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Culture contre culture


paru dans CQFD n°116 (novembre 2013), rubrique , par Gilles Lucas, illustré par
mis en ligne le 18/12/2013 - commentaires

En pleine année Capitale de la Culture, deux associations emblématiques de quartiers populaires de Marseille se voient l’une contrainte à la fermeture et l’autre lourdement menacée dans sa pérennité. En cause : un furieux coup de rabot sur leurs subventions. état des lieux.

« Une véritable aubaine  ! » s’étaient enflammés, il y a maintenant cinq ans, les décideurs politiques et économiques de Marseille lors de la désignation de la ville au titre de Capitale européenne de la Culture. Budget de l’opération : 100 millions d’euros. « Dès que nous avons su la nouvelle, nous avons compris que nous, et plus généralement les associations, allions avoir des problèmes », explique Soraya Amrane, directrice de l’Atelier De Visu dont l’activité est toute consacrée à la photographie. Dans ce local, installé dans le quartier de la Plaine et composé au rez-de-chaussée d’une salle d’exposition et au premier étage d’un appartement destiné à des résidences, ce sont, durant une grosse quinzaine d’années, plus de trois cents personnes qui sont venues ici présenter leurs travaux et participer à des workshops. À la fin de l’année, ce haut lieu de l’image devra baisser le rideau. « Nous n’avions pas assez de budget pour continuer dans de bonnes conditions », reprend la directrice. Depuis quatre ans, les subventions allouées par les conseils général et régional, la ville de Marseille et la Direction régionale des Affaires culturelles sont restées inchangées. « Nous nous autofinancions à hauteur de 25 %, poursuit Soraya. Et malgré des soutiens comme ceux de la galerie des Filles du Calvaire à Paris ou encore de Christian Caujolle qui nous ont gratuitement prêté des expositions, ce n’était pas suffisant : les dépenses augmentaient sans cesse et le déséquilibre est devenu énorme. N’être qu’un espace de diffusion et de vente dans le domaine de la photo ne correspond pas à notre identité. L’Atelier De Visu est, était, surtout un lieu de création. »

L’annonce d’un probable déficit budgétaire des institutions à hauteur de 600 000 euros pour l’année 2014 promettait un naufrage pour cette association et une hécatombe à venir pour quantité d’autres. « C’est dans l’air du temps : on fait des lieux où il y a tout dedans, où l’on mange et où l’on fait des expos… C’est un des aspects de cette espèce de globalisation qui entrainent la disparition des initiatives destinées à être proches des gens.  »

Par Rémi. {JPEG}

Plus bas dans la ville, au cœur du quartier populaire et vibrant de Noailles, c’est une autre association qui lutte pour rester en vie. Au pied d’une colonne que surplombe un buste d’Homère et sous l’œil suspicieux d’une caméra de vidéosurveillance, le Mille-pattes est un lieu ouvert aux jeunes du quartier. Ici, l’on vient en voisin, mais aussi d’autres quartiers de la ville, partager ses écrits, lancer des mots et des rimes aux rythmes du rap. Depuis 13 ans, les ateliers d’écriture et le studio d’enregistrement attirent les jeunes talents. Jusqu’à l’été dernier, un centre de loisirs accueillait des enfants entre six et douze ans qui venaient là pour peindre, fabriquer, faire de la musique, danser et participer à des sorties. « Dans ce quartier, il n’y a rien pour les jeunes. On fait office de centre social même si administrativement, nous n’en avons plus les compétences », dit Xavier Blaise, le directeur. Depuis 2009, les subventions qui leur permettaient de tenir se sont effondrées de 40 %. Ici la culture est synonyme d’une manière de vivre et d’une création de chaque instant, toute chose qu’évidemment les industriels de la culture de Marseille capitale – et derrière lesquels se cachent les prédateurs d’Euroméditerrannée – regardent avec une animosité contenue, dans l’attente d’une éradication.

Pour l’heure, c’est avec les seules aides de l’Etat et de la politique de la ville aux travers du dispositif de Contrat urbain de cohésion sociale que subsistait cette association. Xavier explique : «  En septembre, nous n’avions reçu qu’une petite partie de la subvention que nous devions recevoir en 2013. Nous attendions la seconde qui s’est avérée deux fois plus petite, soit une baisse totale de plus de 50 % en un an ! » Dès lors, les menaces concernant la fermeture du Mille-pattes courent le quartier et la ville au point que Valérie Boyer, députée UMP et responsable à la ville de Marseille de « la lutte contre l’exclusion (!) » et des fameux « contrats de cohésion (!) sociale » décide de se fendre, le 15 octobre, d’un communiqué éclairant : « En 2013, malgré [les] aides [1], et face à l’absence de progrès en matière de gestion et de qualité de service, les subventions publiques ont en effet diminué.  » « On n’est pas dans les clous. On n’est pas assez sérieux selon leurs critères », remarque Xavier. Et peu importe que les animateurs du Mille-pattes aient à cœur de s’adapter à la vie et aux gens du quartier [2] et se voient aussi contraints de trouver mille arrangements pour tenir, l’essentiel est que s’impose la discipline bureaucratique. « Nous sommes à zéro. Notre banque, prétendument impliquée dans l’économie solidaire, ne tolère plus de découverts, explique en souriant le directeur… Si aucune solution n’est trouvée avec les politiques locaux, les jeunes et les gamins vont retourner dans la rue. Et avec les conséquences connues d’avance pour quelques-uns d’entre eux… [3] »

Ainsi vont les associations culturelles à taille humaine dans la cité phocéenne en l’an de grâce Capitale culturelle, opération colonisatrice dont le déficit cumulé est déjà de six millions d’euros [4] et pour lequel la population, en plus d’avoir eu à subir mépris et transformation accélérée de la ville, devra mettre la main à la poche. « Quand ils seront partis, nous serons toujours là », s’amusent, toute colère contenue, nombre de Marseillais. Il est vrai que les industriels de la culture, poissons pilotes de requins dont le projet est de civiliser Marseille, commencent à plier bagages. Non sans laisser, incidemment, quelques immondices de plus. En juillet, MP13 annonçait, par l’intermédiaire d’un Plan de sauvegarde de l’emploi (PSE), le licenciement « graduel » de soixante-trois de ses salariés…


Notes


[1Elle affirme que les subventions auront été de 36 000 euros en 2006, puis de 80 000 euros en 2009 et 2010, sans préciser, toutefois, qu’en 2013 elles sont revenues à leur niveau de 2006.

[2C’est aussi avec un budget dérisoire que cette association organise chaque année et depuis 18 ans et au cœur du quartier Noailles le célèbre festival du Soleil.

[3Dernier recours : une table ronde devrait réunir, le 12 novembre, les différentes collectivités et institutions afin de s’entendre pour trouver des solutions viables et tenter d’empêcher le sabordage de l’association…

[4Trois millions d’euros pour les diverses manifestations de rue auxquels s’ajoute la même somme résultant de la pénurie de visiteurs dans les musées marseillais et aixois.



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Par Gilles Lucas


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