CQFD

Alimentation industrielle des animaux

Bouffe pour chien : Oh, les sales croquettes !


paru dans CQFD n°162 (février 2018), par Jean-Baptiste Bernard, illustré par
mis en ligne le 14/03/2018 - commentaires

C’est un marché très peu réglementé, où les multinationales font à peu près ce qu’elles veulent depuis 50 ans. Et elles en profitent grave, écoulant des produits nuisibles et maximisant leurs profits. Petite plongée dans le monde de l’alimentation industrielle pour chiens – à vos gamelles !

Ce vendredi, petite affluence au local de CQFD. Normal, c’est la conférence de rédaction du début du mois, lors de laquelle chacun parle de ses envies de papiers pour le numéro prochain. Mon tour venu, j’annonce, un brin timidement, le sujet que j’aimerais traiter. Haussements de sourcils interloqués. Est-ce une blague ? Ou je compte réellement parler de ça ? Ah... pour de vrai ? Petite déferlante de rires gentiment moqueurs et de vannes plus ou moins complices. À CQFD, on aime bien les canidés – après tout, le journal ne se revendique pas Chien rouge pour rien. Mais de là à filer une page à un article traitant des méfaits de l’alimentation industrielle des toutous de tous poils, euh, comment dire… faut pas pousser Médor dans le chenil non plus.

Ça tombe bien, ma chienne ne s’appelle pas Médor. Elle, c’est Lula – à cause de la chanson « Be-Bop-A-Lula » de Gene Vincent. Elle a deux ans, m’accompagne partout, bâtarde toujours en quête d’une caresse. C’est mon premier chien, j’ai découvert plein de trucs. Et constaté qu’on retrouvait dans le monde des animaux dits de compagnie bien des tendances mortifères qui pèsent sur la société humaine. Notamment en ce qui concerne l’alimentation des chienchiens (plus ou moins) à leur mémère. Au menu : industrialisation de la nourriture, concentration monopolistique de sa fabrication, effets néfastes sur la santé des produits vendus, recours massif à la publicité, augmentation continue des bénéfices par la création de faux besoins. Bref, du bon gros foutage de truffe. Ça valait bien un papier.

Par Jeremy Boulard Le Fur. {JPEG}

À la faveur des Trente Glorieuses

Ce qu’ils ne savent pas, les camarades de CQFD, c’est que la France compte 7,3 millions de chiens. Et que le marché de leur alimentation représente un sacré gros tas de croquettes. 810 000 tonnes par an, exactement, dont la moitié écoulée en grandes surfaces. «  Le rayon des croquettes représente 5 % de notre chiffre d’affaires, il arrive juste après celui du café, explique le chef de rayon d’un hyper [1]. Selon nos calculs, les propriétaires d’animaux dépensent sept fois plus qu’un client normal. » Au total, les achats de nourriture pour animaux de compagnie s’élevaient à 2,7 milliard d’euros en France en 2016 – contre 1,98 milliards en 2003. Pas mal pour un marché créé de toutes pièces il y a cinquante ans.

Carrément un cas d’école capitaliste. Il a en effet suffi d’un demi-siècle pour que l’alimentation des chiens et chats soit, dans les pays riches, complètement artificialisée : c’est en 1965, en pleines Trente Glorieuses, que le secteur de la croquette prend son envol. Grâce à l’invention du procédé de l’extrusion, utilisé pour fabriquer des larges quantités d’aliments stables à la conservation. Grâce à la structuration du marché de la grande distribution, aussi, qui permet d’écouler rapidement des produits fabriqués à la chaîne. Grâce à l’avènement de la société des loisirs, encore, qui promeut anthropomorphiquement les chiens et chats en presque membres de la famille, compagnons à chérir, à protéger et à nourrir « le mieux » possible. Grâce à l’envolée du marché publicitaire, enfin : « Dans les années 1970, [les firmes produisant des croquettes] investissent près de 20 % de leur chiffre d’affaires dans la publicité. Jouant sur l’identification maître/animal, les multinationales ont immédiatement saisi l’impact que pouvait avoir sur les ventes les spots publicitaires télévisés, mettant en scène un animal acteur. » [2] Autant de facteurs qui permettent à la nourriture industrielle de s’imposer très vite : elle remplissait 30 % des gamelles dans la France de 1975, contre plus de 80 % en 1993.

En vrai, depuis 1965, la croissance du secteur n’a jamais cessé – il augmente désormais chaque année de 3 à 4 %. Jusqu’à la démesure totale : aux États-Unis, le marché de l’alimentation animale représente quatre fois celui de l’alimentation infantile... Un véritable jackpot, d’autant que les acteurs ne sont pas nombreux sur le créneau. En France, deux groupes possèdent la majorité des marques et trustent les ventes : Nestlé (Friskies, Purina One, Fido, etc.) et Mars (Royal Canin, Canigou, Pedigree, Frolic, etc). Ils ont d’ailleurs écopé de 30 millions d’euros d’amende en 2012, pour entente avec les grossistes et entrave à la concurrence. « L’entente a permis aux entreprises d’augmenter les prix d’autant plus fortement que la demande est inélastique, compte tenu de la fidélité des propriétaires d’animaux familiers aux marques », constatait alors l’Autorité de la concurrence.

Overdose de glucides

Pas d’amende en vue, par contre, en ce qui concerne la qualité des produits. C’est pourtant là que réside le plus gros scandale, tant la nourriture industrielle pour chiens ne correspond nullement à leurs besoins et se révèle nuisible à leur santé. Les canidés sont des carnivores – leur régime alimentaire doit être composé à plus de 80 % de viande. Or les croquettes vendues en grandes surfaces n’en contiennent que très peu, et d’une qualité plus que médiocre – aucun muscle ni morceau noble, mais des farines animales à base d’abats, de carcasses, de peaux, d’os et de couenne, avec parfois des plumes, sabots, cornes, poils et griffes.

Les industriels y ajoutent aussi des fibres, des cendres, des matières grasses et de l’eau. Et pour des raisons de coût, ils y incorporent surtout un maximum de céréales (maïs, riz, blé). C’est-à-dire des glucides, qui représentent, selon les marques, de 40 à 50 % de la composition analytique des croquettes. Une hérésie, explique la vétérinaire Sylvia Morand [3] : « Les carnivores n’ont absolument pas besoin de glucides dans leur alimentation. Et ils n’ont pas une anatomie leur permettant des les digérer. » D’où la multiplication des cas de diabète et d’obésité – en France, 40 % des chiens sont obèses. D’où aussi, selon la vétérinaire Jutta Ziegler, la multiplication de maladies chroniques qui n’existaient à peu près pas il y a 50 ans : « 80 à 85 % des chiens souffrent plus ou moins d’une maladie chronique : obésité, lésions hépatiques, maladies du métabolisme, troubles gastro-intestinaux variés, affaiblissement du système immunitaire, allergies, cancers, infections et toutes sortes d’affections du squelette. » [4] Chez les animaux aussi, la malbouffe fait des ravages.

Et même des croquettes vegan

Le capitalisme est bien fait – surtout quand il n’est à peu près pas régulé. Pour les industriels, la multiplication de ces maladies chroniques, dont ils sont a minima partiellement responsables, a ainsi été l’occasion d’encore augmenter les bénéfices, en segmentant de façon outrancière leurs produits. Voilà qu’ils proposent maintenant des croquettes bio, light et vegan, d’autres pour toutou vieillissant, pour chienne stérilisée, pour canidé diabétique, et aussi des croquettes pour clebs sensible, pour cabot malade des os, pour corniaud dépressif, etc.… Leur composition ne diffère guère des croquettes traditionnelles, mais leur prix si.

Pour mieux les vendre, les fabricants multiplient les packagings alléchants et mensongers, qui jouent impudemment sur les références à la nature et à l’alimentation saine – d’autant plus facilement que c’est le Fediaf, lobby du secteur, qui a rédigé en 2011 pour l’Union européenne la seule réglementation existante en matière d’emballage et d’étiquetage. Et les industriels s’appuient aussi sur les vétérinaires, avec qui ils nouent des partenariats et qui reprennent complaisamment leur argumentaire.

