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Genre & épidémie

Crise sanitaire au féminin


paru dans CQFD n°186 (avril 2020), par Tiphaine Guéret, illustré par
mis en ligne le 13/04/2020 - commentaires

Augmentation des faits de violence conjugale, accès à l’IVG en péril, prostituées sur la paille... Pour de nombreuses femmes, les effets de la crise sanitaire se font particulièrement sentir.

Par Katjastroph {JPEG}

« Pour des raisons exceptionnelles, le 39-19 est actuellement fermé. Nous vous invitons à renouveler votre appel ultérieurement. » Aux premiers jours du confinement, le numéro national d’écoute pour les femmes victimes de violences était aux abonnés absents. D’après Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes, ces bugs seraient liés à « un basculement de plateforme » [1] censé permettre aux écoutantes de travailler de chez elle. Un dysfonctionnement technique qui fait tiquer Mathilde Blézat, co-autrice de l’ouvrage Notre corps, nous-mêmes [2], qui a longuement travaillé sur les violences conjugales : « Ces violences sont censées être l’une des grandes causes de leur quinquennat mais, visiblement, leur degré d’analyse est très limité puisqu’ils n’ont rien anticipé. »

La journaliste s’interroge notamment sur la récente déclaration de la secrétaire d’État, affirmant qu’en cas d’urgence les femmes pouvaient contacter le 17 : « Il faut tenir compte de la notion d’emprise psychologique. Appeler ce numéro est souvent le résultat d’un processus dans lequel la famille ou les amis jouent un rôle en alertant la victime sur son état, ce qui est souvent devenu impossible avec le confinement. Certaines femmes n’ont d’ailleurs pas accès à leur téléphone et ne peuvent donc pas communiquer. Et quand bien même elles parviendraient à appeler le 17, je doute que la police ait changé ses pratiques : habituellement, beaucoup de femmes s’entendent dire de rentrer chez elle, d’attendre que ça se calme. »

Au sujet des dispositifs d’alerte mis en place dans les pharmacies et les centres commerciaux pour permettre aux femmes de donner l’alerte, Mathilde Blézat reste sceptique : « Ça peut être une bonne idée, mais après il y a quoi  ? » Après, il y a Marlène Schiappa qui promet le financement de « 20 000 nuitées d’hôtel pour que les femmes puissent fuir l’homme violent ». Un premier pas dont on attendait, à l’heure où ces lignes étaient écrites, la mise en œuvre effective.

Autre inquiétude : » Des situations de violences vont certainement émerger chez des couples qui en étaient jusque là préservés, s’alarme Mathilde Blézat. L’effet confinement joue sur les nerfs des gens. Les gosses augmentent d’autant plus le potentiel de pétage de plomb. Même sans passif. » Pour preuve, en zone gendarmerie, les appels au 17 pour des faits de violence conjugale avaient bondi de 32 % au bout de la première semaine [3]. « On nous dira après qu’il y a eu des pots cassés comme il y en a toujours “à la guerre” », tempête l’autrice.

IVG, un droit en danger

Se pose aussi la question de l’accès à l’IVG, dont les conditions risquent de se détériorer encore davantage pendant le confinement. Marlène Schiappa et le ministre de la Santé Olivier Véran ont beau avoir réaffirmé que « les interruptions de grossesse sont considérées comme des interventions urgentes », leurs déclarations se heurtent à une réalité inquiétante : « Ça commence à être compliqué en Paca, notamment à l’hôpital d’Aix-en-Provence, explique Marion Mornet, du Planning familial de Marseille. Entre les médecins malades et ceux qui se consacrent au Covid-19, on craint une saturation. »

Autre préoccupation : les mineures. Pourront-elles se rendre dans un centre de planification familiale ou à l’hôpital pour avorter ? Comment quitter la maison plusieurs heures quand on est cloîtrée avec des parents qu’on ne souhaite pas informer de cette décision ?

