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Au sommaire du n°162


paru dans CQFD n°162 (février 2018), rubrique , rubrique , par Iffik Le Guen, l’équipe de CQFD, illustré par , illustré par
mis en ligne le 02/02/2018 - commentaires

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En une : "Comment habiter ici ?", de Marine Summercity.

Édito : Enfermés vivants

« Je ne veux pas la victoire des détenus sur le personnel pénitentiaire. »

(Rachida Dati, ministre de la Justice de 2007 à 2009, sur BFM TV le 28 janvier)

Pour une fois, il y a un point sur lequel Rachida Dati ne se trompe pas : le conflit des matons, le plus important depuis 25 ans, est bel et bien un combat contre les prisonniers avant d’être une négociation avec le gouvernement. Pour preuve, les conséquences de cette grogne : « Prisonniers et prisonnières sont privés de travail et de cantine ; les promenades sont écourtées ou supprimées ; dans certains établissements, les surveillants coupent l’eau et l’électricité. De nombreux parloirs sont suspendus, ou reportés. Le maintien des liens familiaux, déjà si difficile, est encore mis à mal. » [1] D’ailleurs, la plupart des revendications des matons visant le durcissement des conditions d’emprisonnement sont (ou pourraient être) accordées. Une politique ultra-répressive qui, d’après l’Observatoire international des prisons (OIP), annonce le retour des sinistres Quartiers de haute sécurité (QHS), supprimés par le ministre de la Justice Robert Badinter en 1982.

Alors que les médias mainstream commentent bruyamment le spectacle des matons pas contents et de leur ministre compatissante mais «  ferme », d’autres donnent la parole aux personnes privées de liberté : « Nous ne sommes pas des bêtes, nous sommes des êtres humains, et nous refusons d’être enfermés et renvoyés à des faits qui feraient de nous des parias, sans droits et sans dignité. […] En effet, nous payons le prix fort de ces blocages, la vengeance de l’administration est terrible […]. Nous avons besoin que des mobilisations fortes appuient nos mouvements, car l’administration sait qu’elle a les moyens de nous faire taire […]. Brisons le silence de la prison, et brisons les chaînes qu’elle nous impose. Liberté pour toutes et tous. [2]

La rédaction de CQFD

Dossier : Comment habiter ici ?

«  L’être humain [...] ne peut pas ne pas habiter en poète. Si on ne lui donne pas […] une possibilité d’habiter poétiquement ou d’inventer une poésie, il la fabrique à sa manière. » Ainsi s’exprimait l’inventeur du droit à la ville [3], revendication capitale dont le cinquantième anniversaire est célébré cette année. Reprenant la balle au bond et filant droit au but, nous avons essayé dans ce dossier de retracer les mille et une manières de continuer à habiter ici, contre vents et marées d’aménageurs, de gentrifieurs, de décideurs. Certes, habiter c’est d’abord assurer la survie, la nécessité de trouver un abri pour organiser sa vie privée, individuelle et familiale. C’est la voie empruntée par tous ceux et toutes celles qui, au cœur des villes comme dans le plus reculé des hameaux, occupent les appartements, les maisons ou les immeubles que la spéculation immobilière a temporairement épargnés.

Mais cette dimension très fonctionnelle peut être rapidement débordée, même dans les situations les plus précaires. Les campements rroms de Marseille ou d’ailleurs témoignent d’un art consommé de la transformation des tout petits riens en logements confortables et hospitaliers. Jusqu’au prochain déménagement forcé, mais toujours anticipé. Habiter, c’est également cela, façonner un espace-monde en lien avec la vie qu’on désire y mener en se préservant de la relégation dans le ghetto des marginalisés de tous poils comme des impasses de l’entre-soi militant. Les Zadistes de NDDL – que leur victoire rejaillisse sur toutes les luttes contre les grands projets inutiles ! – ont réussi à mettre ces périls à distance en pratiquant une ironie salvatrice. Notamment via les sobriquets dont ils ont affublé leurs cabanes et qui sont autant de pieds de nez à la face des autorités. Les habitants du quartier de La Baraque, en Belgique, pratiquent l’autogestion de leur espace, mi-rural mi-urbain, depuis le milieu des années 1970. Et continuent d’expérimenter, beaucoup, tout le temps. Aussi bien dans la construction de nouveaux équipements que dans l’amélioration de l’existant. Mais sans jamais perdre de vue le respect du projet initial d’habitat léger et le maintien de la cohésion du collectif face aux spectres de la spéculation et de la normalisation. Ce souci est partagé par les associé.e.s de L’An 01, une ferme rachetée à bas prix dans le village de Cazères, au sud de Toulouse. La mise en place d’une forme adaptée de coopérative éloigne tout risque de prise de contrôle du projet d’habitat groupé par les seules personnes qui apportent les fonds.

Par Mortimer. {JPEG}

Habiter, c’est aussi et surtout organiser la lutte contre les prédateurs de tous acabits. À Châtenay-Malabry, dans le très opulent département des Hauts-de-Seine, les habitants de la cité-jardin de la Butte-Rouge essayent de résister à une interprétation fort surprenante de la mixité sociale. Pour faire venir davantage de cadres supérieurs, la mairie et l’office HLM entendent rénover par le vide les logements occupés par les locataires les plus modestes. Des personnes souvent peu familiarisées avec la rudesse des combats militants contre des décideurs publics sûrs de leur légitimité. Elles pourront néanmoins compter sur le soutien de l’association Appuii, qui se bagarre aux côtés des habitants des quartiers populaires en butte à la démolition de leur cadre de vie.

Dans les forêts, sur les Zad, c’est souvent un autre ennemi que les réfractaires à un certain ordre du monde trouvent en face d’eux : l’aménageur de territoires. Après avoir tout quantifié, tout mesuré, pour exploiter la moindre parcelle de ressource naturelle, il passe la nature au rouleau compresseur tout en prétendant agir au service de la civilisation, du progrès, de la croissance. Il fait mine de croire, comme les politiques et les financiers qui le rétribuent, qu’une planète de rechange est disponible.

« L’époque des changements d’époque est terminée, au moins depuis 1945. Nous ne vivons plus à présent une époque de transition précédant d’autres époques mais un délai », affirmait, avec une prophétique lucidité, l’écrivain Günther Anders [4]. En le prenant au mot, la seule question désormais digne d’intérêt est de savoir comment occuper ce moment, plus ou moins bref, qui nous sépare de la catastrophe finale. L’occuper en l’habitant, par exemple, avec toute la plénitude d’une vie réellement vécue.

Iffik Le Guen

Actu de par ici et d’ailleurs

Fichage ADN : Vous n’aurez pas ma fleur > C’est l’histoire d’un harcèlement judiciaire. Celui de Fabien, militant à qui la justice réclame sa cartographie génétique pour nourrir le FNAEG, fichier national à gueule de Golem. Rencontre avec un rétif qui a refusé de saliver sur commande.

Abandon / spéculation : Le ventre de Marseille crie famine > Toujours pas d’école à Noailles. Ce quartier aura un centre social et une « micro-crèche », mais pas avant la prochaine mandature. Résorber l’habitat indigne ? Un diagnostic est en cours, entravé par les propriétaires. En attendant, la mairie et les spéculateurs placent leurs billes.

Au bois Lejuc, la contestation prend racine : Bure et Bure et ratatam > Une belle dynamique. Depuis le camp anticapitaliste de l’été 2015, l’opposition au projet de stockage de déchets nucléaires à Bure prend de l’ampleur. Et s’ancre de plus en plus étroitement à ce petit bout de territoire meusien. À l’Est, du nouveau !

Alimentation industrielle des animaux : Oh, les sales croquettes ! > C’est un marché très peu réglementé, où les multinationales font à peu près ce qu’elles veulent depuis 50 ans. Et elles en profitent grave, écoulant des produits nuisibles et maximisant leurs profits. Petite plongée dans le monde de l’alimentation industrielle pour chiens – à vos gamelles !

En Argentine, une contestation atone : Vont-ils (enfin) prendre le Macri ? > Régime sec. Depuis qu’il a pris ses fonctions en décembre 2015, le gouvernement dirigé par Mauricio Macri a mis l’Argentine à la diète. Les salaires stagnent, les prix s’envolent et la dépense publique se réduit comme peau de chagrin. Une politique gouvernementale qui s’appuie sur la complaisance des médias et une faible contestation. Point de situation.

Lectures et cultures de partout

Bob Schutz, prison d'Attica, 10 septembre 1971. {JPEG}Mémoire vive d’une insurrection de prisonniers : Attica ! Attica ! Souvenez-vous d’Attica ! > À la fin des années 1960, l’opposition à la guerre du Vietnam, au racisme et à l’injustice sociale se radicalise aux États-Unis. Le 9 septembre 1971, une révolte éclate à la prison d’Attica, dans l’État de New York. Les détenus, en majorité noirs, font entrer une équipe de télévision, des photographes et des observateurs. Pour la première fois, une mutinerie est suivie de l’intérieur. Au bout de quatre jours, l’assaut est donné. La mutinerie est matée dans le sang : on dénombre 43 morts et des dizaines de blessés.

L’événement a un écho immense, entraînant enquêtes et mobilisations : Attica devient un symbole de la lutte contre l’arbitraire. C’est cette histoire, à la fois politique et artistique, que met en lumière un livre, Attica, USA, 1971 [5]. Outre ses 331 illustrations et photographies, celui-ci réunit six essais de chercheurs de différentes disciplines, ainsi qu’une introduction et un récit des événements par Philippe Artières, historien, directeur de recherches au CNRS et responsable de l’ouvrage. Il en parle ici.

NB : CQFD organise une présentation d’Attica, USA, 1971 par sa maquettiste, ses auteurs et éditeurs le samedi 17 février à Manifesten (59, rue Thiers à Marseille), à partir de 16 h. On commencera par la projection de larges extraits du film Attica (1973), de Cinda Firestone.

Chronique d’une lutte autochtone : En Guyane, le éveil politique amérindien > Dans Petit Guerrier pour la paix [6], le militant kali’na Alexis Tiouka raconte son histoire, mais surtout celle du mouvement politique autochtone de Guyane. 130 pages sur le droit à la terre, la propriété collective, l’éducation assimilationniste et… l’espoir de justice.

Fan de fanzine : « Il faut que ce soit un peu dégueulasse » > Du brut. Râpeux comme un cul sec de rhum. Rude comme une descente de trip. Mais quand même putain de lumineux. L’essence du punk, quoi, joliment symbolisée par les fanzines sortis par Alexandre Simon en vingt ans de présence dans le mouvement : Black Lung, Ratcharge, Freak Out et Psycho Disco. À chaque fois, du bricolage, à grand renfort de ciseaux, de colle UHU et d’allers-retours au photocopieur. Mais du bricolage de pro, classe et qui envoie. Retour sur vingt ans de fanzinat.

Indigestion de lecture : De Causeur à la nausée > Le secrétaire de rédac’ de CQFD s’est montré très ferme : « Écoute mon p’tit, Émilien s’est tapé il y a peu 24 heures de Radio Courtoisie pour un papier. C’était choucard, ça a plu aux lecteurs. À ton tour, tu vas te fader la lecture de Causeur, le magazine réac extrême d’Élisabeth Levy 2. » Pfff, v’là la punition... J’ai acheté le numéro de janvier. Sa digestion fut difficile. Très.


Notes


[1Communiqué de presse de L’Envolée et du syndicat Pour le respect des prisonnier(e)s (PRP).

[2 »Communiqué d’un collectif de prisonniers de Fleury-Mérogis, datant du 26 janvier et à lire sur le site lundimatin.

[3Henri Lefebvre, Le Droit à la ville, réédité dans la collection Points Essais au Seuil.

[4Cité par Jean-Baptiste Vidalou, Être forêts, Zones, 2017.

[5Attica, USA, 1971, Le Point du jour, 2017.

[6Sous-titré Les luttes amérindiennes racontées à la jeunesse (et à tous les curieux), il a été publié en novembre 2017 chez Ibis Rouge Éditions.



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