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Filière bois-énergie

Remplacer le charbon par le bois : une « bio-mascarade » !


paru dans CQFD n°173 (février 2019), rubrique , par Pierre Isnard-Dupuy, illustré par
mis en ligne le 15/02/2019 - commentaires

Afin de limiter le réchauffement climatique, de nombreux États européens s’engagent vers la sortie du charbon. Comme solution durable de remplacement, les industriels proposent le bois. Mais pour les écologistes, cette voie impose « l’industrialisation de la forêt » et présente des conséquences plus graves sur la machine climatique que celles du charbon.

Par Mortimer {JPEG}

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Urgence sur le climat. La production électrique est encore trop dépendante du charbon, grand émetteur de CO2. Cette énergie fossile représente 41 % du mix électrique mondial, 24 % de celui de l’Union européenne (UE). Alors, la plupart des pays européens affichent leur sortie programmée du charbon. En France ce serait pour le 1er janvier 2022. Ce qui, depuis début décembre, a déclenché une grève pour la sauvegarde des emplois, dans les quatre centrales de l’Hexagone encore en activité [1].

Et si on brûlait plutôt du bois dans nos vieilles centrales thermique ? L’idée est en train de se répandre en Europe. Les industriels et les pouvoirs publics – au renfort de subventions et de tarifs avantageux de rachat de l’électricité – soutiennent le recours à cette « biomasse » en tant qu’énergie renouvelable. Leurs arguments sont simplistes : un arbre coupé repousse et le prélèvement pour le bois-énergie se ferait en deçà du taux d’accroissement de la forêt. Pas si évident !, répondent les écologistes, qui dénoncent une vraie fausse-bonne solution.

Razzia sur le bois

« Halte à la biomascarade !  » La dernière fois qu’ils ont manifesté, en février 2017, pour s’opposer au projet de conversion de l’unité « Provence 4 » de la centrale de Gardanne (Bouches-du-Rhône), ils étaient quelques centaines sous une pluie battante. Emmenée notamment par le collectif SOS Forêt et le parti Europe écologie Les Verts (EELV), la fronde intéresse peu le grand public. Elle pose pourtant la grave question du devenir des forêts [2].

Si l’unité de Gardanne atteint un jour sa pleine marche industrielle, elle engloutira 850 000 tonnes de bois par an, dont au moins 50 % issues de coupes forestières. C’est ce qui fait tiquer les écologistes, qui dénoncent une « industrialisation de la forêt  » nécessaire pour répondre à l’appétit de l’ogre. En apparence plus vertueuse, la centrale de Cordemais (Loire-Atlantique), affiche vouloir se réinventer sur la combustion de déchets de bois faiblement traités, dits de classe B. Ce qui lui a même permis négocier un sursis pour brûler encore 20 % de charbon après 2022, afin de parfaire sa transition. « Il est impossible que Cordemais n’ait pas recours à du bois de coupe forestière. Ses besoins en biomasse, jusqu’à 500 000 tonnes par an, ne le permettraient pas  », pourfend Sylvain Angerand, de l’association Canopée, membre de la fédération des Amis de la Terre.

Les projets français ne sont pas seuls : partout en Europe poussent de gargantuesques unités fonctionnant au bois-énergie. La centrale de Drax, en Angleterre, a besoin de 13,2 millions de tonnes de bois chaque année. L’équivalent de 120 % de la production forestière annuelle britannique [3].

« La forêt ne tiendra pas le choc »

Alors pour répondre à la demande, on importe à tour de bras. Des États-Unis et du Canada pour Drax. Du nord et l’est de la France pour Skærbæk au Danemark [4]. Du Brésil et d’Espagne pour Gardanne [5], même si le plan d’approvisionnement de cette centrale-ci prévoit, au bout de dix ans, une fourniture uniquement « locale  », dans un rayon de 250 km. « Il faut respecter des cycles de coupe d’un siècle pour exploiter respectueusement la forêt méditerranéenne. Comme les cycles vont s’accélérer, elle ne tiendra pas le choc  », s’inquiète Jérôme Freydier de la CGT Forêt et de SOS Forêt du Sud [6].

Voilà le bois réduit à une ressource minière. Extraite là-bas, transportée en bateaux et camions [7], puis brûlée ici. Et tant pis si cela met en péril ses usages plus nobles et plus durables, pour la construction ou l’isolation des bâtiments par exemple. « Mieux vaut isoler les constructions, plutôt que de brûler du bois pour chauffer à l’électricité des bâtiments qui sont des passoires thermiques  », expose l’ingénieur énergéticien Jean Gazhorm.

