CQFD

Foresterie intensive

Feu de tout bois !


paru dans CQFD n°173 (février 2019), rubrique , par Jean-Sébastien Mora, illustré par
mis en ligne le 10/04/2019 - commentaires

Présenté comme la première source d’énergie renouvelable en France, le bois reste une production fragile et limitée. Et polluante ! Prises dans l’étau de l’industrialisation et de la spéculation via le marché carbone, les forêts sont plus que jamais sous la coupe réglée des appétits privés.

Par Mickomix {JPEG}

Dans ce coin des Pyrénées centrales, à flanc de montagne, c’est tout un pan de la hêtraie-sapinière qui n’est pas parvenu à se régénérer. Seules de grandes herbacées recouvrent le massif calcaire, situé à 1 400 mètres d’altitude. Pourtant, la dernière coupe remonte à une vingtaine d’années. « En l’absence de grands prédateurs comme le loup, la surpopulation de gibiers, et tout particulièrement les cerfs, exercent une pression trop forte sur les jeunes pousses d’arbres, au point d’empêcher le renouvellement » explique Jacques [1], agent quinquagénaire de l’Office national des forêts (ONF).

Une forêt se définit par un enchevêtrement infini d’êtres vivants, en symbiose ou en compétition, de sorte qu’agir sur l’un signifie forcément impacter l’ensemble de l’écosystème. Ici, le Plan cadre de chasse serait inadapté, favorisant la présence permanente du gros gibier sur certaines zones sensibles. « L’ONF a abandonné son autorité par rapport au lobby puissant des commissions de chasse, reprend Jacques. Or les chasseurs n’ont pas intérêt à diminuer la population de gibier car ils vendent grassement leurs droits de chasse à de riches touristes venus de Paris ou Toulouse pour tirer le cerf. C’est la perversion du système : on étend la délégation à des organismes privés qui sont juge et partie au détriment de l’intérêt général. »

Que l’économie fructifie en exploitant durablement les ressources : tel est le paradigme promu par les tenants de la « croissance verte ». Pour beaucoup d’entre eux, le bois est la première source d’énergie renouvelable en France. Mais, sur le terrain et avec un agent ONF critique, on comprend rapidement que sa production demeure fragile et impose une gestion respectueuse des équilibres écologiques qui font une forêt.

Le mythe de l’abondance

Toujours dans les Pyrénées centrales, la vallée du Lavedan, près de Lourdes, a connu en janvier 2017 une alerte à la pollution en raison d’une concentration exceptionnellement élevée de particules fines. Les habitants ont découvert, stupéfiés, un nuage stagnant et bleuté qu’ils pensaient habituellement réservé aux grandes métropoles alpines comme Grenoble.

Favorisée par un contexte anticyclonique, la pollution de la vallée fut attribuée au chauffage domestique à bois et aux brûlages agricoles, anciennement appelés « écobuages ». Car, contrairement aux croyances, le stockage de CO2 par le bois ne suffit pas à en faire une énergie complètement écologique. Sa combustion émet nombre de polluants atmosphériques, parmi lesquels le monoxyde de carbone, les oxydes d’azote ou les hydrocarbures aromatiques polycycliques. Jusqu’ici, ce phénomène a été bien décrit en Haute-Savoie. Dans la vallée de l’Arve, considérée comme l’une des plus polluée de France, 70 à 80 % des particules fines proviendraient du chauffage au bois...

Tous ceux qui rêvent de pérenniser une société d’abondance grâce au bois, et notamment chauffer sans limite leurs logements, sont ainsi de plus en plus démentis par les risques de pollution atmosphérique. Comme le clament les auteurs de Transition énergétique, les vrais choix  [2] : « la solution est dans l’isolation et l’efficacité énergétique des logements ».

Par ailleurs, le projet de mégacentrale thermique au bois de Gardanne dans les Bouches-du-Rhône [3] incarne l’absurdité écologique et économique du bois-énergie à l’échelle industrielle. Les opposants pointent du doigt la colossale consommation de bois de cette mégacentrale qui risque de déstructurer les filières locales, démultiplier les trajets en camion ainsi que les émissions de polluants dans l’atmosphère. Comme l’a très bien analysé Jean-Baptiste Vidalou dans son livre Être forêts (Zones, 2017) : « Préservation et exploitation forment aujourd’hui les deux faces d’une même colonisation qui veut que ces montagnes et ces plateaux entrent dans l’ordre de marche de l’économie. »

Les saigneurs des forêts

Dans les Pyrénées, les conflits d’usage actuels entre ONF et chasseurs révèlent aussi que de tout temps l’exploitation du bois a donné lieu à des affrontements entre logiques antagonistes. Dès le XVIIe siècle, le tyran Louis XIV et son ministre Colbert décidèrent d’y approvisionner le royaume pour construire la marine de guerre. Des hectares de forêts pyrénéennes furent alors abattus. Le bois fut acheminé via de gigantesques aménagements, dont le fameux chemin de la Mâture dans la vallée d’Aspe : 1 200 mètres de passage taillés à flanc de falaise pour permettre aux bœufs d’acheminer les troncs d’arbres. Et comme souvent dans l’histoire humaine, l’exploitation forestière pour la marine s’acheva net en 1778 en raison de l’épuisement de la ressource.

Aujourd’hui, ce sont les besoins croissants en énergie et la logique de rentabilité qui font peser sur les forêts des Pyrénées de nouvelles menaces. « Le métier du forestier, c’est d’assurer un renouvellement des arbres, mais nous sommes de plus en plus dans de l’exploitation à court terme... », déplore encore Jacques.

Selon beaucoup d’agents de l’ONF, la forêt en tant que « bien commun  » est même en péril. En septembre dernier, de manière inédite, des centaines de fonctionnaires de l’office ont entamé une longue marche à travers le pays jusqu’à la forêt domaniale de Tronçais, dans l’Allier, l’une des plus belles futaies de chênes du territoire, plantée au XVIIe siècle. Leur but : dénoncer le fait que « l’ONF subit un véritable détournement de ses missions d’intérêt général » et que « la privatisation en cours préfigure la disparition du service public et une gestion forestière au rabais ».

L’ONF a en effet accumulé une dette de 320 millions d’euros. Depuis sa création en 1964, l’établissement public se finance essentiellement par la vente de bois, mais son cours n’a cessé de s’écrouler depuis cinquante ans. « Ce mode de financement est bancal. Il accentue la pression pour toujours couper plus de bois, regrette Philippe Berger, secrétaire national du Snupfen [4]. Le dernier contrat d’objectifs et de performance signé avec l’État pour la période 2016-2020 prévoit de prélever un million de mètres cubes de bois supplémentaire ».

Des forêts pour pouvoir polluer

Pour autant, la crise de l’ONF n’est pas un simple soubresaut économique. Elle devrait alerter sur l’incapacité à préserver un modèle où le recours à des volumes croissants de matières premières reste la clef de l’équilibre économique. L’étape suivante dans la gestion de l’ONF sera-t-elle, comme en Pologne, la réduction de l’écosystème forêt à un puits de carbone ? Proposition phare de la Conférence de Katowice de décembre 2018 sur le climat (COP24), le concept des Forest Carbon Farms consiste à vendre aux enchères des Unités de dioxyde de carbone captées par les forêts domaniales. Des équivalents carbone qui permettraient aux grandes entreprises d’acheter des droits à polluer. Qu’importe si l’idée des Unités de dioxyde de carbone repose sur des estimations scientifiques fragiles et que, selon le climatologue polonais Marcin Popkiewicz, « il n’est pas physiquement possible de compenser les émissions de gaz à effet de serre en plantant plus d’arbres ».

« Pour augmenter les capacités d’absorption de ses forêts, l’État [polonais] prévoit de mener des activités désastreuses pour les écosystèmes comme des opérations de remblais ou l’assèchement de tourbières », s’inquiète pour sa part Krzysztof Cibor, de Greenpeace Pologne. Pour sûr, le bois ne s’imposera comme une véritable ressource renouvelable qu’une fois que l’on aura fait coupe rase de l’idéologie de la « croissance verte ».

Jean-Sébastien Mora

La Une du n°173 de CQFD, illustrée par Marine Summercity.

Cet article est issu du n°173 de CQFD, publié en février 2019. Ce numéro contenait un dossier « Énergies : les arnaques du renouvelable », dont fait partie le présent article.

En voir le sommaire.


Notes


[1Craignant sa direction et tenu au devoir de réserve, l’agent de l’ONF a préféré ne pas être identifiable.

[2Jean-Marie Chevalier, Michel Cruciani, Patrice Geoffron, Transition énergétique : les vrais choix, Odile Jacob, 2013.

[3Lire « Remplacer le charbon par le bois : une “bio-mascarade” ! », CQFD n°173, février 2019.

[4Syndicat national unifié des personnels des forêts et de l’espace naturel, affilié à l’union Solidaires.



Ajouter un commentaire

Par Jean-Sébastien Mora


Dans le même numéro


1 | 2 | 3 | 4

Voir





Anciens numéros



Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts ø Affichage pour mobiles