CQFD

Au Brésil, l’extrême droite au pouvoir

« Bolsonaro peut utiliser l’armée de manière dictatoriale »


paru dans CQFD n°173 (février 2019), rubrique , par Clair Rivière, illustré par
mis en ligne le 23/02/2019 - commentaires

Comment un ancien militaire fasciste, raciste, sexiste et ultralibéral a-t-il pu être élu à la tête du Brésil ? Aux yeux du syndicaliste Herbert Claros, le Parti des travailleurs de l’ex-président Lula, qui a déçu les espoirs de justice sociale placés en lui, porte une lourde part de responsabilité. Entretien.

Par Etienne Savoye {JPEG}

***

« Il y a six mois, on n’imaginait pas que l’extrême droite accèderait au pouvoir au Brésil. Cette menace paraissait beaucoup plus forte ici en France, en Grèce et dans d’autres pays...  » Alors que Jaïr Bolsonaro, élu en octobre avec 55 % des voix [1], a pris ses fonctions de président le 1er janvier, la gauche brésilienne cherche encore à analyser le désastre. Et commence à envisager la résistance.

Herbert Claros est délégué aux relations internationales de la CSP-Conlutas [2], centrale syndicale née au milieu des années 2000 d’une scission de la CUT [3]. Principale union syndicale du pays, cette dernière était « trop proche » du Parti des travailleurs (PT, au pouvoir de 2003 à 2016) [4] pour s’opposer à sa politique gouvernementale. Y compris quand, peu après son élection, le président Lula fit voter une réforme des retraites des fonctionnaires les alignant, à la baisse, sur celles du privé... Invité par le syndicat Solidaires pour témoigner, Herbert Claros était de passage à Marseille le 12 janvier. Interview.

************

Comment décrire Bolsonaro ?

« C’est un ancien capitaine de l’armée, dont il a été renvoyé. Il a été député pendant 27 ans, mais il n’a jamais fait voter un projet de loi. C’était un parlementaire qui ne travaillait pas, qui vivait des lobbies et de ses relations politiques au Congrès. Un opportuniste, pas un député qui luttait pour une cause. Il a toujours été considéré comme un fasciste. Il tient des discours racistes, contre les gays, les femmes. Il a prétendu qu’il n’y a jamais eu de dictature militaire [1964-1985], mais une contre-révolution qui a permis d’éviter le communisme. C’est un défenseur de la torture, il a même dit qu’il aurait fallu tuer plus [d’opposants à la dictature]. »

Et pourtant des millions de personnes ont voté pour lui… Le souvenir de cette époque-là s’est perdu ?

« Le problème, c’est qu’à la fin de la dictature, il n’y a pas eu de processus de réparation ou de justice envers les victimes. En Argentine, des généraux assassins et tortionnaires ont été emprisonnés. Cela n’est pas arrivé au Brésil. Au final, il y a bien eu quelques indemnisations et une reconnaissance politique des victimes de la dictature, mais ça n’a pas été publicisé franchement : le gouvernement n’est pas passé à la télévision pour demander pardon et dire que ce qui s’était passé avait été un crime. En Argentine, la population déteste les militaires, la police. Au Brésil, ça n’est pas le cas. La nouvelle génération ne sait pas ce qu’a été la dictature militaire. »

Bolsonaro a aussi profité d’une désespérance massive vis-à-vis de la politique…

« Oui, il y a eu des tas de scandales de corruption, qui ont touché quasiment tous les partis. Mais la désillusion est aussi due aux politiques mises en oeuvre par le PT, qui avait été élu sur l’espoir qu’il gouvernerait pour les plus pauvres. De fait, il a mis en place des mesures sociales compensatrices [5] pour diminuer la pauvreté, mais elles n’étaient pas suffisantes.

Les problèmes structurels n’ont pas été traités. Si on avait vraiment réduit les inégalités, la part du gâteau de la bourgeoisie aurait diminué. Or, Lula lui-même a déclaré que jamais dans l’histoire du pays, les banques et les entreprises n’avaient gagné autant d’argent que sous son gouvernement. Selon nous, il est impossible de gouverner pour tous au sein du capitalisme. Le PT a donc fini, lui aussi, par retirer des droits aux travailleurs. Il a réduit les impôts des entreprises, livré des ports pétroliers au marché international. Il a également déçu les espérances en ne faisant pas la réforme agraire qui était nécessaire. »

La situation économique a aussi joué un rôle, non ?

« Grâce à la croissance des exportations de matières premières, la crise mondiale de 2008 est arrivée chez nous quelques années plus tard, mais elle a fini par arriver. Et très lourdement, parce qu’on n’a pas un État-providence comme en Europe. La pauvreté a augmenté, le chômage et la violence également. Alors que le niveau de vie était déjà bas – le salaire minimum représente à peine 250 € –, ces problèmes économiques se sont ajoutés à la crise politique et à la désillusion vis-à-vis du PT, notamment à cause de la corruption. Tout cela a créé un terrain propice à l’extrême droite. Et Bolsonaro a su s’en servir, en multipliant les fake news, à la manière de Trump. »

« Notre crainte, c’est que les travailleurs ne voient pas le risque qu’ils sont en train de courir »

Maintenant qu’il est aux manettes, quel type de société veut-il construire ?