Avec des élues EELV, il a planché sur un autre projet pour le site de Gardanne, fait d’unités de transformation durable du bois. A contrario, la combustion du bois à grande échelle, même sous forme de déchets, condamnerait sa valorisation sous forme d’isolant. « Si le gisement de bois de classe B est détourné pour un usage énergétique, les industries [de l’isolation thermique] se tourneront vers la forêt […]. [Ce qui pourrait] entraîner indirectement une déforestation importante  », alertent Les Amis de la Terre [8].

Pour le forestier lorrain Nicolas Gomez, la certitude est que « la biomasse industrielle n’est pas écologiquement neutre. Le volume demandé implique des forêts cultivées dédiées  », explique ce responsable syndical du Snupfen [9]. Les forêts mutent ainsi en plantations, avec pesticides et adaptation à la mécanisation, comme dans l’agriculture intensive. Et ce au mépris des « besoins écologiques en matière d’hydrologie, de biodiversité et des besoins sociaux, c’est-à-dire aux usages de loisirs de la forêt  », poursuit Nicolas Gomez. Dans ce modèle, le cycle biologique même de la forêt est menacé. « Jusqu’à la cime, tout part dans le broyeur qui produit les plaquettes. La matière organique est entièrement exportée et va manquer au peuplement  », décrit Cyril Gilet du Snupfen et de l’antenne bourguignonne de SOS Forêt. Autrement dit, la biomasse qui sort ainsi des forêts vient à manquer à la formation de l’humus nécessaire à l’alimentation des arbres.

Carbone en stock

Tout ceci remet en cause la « neutralité carbone  » vendue par les partisans des centrales « biomasse ». « La conservation des forêts naturelles et des forêts anciennes est importante pour [...] l’atténuation du changement climatique. [Elles] fonctionnent comme des puits de carbone  », plaidaient 190 scientifiques dans une lettre adressée à la Commission européenne en septembre 2017. En fait, une exploitation intensive de la forêt briserait le cycle de fossilisation du carbone. « Si les forêts sont exploitées de manière plus intensive en permanence à cause de la bioénergie, elles ne parviendront jamais à régénérer le réservoir de carbone perdu  », s’inquiète la Fern, une ONG de défense de la forêt qui fait du lobbying auprès de l’UE.

Même le respecté Conseil consultatif scientifique des académies européennes y va de son alerte : « Une utilisation non durable des forêts [...] réduit inévitablement le stockage du carbone dans les arbres vivants et les sols forestiers.  » [10] Pour Sylvain Angerand et Cécile Marchand, co-signataires au nom des Amis de la Terre d’une tribune parue sur Reporterre  [11], « brûler des arbres au moment même où nous avons le plus besoin d’avoir des forêts vivantes, capables de stocker du carbone, est le meilleur moyen de franchir des seuils d’emballement climatique irréversibles  ».

Remplacer le charbon par du bois ? Un remède pire que le mal.

Pierre Isnard-Dupuy (Collectif Presse-Papiers)

La Une du n°173 de CQFD, illustrée par Marine Summercity.

Cet article est issu du n°173 de CQFD, en kiosque tout le mois de février 2019. Ce numéro contient un dossier « Énergies : les arnaques du renouvelable », dont fait partie le présent article. Voir le sommaire.


Notes


[1Les sites de Cordemais (Loire-Atlantique) et du Havre (Seine-Maritime) sont exploités par EDF. Ceux de Gardanne (Bouches-du-Rhône) et de Saint-Avold (Moselle) le sont par l’énergéticien allemand Uniper. Ils sont en voie d’être rachetés par EPH, le groupe de l’oligarque tchèque Daniel Kretinsky qui se fait une spécialité d’investir dans de vieilles centrales à charbon et de grands titres de presse (Marianne, Le Monde...).

[2Lire aussi « Foresterie intensive – Feu de tout bois ! », publié dans le même dossier sur les arnaques du renouvelable (CQFD n°173, février 2019).

[3Lire à ce propos « La biomascarade continue », analyse de Nicholas Bell, membre de SOS Forêt du Sud, publiée sur Blogs.mediapart.fr (15/09/2018).

[4Exportation révélée par une enquête de Reporterre  : « L’ONF encourage la biomasse industrielle au détriment des forêts et du climat » (09/05/2018).

[6Branche régionale du collectif SOS Forêt.

[7250 camions par jour seraient nécessaires à l’alimentation de la centrale de Gardanne, selon l’estimation de l’Association (locale) de lutte contre les nuisances et la pollution (ALNP).

[9Syndicat national unifié des personnels des forêts et de l’espace naturel, syndicat d’agents de l’Office national des forêts (ONF) affilié à l’union Solidaires.

[10Dans un rapport sur « la multifonctionnalité et la durabilité des forêts de l’UE  », publié en avril 2017.



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Par Pierre Isnard-Dupuy


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