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Crozemarie, Jacques (1925-2006)


paru dans CQFD n°117 (décembre 2013), rubrique , par Patrick Watkins et Jean-Pierre Le Nestour
mis en ligne le 01/02/2014 - commentaires

Fondateur et fossoyeur de l’ARC (Association pour la recherche contre le cancer), Jacques Crozemarie restera dans la mémoire collective comme une silhouette ronde et familière du petit écran. Toujours en blouse blanche d’usurpateur (il n’était pas médecin), il est devenu l’image emblématique d’une association forte de 3,5 millions de donateurs qu’il dirigea sans partage, de 1962 à 1996, et qu’il considérait comme sa propriété, sa création pure, son bébé. Crozemarie’s baby, en quelque sorte.

Jusqu’à ce qu’un rapport accablant de l’Inspection générale des affaires sociales, rendu public en 1991, révèle le détournement vertigineux à son bénéfice quasi exclusif de 72 % des sommes collectées dont la recherche n’aura jamais vu la couleur. Condamné en juin 2000 à quatre ans de prison ferme, deux millions et demi de francs d’amende et deux autres millions à verser à l’ARC au titre des dommages et intérêts, il purgera l’essentiel de sa peine au quartier VIP de la Santé dans la cellule mitoyenne de celle de Maurice Papon. «  Le cancer, c’est la recherche qui l’aura », proclame le nouveau slogan de l’ARC en page d’accueil de son site Internet. Après la métastase Crozemarie, les « communicants » seraient sans doute bien inspirés d’y réfléchir à deux fois…

Qui donne à l’ARC, prête à rire. Jacques Crozemarie est un gros enfoiré doublé d’un phénomène de foire. Cet homme qui aura tant tiré à l’ARC qu’un humoriste le baptisera « Robin des Bois » et qui trouverait naturellement sa place dans le Guinness des escrocs d’anthologie, s’enferma pendant toute la durée de son procès dans un mutisme têtu, ne semblant pas bien comprendre ce qu’on lui reprochait. Une incompréhension dont il s’épanchera longuement en prison auprès de Maurice Papon, cette autre victime expiatoire de l’acharnement judiciaire, muré lui aussi dans une forme paroxystique de déni de la réalité. Or, si le médecin d’opérette se tait, les chiffres parlent et ne mentent pas dans un dossier accablant déconseillé aux malades en phase terminale et plus largement à tous les individus sujets au vertige.

Dans les meilleures années, le chiffre d’affaires de l’ARC avoisinait les 600 millions de francs, dont une large part était destinée à financer le train de vie de milliardaire de son président et de ses proches. Des domaines somptueux, de plus en plus au sud. Des travaux de rénovation et d’embellissement, des constructions de piscines surdimensionnées qui engloutissaient des dizaines de millions de francs. Un ensemble de travaux payés bien entendu sur la base de fausses factures émises par des sociétés prestataires de l’ARC et financés par l’argent des généreux donateurs. Des voyages, des séjours prolongés dans des endroits de rêve entre parties de pêche au gros et parties fines. Entre 1990 et 1995, les comptes bancaires de Maître Jacques sont créditeurs de 3,9 millions d’euros sans que sa retraite de cadre administratif à l’Inserm ou l’héritage de sa mère y soient pour quelque chose. Maisons, chasses, vacances de prestige, hôtels de luxe, tables réputées, caves de grand crus classés, maîtresses peu scrupuleuses, Crozemarie et ses complices ne s’épargnent rien, jusqu’à ce que la justice sonne, en 1995, la fin de la récréation.

Le procès du « système Crozemarie » mettra en évidence une pathologie peu susceptible d’être soignée à Villejuif : l’amnésie chronique. Un mal singulièrement contagieux qui finira par affecter tous les protagonistes de l’affaire et leurs acrobatiques défenseurs pour révéler que « le langage des chiffres a ceci de commun avec le langage des fleurs qu’on peut lui faire dire n’importe quoi » (Audiard). Au bout du compte, sur les 323 millions de francs détournés (49,2 millions d’euros), l’ARC n’aura récupéré en tout et pour tout que 3 %.

Peu franc mais visiblement passionné de maçonnerie, Jacques Crozemarie était membre de la Grande Loge nationale française. Espérons pour tous ses frères d’obédience qu’il n’en était pas le trésorier.



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Par Patrick Watkins et Jean-Pierre Le Nestour


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