CQFD

À la rue par temps de coronavirus

Confiné dehors


paru dans CQFD n°186 (avril 2020), par Pablo Chignard, illustré par
mis en ligne le 20/04/2020 - commentaires

Ce 24 mars à Grenoble, Waku Moïse est assis seul le long d’un petit parking à côté du parc Paul-Mistral. Sur le muret, il fait sécher une poignée de vêtements au soleil. « Mets ton vélo là, c’est plus discret, les flics passent souvent sur le boulevard là-bas. » Accroupi, on écoute la voix suave de ce Sénégalais de 43 ans raconter son quotidien. Lui qui passe ses journées dehors et ses nuits au cœur du parc, ou dans un centre d’hébergement.

Photo Pablo Chignard {JPEG}

Au Sénégal, Waku Moïse tenait un restaurant à Oussouye, dans le sud du pays : « Il figurait dans le Guide du routard », raconte-t-il fièrement. « J’ai un diplôme hôtelier, je peux te faire un bœuf bourguignon si tu veux  ! » En 2014, le cuisinier quitte son pays natal et rejoint sa famille à Corbeil-Essonnes où son père, militant au Raddho (Rencontre africaine pour la défense des droits de l’Homme), a obtenu le statut de réfugié politique. Plus tard, Waku Moïse tombe amoureux, se marie et s’installe en Isère : « Je travaillais comme auxiliaire de vie à Saint-Marcellin dans un foyer pour handicapés, puis à Roybon. On s’est séparés avec ma femme, alors je suis venu à Grenoble en espérant trouver le même travail. Mais ça n’a pas marché et ça fait dix mois que je vis à la rue. »

Waku Moïse fait le tour des agences d’intérim et décroche quelques journées de boulot, au centre de tri des déchets de l’agglomération. « Je serais encore en train de travailler s’il n’y avait pas eu le coronavirus. Le centre de tri s’est séparé des intérimaires, dont moi, et d’une partie des salariés, deux jours avant le confinement. Je n’ai plus de travail depuis. Je n’ai pas le droit au chômage. Je vais être payé le 12 avril, j’ai fait quatre jours d’intérim, alors vu que les Restaurants du cœur sont fermés, je bricole comme je peux. »

Ses affaires sont éparpillées chez des amis à droite à gauche. De temps en temps, il va y faire sa lessive. Ces mêmes amis lui apportent à manger et lui téléphonent mais, explique-t-il, « je ne dors plus chez eux, je n’ai pas envie d’être une personne à charge avec ce virus, je préfère avoir mon autonomie ».

« Je sens la froideur des gens, il y a de la méfiance »

Waku Moïse passe son temps dehors, le plus souvent dans le parc Paul-Mistral ou à proximité : « Les flics mettent quand même la pression, je ne me sens pas tranquille en étant dehors. Ils viennent trois ou quatre fois par jour mais Dieu merci, ils ne m’ont mis aucune amende, ils semblent comprendre ma situation. » Certaines nuits, il arrive à se loger dans un centre d’hébergement : « Aux algécos, à côté de l’hôtel de police. Là-bas, il y a des toilettes communes et on se lave dehors. Faut partir entre 8 h et 8 h 30. On est trois ou quatre par chambre  : mais qu’est-ce qu’on combat exactement  ? Peut-être que je suis un danger et porteur, peut-être que ce sont les autres. Il faut des mesures idoines, chacun dans sa chambre ; mais ils ne veulent pas mettre les moyens pour nous qui sommes à la rue. »

Deux hommes au loin s’approchent puis bifurquent. « Hé, venez me dire bonjour  ! C’est pas un flic. Hé les compatriotes  ! Ok vous voulez pas, vive la Guinée-Conakry  ! » s’exclame Waku Moïse. Les compatriotes, ce sont tous les Africains subsahariens, surtout des Guinéens en demande d’asile avec qui il traîne dans le parc, les rares personnes qui lui parlent encore. « Je sens la froideur des gens, ils sont de plus en plus éloignés les uns des autres, ils se demandent qui est porteur et qui ne l’est pas, il y a de la méfiance. Les humains s’éloignent de plus en plus depuis que le confinement a été mis en place. Plus personne ne me parle... Ah si, sauf cette dame l’autre jour qui est venue nous demander si on avait besoin de quelque chose, elle nous a donné cinq euros. »

Sur le parking, des joggeurs joggent, des trottinettes trottent, des vieux marchent, en silence. Waku Moïse tire sur son cigare et avale quelques gorgées de bière. Les sirènes des flics retentissent. « Grenoble est une ville pleine d’activité, là c’est devenu une ville fantôme, on dirait qu’il y a eu une guerre même s’il n’y a pas de ruines, c’est triste. Ça craint, les lois et les décisions qui sont prises se corsent, on est dans une guerre froide. » Naïvement, on lui demande comment il s’informe : « Avec les journaux que je ramasse, la télé quand je passe chez des amis, par le bouche-à-oreille et en consultant Internet quand j’ai un peu de crédit. » Coupé des gens mais pas du monde.

« J’ai une recette »

Waku Moïse s’y connaît en maladie infectieuse, lui qui dit avoir attrapé dix fois le paludisme au pays. « En Afrique, cette maladie a rapporté beaucoup d’argent aux industries pharmaceutiques, qui sont des entreprises occidentales évidemment... »

Et le Covid-19, qu’est-ce qu’on pourrait faire pour s’en soigner ? Lui a le remède : « Étant un petit peu traditionaliste, je crois pouvoir soigner les gens de ce virus. C’est une petite grippe comparée au paludisme [1]. J’ai une recette, j’en ai préparé et j’en ai pris. Dedans il y a de la myrrhe. C’est un arbre qui pousse en Afrique, avec ses graines on fait des huiles et ça sert aussi contre la toux et la fièvre. » D’un air malicieux, Waku Moïse conclut : « Tu rajoutes du citron et un autre ingrédient... que je ne vais pas te révéler ! »

Texte et photo Pablo Chignard

Notes


[1Selon l’Organisation mondiale de la santé, plus de 400 000 personnes sont mortes du paludisme en 2018, pour la plupart en Afrique.



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Par Pablo Chignard


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