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Papouasie occidentale

De l’or dans les arachides, pour les Papous, peanuts !


paru dans CQFD n°116 (novembre 2013), rubrique , par Nicolas Marvey, illustré par , illustré par
mis en ligne le 13/01/2014 - commentaires

Baya Biru, district de Paniai, Papouasie occidentale [1].

Quand, en 2002, Yulianus Tagi trouve une pépite d’or de la taille d’une cacahuète sur sa parcelle d’arachides, il ne se doute pas qu’il va être à l’origine d’un bouleversement radical de la société locale. Jusqu’alors, les trois tribus autochtones, Wolani, Mee et Moni, vivaient de petite agriculture (patate douce essentiellement), d’élevage de porcs, de chasse et d’orpaillage traditionnel dans le lit du Dageuwo, qui charrie des paillettes d’or comme nombre de rivières en Papouasie…

Dans cette zone montagneuse inaccessible aux véhicules motorisés, il n’y a ni école ni service de santé et nombreux sont ceux qui ne parlent pas l’indonésien, la langue nationale. Yulianus marche deux jours à travers la forêt pour aller vendre sa trouvaille à Nabire, la ville la plus proche. La nouvelle se propage et, rapidement, des négociants en or indonésiens s’installent et ouvrent des exploitations minières le long de la rivière Dageuwo, sans autorisation officielle. « Pas une seule entreprise n’est enregistrée, elles sont donc illégales », confirme le chef du Service des mines et de l’énergie de la région de Paniai, à l’observateur du Komnas Ham [2]. Le hameau de Baya Biru voit bientôt débarquer des migrants indonésiens et des Papous d’autres régions espérant s’enrichir, ainsi que des policiers rétribués par les entrepreneurs privés pour assurer la sécurité des installations. Hommes et matériel sont transportés par hélicoptère dans un va-et-vient incessant, jusqu’à huit rotations par jour. Localement, les attentes sont immenses. « Si quelqu’un vient construire une école, un dispensaire ou une église, nous l’accueillerons comme un sauveur. Ici nous n’avons rien »*, déclare un chef de tribu. Isolés de tout et à l’écart du développement, les habitants sont en demande d’infrastructures et de services que le gouvernement local ne leur fournit pas. Les entrepreneurs font miroiter des sommes d’argent faramineuses aux propriétaires de droits coutumiers sur les terres. PT Martha Mining, une des plus importantes compagnies minières, promet 100 000 euros au chef de village, pour l’achat de terrains autour de Baya Biru.

Par Rémi. {JPEG}

Les espoirs sont rapidement déçus. Les paiements effectifs sont bien en deçà des sommes annoncées, des conflits éclatent au sujet de la répartition de l’argent. Certains propriétaires n’en voient pas la couleur, d’autres peu habitués à compter et manipuler des sommes importantes se font rouler. Et quand ils réclament auprès des entrepreneurs, ils font face à la police qui n’hésite pas à recourir à la violence. Mais plus moyen de faire marche arrière, le processus est enclenché. Baya Biru devient une petite ville de bois, de bâches et de tôles. Des dortoirs et une mosquée sont construits pour les migrants musulmans [3]. La forêt aux alentours est coupée pour fournir du bois de construction et de chauffage, l’eau de la rivière est pompée, de petits barrages sont édifiés, le lit est excavé, les berges sont attaquées, des puits forés jusqu’à une profondeur de 50 mètres. En l’espace de deux ans, l’environnement de Baya Biru se modifie de façon irréversible. Et ce n’est peut-être pas l’évolution la plus dommageable pour les communautés autochtones…

Le monde du divertissement fait son apparition en même temps que l’électricité. On compte maintenant à Baya Biru treize karaokés, six salles de billard et plusieurs petits restos, dont la plupart appartiennent aux exploitants miniers. Les policiers, désireux de rentabiliser leur présence, font venir de l’alcool et des filles, en accord avec les entrepreneurs. Beaucoup d’hommes passent leur temps entre les kiosques, où l’on vend toutes sortes de produits à des prix exorbitants, et la salle de billard. Ils repartent parfois avec une « fille aux cheveux raides » [4] s’ils en ont les moyens. Les activités traditionnelles sont délaissées au profit de l’orpaillage dans la rivière ou dans les résidus miniers, et les gains – qui dépassent largement le salaire d’un fonctionnaire – sont rapidement dilapidés. Ceux qui n’ont plus d’argent paient directement avec de l’or : un demi-gramme l’heure de karaoké, un gramme la passe.

Les relations avec les migrants, les entrepreneurs et la police sont très tendues. Au sein de la communauté, le jeu, l’argent et les femmes sont source de nombreux conflits, aggravés par la consommation d’alcool. Si on ajoute le vacarme des hélicoptères le jour, le vrombissement des groupes électrogènes et la musique la nuit, on comprend l’exaspération d’une partie de la population.

