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Plan social

Chez Gemalto : Le cadre se rebiffe (à peine)


paru dans CQFD n°163 (mars 2018), rubrique , par Jean-Baptiste Bernard, Jean-Baptiste Legars, illustré par , illustré par
mis en ligne le 24/03/2018 - commentaires

Cette boîte fait dans la cybersécurité, licencie tranquille 10 % de ses effectifs, en majorité des cadres ou ingénieurs, et une fois mise à poil s’offre au géant Thales... « Eh bien, c’est leur problème », s’est-on dit à CQFD. Avant de nous raviser... Quand même, ça pose question : comment réagit un cadre lorsque pèse la menace de se faire lourder tel un vulgaire prolo ? Après mûre réflexion, le Chien rouge a décidé de mettre ses deux plus beaux Jean-Baptiste sur le coup.

Même Benoît Hamon s’en est rendu compte. Le plan social de Gemalto, annoncé le 30 novembre et qui vise 288 postes (soit près de 10 % des effectifs français) sur les sites de Meudon (Hauts-de-Seine), Gémenos et La Ciotat (Bouches-du-Rhône) « se fait dans la pénombre, à bas bruit, sans faire de vague ». Et l’ex-candidat à la présidentielle d’interpeller les salariés, le 6 février, lors d’une visite sur site : « Si vous ne politisez pas le dossier, si ça ne pique pas, ça ne bougera pas. Je ne vous demande pas de brûler des pneus, mais il faut définir vos actions. » [1] Il est vrai qu’on entend peu causer, à l’apéro comme chez Pernaut, de ce limogeage en règle de cadres et d’ingénieurs.

À CQFD, il faut bien l’avouer, on ne s’apitoie pas forcément sur le sort de ces salariés évoluant dans le secteur de la sécurité numérique. Le slogan de leur boîte ? « Security to be free ». Véridique. Et le moins qu’on puisse dire est que Gemalto met une partie de son slogan en application – celle qui concerne la « security ». En septembre 2016, par exemple, elle se disait fière « d’apporter son soutien à la Délégation générale à la sûreté nationale du Cameroun dans sa lutte contre la fraude et la contrefaçon de documents d’identité » en gravant « au laser des photos couleur haute résolution dans le corps de la carte ».

Sauvegarde de la compétitivité

Un an plus tard, la société pavoisait tout pareil en proclamant que ses passeports biométriques sont « utilisés dans plus de trente pays ». Et du même élan, elle se réjouissait que son tout nouveau système Cabis, qui prend en charge la « reconnaissance des empreintes digitales, des empreintes palmaires, du visage et de l’iris » accélère « le déploiement de services de biométrie pour les forces de l’ordre et autres agences gouvernementales ». Bref, Gemalto, c’est le bras numérique de la police et de nombre d’administrations de contrôle. Sans que les salariés n’y voient malice. À l’image de Christophe Bassas, syndicaliste de la boîte encarté à FO : « Non, personne n’a fait de remarque sur notre rôle dans la société de contrôle quand on a appelé au soutien face au plan social. C’est d’ailleurs la première fois qu’on me pose la question. » [2]

Par Vincent Croguennec. {JPEG}Pas si étonnant, au fond. C’est sans doute aussi « la première fois » que ces salariés se « posent la question » de la construction d’un rapport de force avec leur direction. Quand on est cadre (ce qui est le cas d’une majorité des salariés), qu’on a vingt ans d’ancienneté dans une boîte ayant fait sa fortune et sa renommée avec l’invention et la commercialisation de la carte à puce, et qu’on émarge en moyenne à 4 500 € net par mois, on ne s’embarrasse pas de ce genre de considération. Ou plutôt : on ne s’embarrassait pas. Parce que depuis, la réforme du Code du travail de Myriam El Khomri est passée par là (en 2016). Et la macronesque réforme par ordonnances du Code du travail est repassée par ici. Pour résultat, l’article L1233-3, qui introduit la notion de sauvegarde de la compétitivité et permet à une entreprise de licencier même si elle se porte bien. C’est le cas de Gemalto : malgré des pertes dans l’Hexagone, les bénéfices de cette multinationale (de droit néerlandais) sont estimés à 300 millions d’euros pour l’année 2017. Pis encore : quelques semaines après l’annonce du plan social, les salariés de Gemalto ont appris que leur société serait rachetée par Thales d’ici la fin de l’année. Un géant de 35 000 salariés en France, dont l’État est actionnaire, et qui se défait de 288 postes juste avant d’aligner l’oseille. La bonne blague.

