CQFD

RAP

Danser et speeder la révolution


paru dans CQFD n°123 (juin 2014), rubrique , par Bruno Le Dantec, Mathieu Léonard
mis en ligne le 24/07/2014 - commentaires

Entre Funkadelic et Rage against the Machine, les rap-funksters de The Coup balancent un message espiègle et subversif. De passage à Montreuil et à Marseille, le groupe de Oakland a encouragé la sédition autant que le déhanchement. T-shirt trempé, CQFD a bavardé avec Boots Riley.

Photo : The Coup. {JPEG}

L’entame très rock’n’roll du concert de ce soir peut surprendre celui qui aurait découvert The Coup avec le clip carnavalesque de « The Guillotine », où une bande de Blacks grimés en personnages du magicien d’Oz promènent une « Veuve » en carton dans les rues sinistrées d’Oakland (Californie) avant de raccourcir un banquier. On avait cru voir réapparaître le spectre rigolard du Parliament de George Clinton et nous voilà plongés en plein hard-core. Mais la façon qu’a Boots Riley de poser sa voix sur les riffs du guitariste trahit un savoir-faire venu d’ailleurs. Le groove funky est bien là, tapis entre les lignes de basse et les pulsations de la grosse caisse. Et quand, ronde comme une bombe, la chanteuse Silk-E déboule sur scène, le doute est définitivement dissipé : il y a de la soul dans The Coup et « The Magic Clap » est un hymne trépidant qui invite à danser autant qu’à monter à l’assaut de Babylone.

« L’inspiration, on la prend en pleine gueule, comme un coup de poing, ou alors elle vient en douceur, avec les anges de la révolution : et moi, je crois aux anges ! » Le facétieux Riley, qui dit être communiste depuis l’âge de quatorze ans [1], nous fait le coup du prédicateur façon polar de Chester Himes, avec sa coupe afro et sa dégaine de maquereau tout droit sorti d’un film blaxploitation des années 1970… « Le prochain morceau, c’est un truc sur la mémoire de l’esclavage qu’a déjà chanté Woody Guthrie, Bob Dylan en a fait une version, Bob Marley et The Clash aussi… Voici la nôtre. Faut juste savoir qu’on a changé la mélodie, les paroles et le titre, mais c’est toujours la même chanson ! »

Après le gig, quand CQFD tente de le cuisiner à propos de ses influences – Swamp Dogg, Funkadelic, Betty Davis ?… –, Boots botte en touche : «  Adolescent, j’ai bien écouté The Cure ou même Depeche Mode, mais ma première claque, c’est Ice Cube et Public Enemy. » Au départ, The Coup – premier album en 1993, Kill my landlord« [2] –, c’est du hip-hop pur et dur : « Dig it », « Fat cats and bigga fish », « Me and Jesus the pimp »… avec l’opulente Dj Pam the Funkstress aux platines, capable de scratcher ses vinyls jusqu’avec ses seins. Puis The Coup a négocié un virage plus organique – en incluant de vrais instruments, à la The Roots – pour accoucher d’un rap-funk chargé d’électricité, porté par une puissante rythmique qui invite à partir pour un « pays des sept milliards de danses » que n’aurait pas renié Martha and the Vandellas. Alors, Boots, avoue, tu as bien des contacts avec la scène hardcore de San Francisco… ? « La scène hard-core ? Les salles du circuit ne nous programmaient jamais, parce que nous sommes un groupe noir et qu’elles craignaient que leur public de white kids n’accroche pas. » Comme le clamait sarcastiquement Mother’s Finest en 1976, « Niggaz can’t sing rock’n’roll »… « Ce n’est que plus tard, lors d’un voyage en bus vers un festival, que Jello Biafra m’a bassiné pendant quatre heures sur le mouvement punk, et grâce à lui j’ai connu Bad Brains, qui jetait un pont entre les deux scènes. » Qui sait ? C’est peut-être grâce à cette incursion sur des territoires inconnus que les racines rythm’n’blues, indéniablement présentes dans l’ADN du hip-hop mais réduites à de fugaces apparitions dans les samples du DJ, se sont ouvertement affirmées dans les compositions et le choix des instruments du groupe nouvelle époque. En tout cas, mêlé au flow nerveux de Boots, le phrasé soul de Silk-E tire clairement sa sève de la mémoire musicale des ghettos noirs, jusqu’à se risquer à de suaves ballades du style « Baby, let’s make a baby »… Féline, la nana taquine l’ingé son du Café Julien, qui peine à lui donner toute la place qu’elle mérite au cœur de ce gros son : « On est ici pour suer et s’amuser, et moi, j’ai un début d’histoire d’amour avec le gars aux manettes : j’espère qu’il saura me tirer le meilleur de moi-même ! » Et de lui lancer un clin d’œil complice juste avant l’envolée lyrique de « We got the guillotine, you better run ! » – « Ils ont la télé, nous avons la vérité. Ils ont les juges, nous avons la preuve. Ils ont les hélicoptères, nous avons la rue. Ils ont les bombes, nous avons la guillotine. » Autre clin d’œil aux affranchis, Boots lance au public : « Nous, on fait de la musique pour ne pas avoir de patron ! »

