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Marseille 2013 n’a pas eu lieu

Un non-événement pour une ville sans nom


paru dans CQFD n°117 (décembre 2013), rubrique , par Aristide Bostan, illustré par , illustré par
mis en ligne le 16/01/2014 - commentaires

Début décembre, Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture, semble accordée à la météo ambiante : ciel bleu pour les promoteurs de l’opération mais grand froid pour la ville et ses habitants noyés dans une soupe culturelle snob et globalisante. Bilan en deux rounds du glacis en carton-pâte.

Par Caroline Sury. {JPEG} Marseille-Pyongyang 2013 : « La première réussite de Marseille-Provence 2013 […], ce sont les habitants eux-mêmes. » Issue d’une note interne à l’association MP2013 révélée par Télérama début novembre, la sentence fleure bon l’exercice d’autopersuasion. À l’heure des comptes, il est en effet de bon ton de gloser sur la mobilisation populaire que la manifestation aurait permis de provoquer. Entamée dès janvier, la litanie des chiffres de fréquentation – parfois impressionnants, comme les 400 000 badauds revendiqués par la soirée d’ouverture en janvier – a fait office tout au long de l’année de justification inattaquable de la pertinence de l’opération. Faire acte de culture consisterait alors à remplir rues et musées ? Cette logique comptable plutôt grossière trahit la vision d’épicier des porte-drapeaux de Marseille 2013 [1] et la primauté des enjeux économiques sur les supposés enjeux culturels. La capitale de la culture, initiée et portée par des gestionnaires politiques ou économiques, devait réussir, à tous les prix. « There is no alternative », aurait dit Margaret Thatcher… Un matraquage médiatique permanent et sur le long terme s’est donc chargé de convaincre les Marseillais-e-s de venir découvrir dans la rue ou ailleurs la raison de tout ce barouf. Au-delà de cette culture du chiffre, l’appel systématique au bénévolat a été un autre levier de mobilisation-par-tous-les-moyens. Mais le slogan de l’opération municipale « Tous bénévoles » apparaît plutôt comme un coming-out proche de l’obscène dans une ville où 17 % de la population active pointe au chômage.

Enfin, dans le monde parfait de l’événementiel sans surprises, la spontanéité et l’inconnu constituent des risques peu courus. Mais alors que les urbanistes eux-mêmes invitent depuis quelque temps les dirigeants à ne pas négliger complètement le hasard et la sérendipité [2] dans la « fabrique » des villes sous peine d’étouffement mortel [3], comment gérer cette contradiction ? Le « off » constitue à Marseille le dispositif idéal, la soupape de sécurité nécessaire, soutenue en toute logique et plus ou moins directement par le « in ». Inoffensif [4] et faussement impertinent, le « off » a rempli son rôle à la perfection.

Ville à vendre. « Notre objectif est de faire du centre-ville le plus grand centre commercial à ciel ouvert d’Europe. » Solange Biaggi, adjointe au commerce de la mairie de Marseille, répète à qui veut bien l’entendre l’objectif affiché par la ville. Une obsession monofonctionnelle qui en éclaire une autre, celle de faire de Marseille une marque, un produit prêt à la vente : loin d’être une spécificité locale, cet esprit de petit commerçant (encore !) reflète la tendance généralisée à la mise en concurrence des territoires, et au recours systématique à des stratégies de marketing urbain pour mettre en scène les villes. Dans ce contexte, la capitale de la culture était l’outil idéal – une opération générique, rassurante car reproductible, auréolée d’une image plutôt positive, et annonciatrice de rivières de touristes fortunés, ou de fleuves d’investisseurs enthousiastes. Et si l’on peut d’ores et déjà parler de MP2013 au passé, la note interne évoquée plus haut laisse à penser que le carnaval ne fait que commencer : à propos des suites à donner à la capitale de la culture, il est spécifié qu’une « large consultation sera rapidement lancée afin de trouver une “marque forte” susceptible de remplacer MP2013 ». Trouver une nouvelle marque, mais dans une démarche participative, of course

En attendant, la ville, et particulièrement son front de mer du côté du quartier de la Joliette, a vu de nombreux chantiers avancer plus vite en 2013 qu’auparavant. On s’en réjouirait volontiers, ne serait la nature même des équipements sortis de terre ou sur le point de l’être : quatre musées ou institutions culturelles, au moins trois clinquants centres commerciaux, et les fondations de nouvelles tours luxueuses et froides, certainement pas destinées à accueillir du logement social. Un véritable « glacis » coupant définitivement les liens entre le quartier et la mer [5], et fort à propos pour accélérer l’expulsion à venir des habitants précaires des quartiers voisins du Panier ou de la Villette.

Par Charmag. {JPEG} Ces rêves un tantinet vénaux ont pourtant de fortes chances de se briser pour une raison bassement prosaïque : le manque criant d’imagination des élites marseillaises. Incapables de percevoir ce qui fait la vraie richesse de la ville, leur insistance à chercher à copier des modèles extérieurs – Barcelone, Bilbao, Liverpool… – prêterait à sourire, si elle n’était pas responsable d’un gâchis déjà bien entamé. La vacuité de leurs propositions parle d’elle-même : le titre de « plus grand centre commercial à ciel ouvert d’Europe » est déjà revendiqué par au moins trois villes européennes : Béziers, Liège et Montpellier. En plus d’être une menace sociale réelle, pour le danger qu’elle fait courir aux habitants les plus faibles, « l’attractivité territoriale » à la sauce phocéenne pourrait bien être ici une erreur historique : à trop vouloir faire comme les voisins ou se recréer une identité parachutée et insipide à coup de grands événements, Marseille risque d’en oublier la grande cité portuaire, bordélique et magnifique qu’elle est.


Notes


[1Que les épiciers nous pardonnent, eux qui ont, au moins, le mérite de nous nourrir.

[2Sérendipité : Capacité, art de faire une découverte, scientifique notamment, par hasard (Larousse).

[3Voir Elsa Vivant, Qu’est ce que la ville créative ?, PUF.

[4Sauf pour les victimes de la gestion sanitaire calamiteuse de Yes We Camp, où une amibiase s’est largement répandue à la fin de l’été pour cause de négligence des toilettes sèches. Résultat : des semaines de maux de ventre et de vomissements pour nombre de visiteurs…

[5A l’heure où ces lignes sont écrites, un projet de casino fortement contesté, prévu en face du Mucem, n’a pas encore été débattu au conseil municipal.



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Par Aristide Bostan


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