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Syrie : « De cette expérience de souffrance, nous pouvons extraire un sens d’émancipation »


paru dans CQFD n°136 (octobre 2015), rubrique , par Mickael Correia, illustré par
mis en ligne le 15/02/2018 - commentaires

Yassin al-Haj Saleh est un écrivain syrien, connu pour être un des théoriciens de la révolution syrienne. En 1980, à l’âge de 19 ans, il est emprisonné pour seize années par le régime d’Assad en tant que militant communiste. De cette expérience, il en ressortira un livre, Récits d’une Syrie oubliée – Sortir la mémoire des prisons, édité par Les Prairies ordinaires en avril dernier [1]. Aujourd’hui réfugié à Istanbul, Yassin al-Haj Saleh revient pour CQFD sur son expérience de la prison et celles de la révolution et de l’exil, mais aussi sur l’importance de la question culturelle syrienne pour lutter contre l’oubli.

Par Omar Ibrahim. {JPEG}

Quelles étaient tes activités depuis ta sortie de prison en 1996 ? Comment t’es-tu engagé dans la révolution syrienne ?

Yassin al-Haj Saleh  : En sortant de prison, à 35 ans, j’ai terminé mon cursus de médecine que j’avais commencé juste avant mon incarcération, mais je n’ai jamais pratiqué. J’ai commencé alors à écrire sur les faits politiques, sociaux et culturels en Syrie et au sein du monde arabe dans divers journaux comme Al-Nahar, Al-Quds al-Arabi ou Al-Jamhouriya. Durant les deux premières années de la révolution, avec ma femme, Samira Khalil, qui elle aussi a été emprisonnée par le régime de 1987 à 1991, nous nous sommes engagés dans la mise en place des comités locaux de coordination à Damas. J’ai vécu ces deux années en clandestinité car les forces de sécurité pouvaient m’incarcérer à nouveau. J’écrivais énormément pour couvrir ce qui se passait alors et je voulais m’exprimer librement et sereinement sur ce moment exceptionnel pour notre pays. Durant 16 mois, notre ennemi commun était Bachar al-Assad. Puis le conflit s’est internationalisé avec l’arrivée des djihadistes, l’aide de l’Iran et de la Russie au régime… La situation est devenue plus confuse et nous avons dû nous cacher à Douma, dans la Ghouta libérée, en avril 2013. Deux mois plus tard, je suis parti pour Raqqa, ma ville natale et sur la route, j’ai appris que deux de mes frères avaient été kidnappés par Daech, et encore aujourd’hui je ne sais pas ce qu’il est advenu de l’un d’eux, Feras. En octobre, je suis parti pour Istanbul. Samira n’a pas voyagé avec moi car le trajet était trop périlleux et ma situation était plus dangereuse que la sienne  : j’étais à ce moment recherché à la fois par le régime et dans le collimateur de Daech. Le 9 décembre 2013, deux mois après mon arrivée à Istanbul, Samira a été enlevée par un groupe armé islamiste de Douma avec trois autres militants, Razan Zaitouneh, Wael Hamada et Nazem al-Hammadi [2]. Je n’ai depuis aucune nouvelle d’elle.

J’essaie encore aujourd’hui de me battre pour plus de compréhension face à cette guerre complexe afin de donner une base politique efficace à notre lutte. Face à la tyrannie du régime et à la tyrannie des groupes islamistes, mon rôle, en tant qu’écrivain, c’est d’exprimer la dignité de notre peuple et de notre révolution.

Tu fais un parallèle entre tes années de prison, la révolution et l’exil. En quoi ces expériences peuvent-elles être émancipatrices ?

Personnellement, ma condition n’est pas celle d’un exilé. Premièrement, comme Samira est toujours prisonnière, mon identité est fragmentée, je ne me sens pas entièrement moi-même ici à Istanbul. Deuxièmement, je n’ai pas quitté le pays pour « survivre » et je partage actuellement avec la moitié de la population syrienne une expérience de masse. Exilé n’est pas le bon mot. Je suis un intellectuel de la classe moyenne, un écrivain qui peut continuer ici à exercer son métier  : tenter de donner un sens à cette expérience, qui, j’en suis sûr, transformera en profondeur la société syrienne. De cette expérience de souffrance qu’est notre actuelle condition de réfugié, nous pouvons extraire un sens d’émancipation. Mes années en prison ont été une guerre personnelle, et malgré l’isolement, malgré la torture, j’ai « aimé » mon expérience de prisonnier. Elle m’a libéré de mon idéologie politique, m’a apporté d’autres savoirs, une culture à part entière, une nouvelle mémoire.

Pour moi la révolution syrienne était porteuse d’un changement potentiel inédit  : je voulais revivre cette expérience émancipatrice rare et c’est pourquoi je suis rentré en clandestinité, pour vivre pleinement et librement ce moment. Je me suis engagé pour changer mon pays mais aussi pour me changer moi-même entièrement une seconde fois, à l’âge de 50 ans. Mais cette expérience s’est révélée tragique et je commence à penser qu’il valait peut-être mieux ne pas espérer être personnellement transformé à nouveau…

Ne te sens-tu pas paradoxalement plus libre à Istanbul qu’en Syrie ?

J’ai une certaine liberté ici, certes, dans le sens où je me sens plus en sécurité, éloigné de la possibilité de la prison et de la torture. Mais ma relative liberté n’a pas de sens car elle reste une expérience individuelle, elle n’est pas ancrée dans une liberté collective. Cette liberté individuelle n’est pas productive pour les Syriens, elle ne nous libère pas nous-mêmes.

