor sixties pur jus, véritable temple du formica – lieu où l’on vient patienter avec son ticket de passage auprès des bureaux de formalités administratives de la mairie qui se tient en face –, ce jour-là, beaucoup de démarches furent remises au lendemain. Le temps de railler avec la limonadière qui n’est point avare en critiques acerbes sur les grands travaux qui défigurent la ville et c’est reparti vers une autre brasserie.

Un estaminet improbable situé devant l’hôpital, où les clients y sont autant habitués qu’en face. Ravis de prendre part au jeu de la Rando et fermement décidés à rester témoins du défilé des équipes tout le long de la journée en levant le coude à l’unisson. Un bar-tabac-presse à l’accueil généreux – une boisson et c’est le baby-foot gratos à satiété pour les jeunes du quartier –, son duo de retraitées, mère et fille derrière le zinc, enchantées par le flux continu de princesses et princes de la cuite qui enquillent les gracieuses tournées d’alcool de gentiane jaune et d’anisette blanche. Fraternité partagée et soutien complice au p’tit commerce.

Un autre rade haut en couleurs – la plus vieille licence IV de Brest – dont la tenancière mérite à elle seule le grand prix du « Caractère », riche en expressions salaces, gouailleuse, garot au bec, championne de l’outrage à la maréchaussée, ouverte 24 sur 24 enfilant les nuits blanches, mais, hélas, aujourd’hui fermé, pour notre grand désarroi.

Au fur et à mesure de la journée, les équipes se croisent, parfois nombreuses au même point de passage, les tournées coulent à flot, usant de la stratégie qui consiste à ruiner l’adversaire afin qu’il n’accomplisse pas le « grand œuvre » de la Rando, les alcools forts pleuvent en rafales et les chants montent en décibels. Une équipe aura usé des services d’un taxi – dans lequel son verre et sa clope restent de mise – afin de rattraper son retard sur l’horaire, une autre suscita la raillerie générale pour avoir subtilisé le tampon du trocson, pénalisant ainsi les troupes suivantes, incapables de prouver leur passage, mais le patron improvisera malicieusement ses autographes avec un marqueur sur les diverses parties du corps de ses clients en transe.

Bouquet final de cette journée de fol labeur, la soupe à l’oignon sur la place du départ, bilan des troupes, seule une blessure partielle au genou restait à déplorer, mais tout le monde fût au complet. Le ventre chaud, les yeux brillants et la pépie frénétique permirent à certains de prolonger l’investigation urbaine sous sa forme nocturne, mais ça, c’est une autre histoire…

Bruno Dante

Notes


[1Nombre de bars par habitant et par commune en France, source Insee 2015. Commune de Brest, nombre de bars : 143 ; population : 139 676 ; nombre de bars pour 1 000 habitants : 1,0238.



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