« Beaucoup de vétérinaires s’en remettent aveuglément aux recommandations de l’industrie des aliments pour animaux », regrette Jutta Ziegler. Ils y sont d’autant plus enclins que les marques multiplient les petits gestes : formation continue sponsorisée, échantillons gratuits, cadeaux divers… De quoi s’assurer que rien ne change – les chiens n’ont pas fini d’en baver.

Par Jean-Baptiste Bernard (avec Lula).


Notes


[1Cité dans « Quelles croquettes pour nos bêtes », très bonne enquête diffusée sur France 5 le 08/08/2017.

[2Extrait de Les maîtres des bêtes – Les vétérinaires dans la société française, XVIIe-XXe siècle, livre de Ronald Hubscher aux Éditions Odile Jacob (1999).

[3Dans « Quelles croquettes pour nos bêtes », op cit.

[4Extrait du livre Toxic Croquettes, publié en 2014 chez Thierry Souccar Éditions.



4 commentaire(s)
  • Le 16 mars 2018 à 00h24, par haa -

    Merci pour ton article le chien rouge ! Info additionnelle : Un truc qui entre dans la composition des croquettes est la viande de cheval. Comme le rappelle très bien ce blog*, en France, par an, environ 14000 chevaux (qui ne sont pas prévu pour l’alimentation humaine mais la course de chevaux à la base) partent au rebut : une infime partie finit en poney-club, une autre infime partie est utilisée pour les essais cliniques (puis finit dans des lasagnes), une petite partie à la boucherie chevaline, et l’autre majorité finit dans les croquettes. Le rebut des haras finit dans la gamelle du chien rouge....

    http://lessabotsdepoupoutland.over-blog.com/article-le-triste-sort-des-chevaux-de-courses-63143548.html

    Répondre à ce message

  • Le 27 mars 2018 à 17h59, par ZEPHIRA -

    Bonjour,

    Super ton article J’ai un chien qui s’appelle GANHA. C’est un Jack Russel. Menu de ce soir :
    - Riz au beurre
    - Petits légumes en julienne (carottes oranges et blanches, céleri rave, courgettes)
    - Tranches de poulet rôti au four On alterne avec des pâtes et en viande : du jambon, des saucisses, du steak hâché (et pas de premier prix) mais bien sûr il ne faut pas être feignasse car il faut faire cuire les aliments et la préparation demande un certain temps. Les aliments pour animaux ont été commercialisés en même temps que les pots pour BEBE. Au fait, que donnes-tu à manger à LULA ?

    Répondre à ce message

  • Le 29 avril 2018 à 19h19 -

    Mouai, et que donnerait-on à manger à nos compagnons à poil sinon ? Si chacun allait glaner les abats de boucherie, au vu du nombre de chiens ça n’y suffirait pas. Faut dire que le nombre de bestiaux de compagnie a augmenté au cours des 50 dernières années dans des proportions faramineuses (à proportion du délitement des rapports sociaux diraient certains), alors les nourrire relève de la gageure. Quant aux juliennes et autre petits légumes, poulets et autres.......non mais sérieux, dans un monde ou des gens ont faim/ne peuvent se nourrir que de vile façon à côté de chez nous/moi/toi, c’est presque de l’indécence.

    Répondre à ce message

  • Le 29 avril 2018 à 19h25 -

    Ça me rappelle une scène de rue, que j’ai vu jouée souvent par des protagonistes différents : deux propriétaires de chiens se croisent, ne se disent bonjour ni ne se parlent, mais par contre l’un adresse au chien de l’autre un "mais t’es beau toi, alors comment tu t’appelles ?" . Drôle à pleurer. Sérieux lâchez vos chiens adoptez un ailzeihmer.

    Répondre à ce message

Ajouter un commentaire

Par Jean-Baptiste Bernard


Dans le même numéro


1 | 2

Voir






Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts