CQFD

« Biocarburants », vraiment ?

La désastreuse tentation de l’huile de palme


paru dans CQFD n°173 (février 2019), rubrique , par Pierre Isnard-Dupuy
mis en ligne le 15/03/2019 - commentaires

L’huile de palme est critiquée pour son impact sur la déforestation et le climat. Si elle sort peu à peu des assiettes, elle tente de s’imposer dans les réservoirs de carburant. En France, Total veut en accroître les importations de plus de 50 %, pour sa « bioraffinerie » de La Mède. Un projet vivement critiqué, y compris au sein de LREM, mais pas encore enterré.

Déforestation causée par la culture de l'huile de palme à Sumatra, en Indonésie, en 2007 (Photo Hayden / Flickr / Wikimedia Commons / CC.BY.2.0) {JPEG}

En France, il existe un projet industriel controversé jusque dans les rangs de la majorité. À La Mède (Bouches-du-Rhône), Total espère convertir sa raffinerie de pétrole en « bioraffinerie  », pour qu’elle produise des carburants à base d’huiles végétales. L’huile de palme représenterait plus de la moitié des matières premières nécessaires à la confection de 500 000 tonnes annuelles de « biodiesel  ».

Il ne fait de doute pour grand monde que pousser à la production d’huile de palme encourage le crime environnemental. La culture du palmier à huile déforeste massivement, surtout en Indonésie et en Malaisie, mettant notamment en danger les dernières populations d’orangs-outans. Les millions d’hectares en monoculture ont trop souvent été gagnés sauvagement, parfois par de gigantesques incendies volontaires. L’huile que les industriels affectionnent, parce qu’elle est la moins chère et qu’elle est facilement transformable, est de moins en moins utilisée dans l’agroalimentaire, car progressivement mise au ban par les consommateurs. Mais son boum mondial se poursuit grâce aux agrocarburants.

« Délocalisation sociale et environnementale »

Pour le seul appétit de La Mède (450 000 tonnes par an), les importations d’huile de palme en France bondiraient d’au moins 50 %. Pourtant, « la reconversion de La Mède est un projet vertueux  », considère Patrick Pouyanné, le PDG de Total [1]. « Nous sommes engagés sur les plus hauts standards de traçabilité, de durabilité et de certification », assure-t-il. « Aucune certification ne peut garantir qu’il n’y aura pas de déforestation  », oppose Sylvain Angerand, de l’association Canopée, membre de la fédération des Amis de la Terre [2].

À la pointe de la dénonciation du projet de « bioraffinerie  », les Amis de la Terre forment une coalition, assez inédite en la matière, avec la CGT. Depuis fin 2016, la raffinerie de La Mède n’est plus en production. 180 emplois y ont déjà été supprimés. Le délégué CGT Fabien Cros ne veut pas d’une énième « délocalisation sociale et environnementale  » qui impacterait l’Asie du Sud-Est. Des agriculteurs, tendance FNSEA [3], sont aussi venus contester le projet. En juin dernier, ils ont bloqué plusieurs sites de Total pour dénoncer une « distorsion de concurrence  » à la défaveur des producteurs français d’oléagineux, comme le colza.

Huile de palme contre avions Rafale

En mai, Nicolas Hulot, alors ministre « de la Transition écologique  » (sic), signait d’une main l’autorisation pour le projet, et prenait de l’autre le micro pour clamer son affinité avec « la tendance, irréversible, de s’affranchir des huiles de palme et d’éviter la déforestation importée […]. À terme, l’Europe prendra évidemment ses responsabilités  » [4]. L’interdiction par l’Union européenne de l’huile de palme dans les carburants interviendra au plus tard en 2030. En attendant, si l’exécutif français a fait avaler cette couleuvre supplémentaire à Nicolas Hulot, c’est parce que la Malaisie menaçait de ne pas donner suite à sa promesse d’achat de 18 avions de combat Rafale.

Las, en décembre 2018, ce sont des députés qui sont venus troubler la fête de Total. Ils ont voté un amendement retirant des avantages fiscaux aux carburants à base d’huile de palme, en les excluant de la liste des « biocarburants » – la mesure doit entrer en vigueur au 1er janvier 2020. Et pour que l’amendement, proposé par le Modem, obtienne un vote majoritaire à l’Assemblée, les parlementaires s’y sont mis de tous les bords : du PCF Pierre Dharréville, élu sur la circonscription où se trouve La Mède, à Anne-Laurence Petel, députée d’Aix-en-Provence et membre du bureau exécutif de LREM.

« Cela remet potentiellement en cause la viabilité de l’unité, la rentabilité globale du site  », a menacé le PDG de Total [5] pour inciter les députés à revenir sur leur choix. « Je ne fais pas de chantage à l’emploi. Mais soyons clairs : ce n’est pas parce que Total est riche qu’il a vocation à faire tourner des usines à perte  », assume celui qui est à la tête d’un groupe qui génère plus de 8 milliards de dollars de bénéfices annuels. Et si les Gilets jaunes (qui dès novembre étaient installés sur le rond-point de la raffinerie), rouges et verts se chargeaient de lui remettre les pieds sur terre ?

Pierre Isnard-Dupuy (Collectif Presse-Papiers)

La Une du n°173 de CQFD, illustrée par Marine Summercity.

Cet article est issu du n°173 de CQFD, publié en février 2019. Ce numéro contenait un dossier « Énergies : les arnaques du renouvelable », dont fait partie le présent article. En voir le sommaire.


Notes


[1Entretien donné au Figaro (13/01/2019).

[2L’écologiste appuie notamment son argumentaire sur un rapport de la Cour des comptes européenne de 2016 pointant « les faiblesses du système de certification des biocarburants ».

[3Syndicat professionnel majoritaire, partisan d’une agriculture productiviste guère respectueuse de l’environnement.

[4Dans la matinale de BFM et RMC (16/05/2018).

[5Même entretien au Figaro (13/01/2019).



Ajouter un commentaire

Par Pierre Isnard-Dupuy


Dans le même numéro


1 | 2 | 3

Voir





Anciens numéros



Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts