CQFD

Dossier « Un peu de l’âme des bistrots »

Ils ont des pilotis et la gorge eau de vie


paru dans CQFD n°148 (novembre 2016), rubrique , par Margo Chou
mis en ligne le 09/08/2019 - commentaires

La Une du n°148 de CQFD {JPEG}

Août 2006. De Belgrade (Serbie), le taxi nous dépose au milieu d’une route dans un cul-de-sac. Ambiance gris-bitume, arrière-ville, no man’s land, vieille usine. Le gars nous indique que l’on doit traverser le vieux bâtiment en face.

Une fois sur la berge de la Sava, l’affluent du Danube, le Blek Panters devait être par là. Le Blek Panters, avec son orchestre du même nom, c’est Le Kafana, bar-auberge tenu par des tsiganes, créé au début des années 1990 alors que commence à sévir l’embargo. On a passé l’ancienne usine, enfourché les mauvaises herbes, ils étaient là : des dizaines de pontons qui traçaient un chemin sur l’eau vers des baraques en bois nommées « splav ». Un premier, un second. On entend la musique qui nous appelle, on s’approche. On y est comme dans les films de Kusturica. À ce moment-là, c’est la seule référence disponible.

Le radeau est tout petit. Blindé de monde. Au mur des photos de fêtes. Une dizaine de tables. Au fond, une terrasse sur pilotis. ça mange par endroit des assiettes grasses de pljeskavitsa  [1]. Accueillis généreusement par les tenanciers, sans complexe on s’installe. Des musiciens, machines à émotions qui savent quoi jouer pour toucher le public, ouvre la party. Ils passent de table en table toute la soirée. D’autres arrivent dans la nuit. Ils jouent des airs à la demande du client moyennant bakchich. Le client devient la star. L’orchestre juke-box peut tout jouer. Les pesme  [2] sont connues par tout le monde. à la table, ça chante plus fort que le chanteur et les billets fusent.

En pleine nuit le bar est plein, la musique ne s’arrête jamais, les corps se serrent et se trémoussent à côté et sur les tables. La slivovitsa et la sueur embaument le bois. On vient de France, on connaît les chansons, ils sont touchés. L’eau de vie te tombe dans la bouche. Nous sommes l’eau-de-vie. La folie commence à monter. Il n’y a plus d’horaire. On a l’impression de tous se connaître et d’être dans un vieux chalet de famille en dehors de tout. Impossible de se souvenir comment on est reparti.

Margo Chou

Notes


[1Gros steak très gras.

[2Chansons.



Ajouter un commentaire

Par Margo Chou


Dans le même numéro


1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6

Voir





Anciens numéros



Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts ø Affichage pour mobiles