En 2003, une association de défense des droits des populations Wolani, Mee et Moni, LPMA Swamemo, est créée. Mais les tentatives de négociation avec les entrepreneurs avortent : ceux-ci estiment avoir suffisamment payé pour ne pas avoir à rendre de comptes. La situation s’envenime. « En 2005, nous avons déménagé à Baya Biru II, parce que notre camp à Baya Biru I a été détruit. On nous a demandé de partir après que le chef de tribu a reçu de l’argent d’Ibu Antoh [la propriétaire de PT Martha Mining, nda]. Nous ne l’aimons pas, mais il reste notre chef, alors nous devons obéir. Nous allons devoir déménager une nouvelle fois car une piste d’atterrissage va être construite sur notre terrain », se plaint un villageois à l’observateur du SKP [5].

Par Edy Rosariyanto. {JPEG}

Des hommes qui tentent de pénétrer à l’intérieur de concessions qui leur appartenaient auparavant se sont fait arrêter, emprisonner et, dans plusieurs cas, torturer. Le 16 juillet 2009, lors d’une manifestation d’habitants de Baya Biru pour faire valoir leurs droits, la police tire et blesse un homme à la cuisse. En juin 2010, un Papou se fait poignarder par le propriétaire d’un karaoké. « Par principe, nous ne prenons pas parti pour les entrepreneurs ou pour qui que ce soit. Lors de tous ces incidents dans la zone de Dageuwo, la police est restée neutre »*, se défend le chef de la police de la région de Nabire.

La situation empire lorsque les entrepreneurs introduisent des engins de chantier, ce qui leur permet d’augmenter leurs profits… et de saccager un peu plus durablement un environnement déjà bien mis à mal.

Les militants de LPMA Swamemo se démènent pour obtenir la fermeture des mines illégales, préalable à toute négociation entre communautés autochtones, entrepreneurs et police. « L’étape suivante serait de créer un statut de zone communautaire d’exploitation minière et de favoriser l’émergence d’entreprises locales gérées par la communauté » [6], explique un responsable de LPMA Swamemo. Difficile à mettre en œuvre lorsque l’on sait que certains hauts fonctionnaires du gouvernement local ont des participations dans les entreprises minières qui exploitent à Baya Biru. Les intérêts en jeu sont colossaux : sept tonnes d’or ont été extraites depuis l’ouverture des exploitations en 2003. Les entrepreneurs gagnent sur tous les tableaux : achat et revente d’or, location et vente de matériel, kiosques, restos, lieux de divertissement. Les policiers, en poste pour une durée de trois mois en moyenne, cherchent à maximiser leurs profits qui peuvent atteindre 4 000 euros par mois. Les chefs de village et chefs traditionnels, sans qui aucune transaction ne peut se conclure, profitent également de cette manne. Le maire de Baya Biru a ainsi pu s’acheter un 4x4… qu’il garde à Nabire, puisqu’il n’y a pas de route dans le village !

Pour les communautés locales, en revanche, le bilan est plus que négatif. « L’or a été donné par Dieu aux Wolani qui détiennent ces terres pour qu’ils en bénéficient, mais on nous l’a volé, nous avons été spoliés »*, constate amèrement un villageois. En dix ans, les Wolani, Mee et Moni, dont la subsistance a toujours dépendu de la nature, sont devenus dépendants d’une économie de marché qui ne leur procure que peu de bénéfices. Non seulement il n’y a toujours pas de dispensaire ni d’école, mais c’est maintenant la survie même des populations autochtones qui est en question. La Papouasie est la province indonésienne dans laquelle le taux de HIV/Sida est le plus élevé. Prostitution, alcool, manque total d’information et d’éducation, absence de services de santé : tous les ingrédients sont là pour que l’épidémie n’épargne pas la vallée de Dageuwo.

En 2009, la parution des rapports du Komnas Ham et du SKP donne une visibilité à la lutte des communautés locales pour la fermeture des mines d’or illégales. La même année, le gouverneur de district [l’équivalent du préfet] somme par ordonnance les entrepreneurs de stopper les opérations minières et de retirer les engins de chantier. Malgré cela, la situation n’a pas évolué à ce jour.

Les militants de LPMA Swamemo tentent maintenant de médiatiser leur cause pour faire pression sur Jakarta. Sachant que les journalistes étrangers et les membres d’ONG internationales sont interdits de séjour en Papouasie et que la zone est étroitement surveillée, l’avenir des communautés Wolani, Mee et Moni de la vallée de Dageuwo reste bien sombre.

La suite du dossier, c’est par là.


Notes


[1La Papouasie occidentale est une province indonésienne, contrairement à sa voisine la Papouasie Nouvelle-Guinée, état indépendant depuis 1975.

[2Commission nationale pour les droits de l’homme. Cet organisme gouvernemental a mené une mission d’observation dans la vallée de Dageuwo du 25 au 30 septembre 2009. Toutes les citations marquées d’un * sont issues du rapport rédigé suite à cette mission.

[3Les Papous sont catholiques ou protestants, alors que l’islam est la religion de plus de 85 % des Indonésiens.

[4Les Papous, qui ont les cheveux crépus, appellent « filles aux cheveux raides » les prostituées indonésiennes, généralement en provenance de Java ou des Célèbes.

[5Secrétariat pour la Justice et la Paix. Cet organisme, émanation de l’église catholique, a mené une mission d’observation dans la vallée de Dageuwo du 10 au 21 novembre 2009.

[6Article du Cenderawasih Pos daté du 27 août 2013.



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Par Nicolas Marvey


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