« Ce n’est pas dans notre culture »

De quoi se laisser porter par une juste révolte pour monter au charbon ? Pas tellement. « On n’a pas obtenu grand-chose pour l’instant, se lamente le syndicaliste FO contacté par CQFD. Mais nous n’avons pas trop de moyens de pression – qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? Gemalto, c’est essentiellement une population de cadres. Et les cadres ne sont pas des gens qu’on mobilise comme des ouvriers. » Pour seule réelle journée d’action : une grève le 12 décembre. Sinon, macache. La lutte, ça ne va pas toujours de soi... « Nous sommes des cadres, donc sans doute des gens qui ont pour habitude de trop réfléchir, de trop discuter…. Un délégué cégétiste nous l’a d’ailleurs reproché : selon lui, si on veut obtenir quelque chose, il faut tout bloquer, tout péter. Mais ce n’est pas dans notre culture. » Et le syndicaliste de justifier : « Même si on se lançait dans un mouvement de grève et de blocage des sites, il ne porterait pas forcément ses fruits. Nous travaillons sur un temps plutôt long, dans des conditions proches de la recherche. On peut toujours s’arrêter pendant une semaine ou deux, personne ne s’en apercevra... »

La colère est pourtant bien présente, à en croire les témoignages de certains salariés recueillis par la presse locale [3] : « J’ai été embauché à 30 ans, et j’ai vécu à Gemalto la partie la plus dynamique de ma carrière, comme nombre de mes collègues, explique ainsi Bertrand. Nous nous sommes impliqués, nous avons acquis des compétences, nous avons changé de poste lorsqu’il le fallait, nous avons accepté d’être flexibles. Nous avons été des salariés très loyaux, on avait confiance, c’était un pacte. Et là, la direction nous oublie, nous, tous les gens qui ont fait cette société. Nous l’avons créée, nous lui avons donné sa valeur. » Et Hélène d’en remettre une couche : « Les ordonnances Macron facilitent les procédures collectives de départs. Non pas pour les PME comme annoncé, mais bel et bien pour les grandes entreprises comme on peut le voir dans les médias. Je suis déçue par La République en marche, pour qui j’ai voté. » Le ressentiment est réel. Mais ne suffit pas à donner l’envie aux salariés de lancer des actions plus dures. Il y en aurait, pourtant. Débrancher les serveurs, par exemple. « Ça serait sans doute un bon moyen de pression, en effet, reconnaît Christophe Bassas. Mais ce n’est pas notre genre. Impossible. »

Neutraliser les médias

Ça reste par contre possible de s’indigner après la découverte, par l’intersyndicale de Gemalto, du cahier des charges du cabinet de conseil Altedia, chargé par la direction d’accompagner le plan social et d’assurer le reclassement des futurs licenciés. Sauf que sa mission ne se limite pas à ça : Altedia se fait aussi fort de «  neutraliser les autorités politiques et administratives susceptibles d’interférer dans [la] mise en œuvre » du plan social et de « neutraliser » les médias [4]. Mais pour cela, encore faudrait-il que les autorités et la presse s’agitent. Ce qui n’arrivera que si les salariés les secouent.

Pour le moment, ces derniers cherchent avant tout à gagner du temps et à prolonger la durée du plan social, jusqu’à ce que le rachat de Gemalto par Thales soit effectif. Ce qui permettrait de revoir la donne. Et si cette stratégie échoue ? On a bien une idée… Une fois licenciés, les cadres et ingénieurs pourraient créer discretos une petite start-up. Quelque chose nous dit que de faux fafiots biométriques, ça pourrait intéresser du monde...


Notes


[1Cité dans « La Ciotat : Benoît Hamon est venu apporter son soutien aux salariés de Gemalto », article mis en ligne le 07/02/18 sur le site de La Provence.

[2Le débat resurgit pourtant souvent. Pour dernier avatar, la polémique ayant opposé François Ruffin au collectif Pièces et main-d’œuvre (PMO) à propos du sort d’Arkema, premier chimiste français qui se débarrassait en 2012 de 1 800 de ses salariés. Pour résumer grossièrement : le directeur de rédaction de Fakir penchait résolument pour le soutien aux salariés en lutte, quand PMO s’y refusait, pointant les capacités de nuisance environnementale et sociale d’Arkema.

[3Publiés dans l’édition de La Provence du 23/01/18, ces témoignages ont été repris sur le blog de l’intersyndicale de Gemalto, sous le titre « Témoignages sous couvert d’anonymat – Colère, angoisse, trahison, incompréhension… ».

[4Révélation faite par La Marseillaise, dans un article titré « Gemalto : Altedia propose de ‘‘ neutraliser ’’ les politiques et la presse » et mis en ligne le 16/02/18.



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