En ce qui concerne les IVG chirurgicales réalisées sur des femmes atteintes du Covid-19, le protocole ne semble pas très clair. En témoignent les recommandations édictées le 17 mars par le Collège national des gynécologues et obstétriciens français : « En cas de patiente Covid-19, report de l’acte en fonction de l’évolution de l’état de la patiente et du risque de contagiosité. [...] Ceci implique des situations où il y aura un risque de dépassement du délai légal. Pour ces situations, en fonction de l’organisation des différents centres et leur environnement, il faudra [parfois] reporter l’IVG quitte à ce qu’elle devienne une IMG. » Sauf qu’en temps normal, les interventions médicales de grossesse (IMG), possibles jusqu’à terme, ne sont justifiées que si la santé de la femme ou du fœtus est en danger. Surtout, elles dépendent de l’avis d’un staff de médecins : « C’est très subjectif, rappelle Marion Mornet. C’est de la bidouille, l’IMG n’est pas faite pour ça et il n’y a aucune garantie que tous les médecins joueront le jeu. »

Pour répondre en partie à la situation, plusieurs députés ont proposé un amendement à la loi d’urgence contre le Covid-19, afin que le délai légal d’accès à l’IVG soit repoussé de deux semaines. La mesure a été rejetée.

Des travailleuses invisibles

Dans les médias, les articles sur les travailleuses « en première ligne » face au coronavirus se succèdent. Partout, on parle de ces infirmières, aides à domiciles, professeures des écoles ou encore caissières qui se rendent chaque jour au turbin la boule au ventre, craignant d’être contaminées ou de contaminer elles-mêmes les personnes avec lesquelles elles sont en contact. Malgré la déferlante de textes consacrés au sujet, certaines manquent encore à l’appel.

Parmi elles, les professionnelles chargées de l’entretien des hôpitaux, qui officient dans l’ombre. Dans un avis publié le 18 février dernier, le Haut Conseil de la santé publique préconisait déjà aux agents le port d’équipements de protection individuelle. Sachant qu’aujourd’hui, les soignants eux-mêmes manquent de masques, on doute que ces recommandations soient mises en pratique.

Autre profession, autres problèmes, même constat d’invisibilité : la situation des travailleuses du sexe et notamment des prostituées a de quoi inquiéter. Face à l’ampleur de la pandémie, le Strass, le syndicat du travail sexuel, a appelé à cesser le travail. Les travailleuses [4] qui bénéficient du statut d’auto-entrepreneuse pourront toujours recourir au fonds de solidarité mis en place pour les indépendants. Mais pour elles comme pour les autres, les conséquences de l’arrêt brutal de l’activité se font déjà sentir. C’est ce qu’explique Anaïs de Lenclos, porte-parole du syndicat : « Depuis la loi d’avril 2016 sur la pénalisation des clients, les travailleuses du sexe sont tombées dans la précarité : elles sont à flux tendu et n’ont plus de matelas de sécurité. Dès le début du confinement, certaines ne pouvaient plus payer ni leur loyer, ni leur nourriture. Quant à celles qui vivent à l’hôtel, beaucoup ont été mises dehors parce qu’elles ne pouvaient plus régler leur chambre ou que les établissements ont fermé. » Pour parer au plus pressé, le Strass a mis en place une cagnotte solidaire : « On a été heureusement surpris par les dons mais c’est insuffisant par rapport aux besoins réels, sachant qu’on a à peine de quoi payer des paniers-repas », rapporte Anaïs de Lenclos. En fulminant : « Et là, tu n’entends ni les associations abolitionnistes ni l’État  ! »

« Il y a encore beaucoup de femmes dehors »

Face à la crise sanitaire, les femmes qui vivent dans la rue sont elles aussi vulnérables. Si en temps normal leur sécurité n’est pas forcément assurée dans cet univers largement masculin, la situation actuelle renforce le danger, comme l’explique une travailleuse sociale de La Draille, une structure marseillaise qui héberge des femmes à la rue avec leurs enfants : « On craint une augmentation des violences et des décompensations. »

Pourtant, impossible de mettre tout le monde à l’abri. « Il y a encore beaucoup de femmes dehors et on est archi complet. On ne peut plus accueillir personne et le premier week-end, le 115 était tellement surbooké qu’il était impossible de le joindre », témoigne la travailleuse sociale. Avant de conclure : « Clairement, les politiques ne mettent pas les moyens. »

Tiphaine Guéret

La Une du n°186 de CQFD, illustrée par L.L. de Mars

- Cet article a été publié sur papier dans le numéro 186 de CQFD, en kiosque du 3 au 30 avril. Voir le sommaire du journal.

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Notes


[2Voir l’article « “Notre corps, nous-mêmes”, entre intime et politique » (CQFD n° 185, mars 2020), consacré à ce manuel collaboratif qui fait figure de référence en matière d’émancipation féminine.

[4Et les travailleurs.



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