Quand on l’interroge sur son engagement politique, lui dont le père – ex-membre d’une scission anti-stalinienne du Parti communiste US et ex-avocat des Black Panthers – a produit son premier LP, ce lutin en costume à carreaux trop étroit parle d’Occupy Oakland, un mouvement bien moins médiatisé que celui d’Occupy Wall Street, mais qui a joliment secoué ce qui fut, dans les années soixante, un fief de l’activisme black : «  Pour la grève générale du 3 novembre 2011, on était 5 000 à défiler derrière une banderole “Death to capitalism, Occupy everything” et on est allés prêter main forte aux dockers et aux métallos qui bloquaient le port, malgré la méfiance de leurs syndicats. » Son implication dans le mouvement social expliquant les années qui s’écoulent parfois entre un album de The Coup et le suivant – autre bonne raison à cet apparent dilettantisme : Riley donne également de la voix aux côtés de Tom Morello, le guitariste de Rage against the Machine, dans le groupe Street Sweeper Social Club.

Avec son compère DeadPrez [3], Boots Riley représente une génération de rappeurs conscients [4] aux antipodes de la frime décérébrée et bling-bling du gangsta rap. Tout ça sans jamais perdre son sens de l’humour : « Pour finir, on va vous faire un chant spirituel. Mais attention, les gars qui ont eu une révélation prennent souvent la grosse tête et font des chansons de merde. Moi, ma révélation, c’est que je suis sur terre pour réaliser cinq choses : me marrer, aimer, baiser, picoler et accélérer la venue de cette putain de révolution ! » Tout un programme qui ne demande qu’à être appliqué… Right now, brothers and sisters !

Bruno Le Dantec

ANTI-PATRIOT ACT

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The Coup a également connu un moment d’indignité nationale en sortant son album Party Music en plein 11-Septembre, avec une pochette où l’on voyait Boots et la DJ Pam the Funkstress activer par télécommande – en fait, avec des baguettes de batterie et une pédale de guitare… – l’explosion des tours jumelles. Coquin de sort, la conception graphique avait été préparée quatre mois avant les attentats ! Protestant de son innocence, The Coup, qui avait voulu symboliser par là son insurrection musicale contre la dictature du dollar, insista pour conserver cette prophétique pochette. Mais la maison de disque, mise sous pression par le FBI, retira l’album des bacs afin d’en réimprimer une version plus soft deux mois plus tard, ce qui empêcha sans aucun doute le groupe de grimper les marches du succès, malgré un album remarquable.

M. L.


Notes


[1« Le communisme, ce n’est rien d’autre que le contrôle démocratique des gens sur les richesses qu’ils produisent. »

[2Tuer mon propriétaire »…

[3Allez jeter un coup d’œil sur les clips de Hip-hop, Politriks, Dem crazy ou Hell Yeah…

[4Écouter le brûlot « Million of ways to kill a CIO » (« Un million de manières de tuer un PDG »).



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