Pourquoi avoir refusé l’asile politique en Europe ?

J’ai fait une demande d’asile politique auprès d’un pays de l’Union européenne que je ne citerai pas. Samira n’avait pas encore été capturée à cette époque et nous y avions des amis ainsi qu’une connaissance qui était proche d’un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères de ce pays. Après avoir commencé les démarches administratives, j’ai réalisé l’entretien préalable pour demander le statut de réfugié politique. Mais j’ai été trop honnête en affirmant que je ne voulais pas leur être redevable en quoi que ce soit et que je pouvais gagner ma propre vie. Tout est fait pour que l’on mente lors de cet entretien, mais j’avais juste besoin d’un passeport, pas d’une maison ou d’argent. Je ne voulais pas être dans une deuxième prison à ciel ouvert  ! L’asile politique est un système paternaliste auquel il faut se plier et qui nous dépouille de notre individualité politique en échange de la sécurité et de revenus. La très grande majorité des Syriens n’ont pas de passeport et c’est une situation particulière que la communauté internationale a refusé d’admettre, ce qui ne nous facilite pas nos mouvements. Cela participe à prolonger à l’échelle mondiale la politique répressive du régime envers les Syriens. J’ai décidé de rester en Turquie où je me sens plus proche des deux millions de mes compatriotes et à proximité géographique de la Syrie et de Samira. Je pense qu’il n’existe plus de potentiel révolutionnaire en Europe. Trois cents ans de domination européenne nous ont enseigné la condescendance : il faut désormais apprendre à nous soustraire à la violence hégémonique occidentale.

Quel est ton regard actuel sur la gauche internationale depuis la guerre en cours en Syrie ? Te considères-tu toujours comme communiste ?

Pour une certaine gauche, notamment arabe, la situation syrienne n’est pas un échec. Beaucoup d’entre eux sont restés des orphelins de l’URSS et sont sur une ancienne ligne anti-impérialiste, revendiquant un État paternaliste, ce qui les amène à soutenir des personnages autoritaires comme Assad, Saddam Hussein, le colonel Kadhafi ou Hugo Chavez. Ce sont en quelque sorte des fondamentalistes au même titre que les islamistes. Quant à la gauche internationale, elle a perdu toute perspective historique, elle est seulement, et on le voit en Europe, dans une position de gestion des crises. Ils sont ­européano-centrés, et se foutent de la réalité sociale syrienne, du fait religieux dans notre pays, de l’histoire de la gauche syrienne. Ils préfèrent ainsi se focaliser sur Daech, qui tue de façon spectaculaire, plutôt que sur Bachar al-Assad, qui nous massacre tous les jours, mais de façon plus insidieuse.

Je suis toujours de gauche bien entendu. A l’époque où je me suis fait emprisonner comme militant communiste, notre groupe d’étudiants critiquait le système soviétique et la dépendance du Parti communiste syrien envers Moscou. On était influencés par le communisme européen, les mouvements de gauche de l’Italie des années 1970. Mes lectures en prison associées à mes « racines dissidentes » et à la chute du mur de Berlin ont reconfiguré mon engagement communiste.

Suite à ce qu’a perpétré le clan Assad dans notre pays, je me définis aujourd’hui davantage comme un défenseur de la réappropriation de l’État, au même titre qu’il faut se réapproprier nos moyens de production ou notre culture. L’État peut être un véritable Léviathan lorsqu’il est aux mains de la production capitaliste.

Quelles sont tes activités aujourd’hui à Istanbul ? Pourquoi engager un travail de réflexion sur la culture ? Je suis un des sept co-fondateurs d’Hamisch, qui signifie « la marge » en arabe. C’est un centre culturel indépendant syrien, créé en mars 2014 par des Syriens et des Turcs qui se veut un espace d’échange d’expériences et de pratiques autour de l’art, de la politique, de l’identité, de l’exil. C’est aussi un lieu de coopération entre artistes, universitaires, militants et écrivains pour briser les frontières entre l’intellectuel et le non-intellectuel, le politique au sens étroit du terme et le non-politique. Nous organisons ainsi régulièrement des projections de documentaires, des conférences, des expositions ou des concerts.

Notre objectif avec Hamisch, c’est de donner une visibilité aux Syriens non pas en tant que « victimes », mais en tant qu’individus créatifs capables de se révolter, en tant que peuple capable de réinventer son identité et sa culture. Comme pour un prisonnier, le pire sentiment pour un réfugié c’est l’attente. Et pour tuer l’attente, nous nous parlons. Nous étions en Syrie dans un régime qui niait nos vies, nos histoires. C’est un système d’oubli qui efface toute mémoire collective et contrôle nos peines et nos souffrances. Face à cette machine étatique qui anonymise pour mieux régner, les Syriens doivent se réapproprier leur récit pour lutter contre l’oubli. Nombre de Syriens sont passés par les geôles d’Assad, nombre d’hommes et de femmes se sont engagés dans la révolution et la moitié du pays – qu’ils soient sunnites, chiites, Kurdes ou chrétiens – est aujourd’hui en exil. Ces mémoires communes doivent servir de base collective pour reconstruire la société syrienne et engager une révolution culturelle. La culture est un espace stratégique de la pensée qui peut nous permettre de donner un sens à notre situation actuelle. Et si en arabe, il y a une assonance entre les mots pour dire « terre d’oubli » et « exil », il en existe aussi une entre « souffrance  » et « sens ».


Notes


[12015. Note du webmaster.

[2Une campagne internationale a été mise en place en solidarité avec « Les 4 de Douma ».



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Par Mickael Correia


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