« Nous, à la CSP-Conlutas, on ne croit pas que Bolsonaro veuille bâtir un État fasciste, non. C’est un politicien d’extrême droite, oui. Mais c’est un ignorant, pas un penseur de la droite brésilienne. Ça a été un parlementaire opportuniste, à tel point que sous Lula, il était membre du PP (Parti progressiste), qui a appartenu à la coalition gouvernementale... Il est plein de préjugés, mais ce n’est pas un idéologue. La principale menace pour l’avenir, c’est sa relation de proximité avec les militaires. S’il y a une mobilisation de masse, si la population se soulève, il peut envoyer l’armée, avec plus de force, de manière dictatoriale.

Mais ce danger n’est pas imminent, parce qu’aujourd’hui, il n’y a malheureusement même pas la possibilité d’une mobilisation massive pour le renverser. Il vient tout juste de gagner les élections ! »

Quel est votre regard sur les premières mesures de son gouvernement ?

« Elles sont faites pour faire plaisir à sa base sociale – principalement aux parlementaires d’extrême droite, aux évangélistes, aux grands exploitants agricoles, au lobby des armes. Pour l’instant, les premières attaques visent les autochtones et les travailleurs agricoles. La responsabilité de la démarcation des terres indigènes a été retirée à la Funai [Fondation nationale de l’Indien] et le ministère de la Réforme agraire a été supprimé. Ces deux questions sont devenues des prérogatives du ministère de l’Agriculture, qui est dominé par les grands propriétaires terriens [6]. C’est comme demander à un renard de surveiller le poulailler !

Quant à la suppression du ministère du Travail, c’est une déclaration de guerre aux travailleurs et une démonstration faite à la bourgeoisie que sous ce gouvernement, leurs droits ne seront pas respectés. »

Quelle est votre principale crainte, avec ce programme ultralibéral ?

« Que les travailleurs ne voient pas le risque qu’ils sont en train de courir. Pendant les élections, malgré les alertes de la gauche et des syndicats, ils ne l’ont pas vu. Une partie des masses est déçue par le système politique et pense que ce gars qui fait des discours populistes va résoudre le problème.

Mais en campagne, Bolsonaro n’avait pas annoncé qu’il supprimerait le ministère du Travail ! Au contraire, il avait promis qu’il maintiendrait les droits, qu’il changerait la vie des gens… Notre crainte, c’est que les travailleurs restent dans cette illusion, anesthésiés, et que le gouvernement se sente de plus en plus fort pour leur retirer des droits. Pour nous, à gauche, dans les syndicats, le défi est justement d’aider à stopper cette anesthésie. »

Vous êtes confiant ?

« Personnellement, j’ai toujours de l’espoir dans la classe laborieuse, qui se lève spontanément quand elle souffre des conséquences directes des politiques – un peu comme les Gilets jaunes en France. Ce qui me préoccupe, c’est la gauche brésilienne, dont le principal parti, le PT, n’a plus de projet de mobilisation sociale. Il ne se concentre plus que sur les élections. Or, l’extrême droite ne se combat pas dans les urnes, mais dans les luttes. Il faut qu’on fasse ce que le mouvement des femmes [7] a déjà commencé : organiser des réunions dans les quartiers et sur les lieux de travail. Unir la gauche, le mouvement syndical, tous ceux qui veulent lutter contre l’extrême droite. Pour reprendre le dessus, la gauche doit écouter les masses sur les lieux de travail, pas au Parlement. »

Propos recueillis et traduits par Clair Rivière

La Une du n°173 de CQFD, illustrée par Marine Summercity.

Cet article est issu du n°173 de CQFD, en kiosque tout ce mois de février 2019. En voir le sommaire.


Notes


[1Contre 45 % à Fernando Haddad, du Parti des travailleurs (PT).

[2Centrale syndicale et populaire – Coordination nationale des luttes.

[3Centrale unique des travailleurs.

[4D’abord sous la présidence de Lula puis, à partir de 2011, sous celle de Dilma Roussef, finalement destituée via une espèce de « putsch institutionnel ».

[5Comme la Bolsa Família, une allocation versée aux familles les plus pauvres sous certaines conditions de scolarisation et de vaccination des enfants.

[6Ce qui pose de graves questions humaines… et écologiques.

[7De grandes manifestations féministes se sont déroulées juste avant l’élection de Bolsonaro, sous le slogan Ele não (« Pas lui »).



Ajouter un commentaire

Par Clair Rivière


Dans le même numéro


1 | 2 | 3

Voir





Anciens numéros



Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts