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Habiter des territoires en lutte

Retour offensif à la terre


paru dans CQFD n°162 (février 2018), rubrique , par Iffik Le Guen, illustré par
mis en ligne le 06/12/2018 - commentaires

Dans Être forêts – Habiter des territoires en lutte (Zones, 2017), Jean-Baptiste Vidalou livre une vision revigorante de toutes ces luttes qui ont la « détermination de sortir du monde mortifère de l’économie ». Pour tenter d’habiter cette Terre meurtrie, pour l’habiter vraiment, avec ses tripes et sa sensibilité. Entretien.

Par Elzazimut {JPEG}

Face à la gestion globale et technologique des espaces et des hommes, comment continuer à habiter un monde de plus en plus inhospitalier pour l’immense majorité des êtres humains ?

« À l’évidence, ce monde connaît un tournant historique. Nous allons vers un réchauffement de trois à quatre degrés par rapport à 1880, et cela d’ici la fin du XXIe siècle. Un chaos climatique s’annonce. Et si rien n’est fait, il pourrait rendre inhabitables de grandes parties de cette planète – à l’orée 2300, c’est carrément un réchauffement de 8 à 13 degrés qui est envisagé… Dans ce contexte, les négociations pour le climat que mène la petite caste des gouvernants, à l’abri dans des bureaux climatisés, paraît bien risible.

Alors oui, la situation est catastrophique, non seulement au vu des conséquences très réelles et physiques de ce “crime” climatique, mais aussi en regard de l’hégémonie de ces gouvernants qui prétendent apporter les solutions aux problèmes qu’ils ont eux-mêmes initiés. Il est aussi de plus en plus clair que ce n’est pas la prétendue “transition énergétique” qui apportera le salut de l’humanité, puisque celle-ci consiste en réalité en une addition des énergies fossiles, nucléaires et renouvelables. Les historiens de l’énergie et de l’extractivisme, par exemple Christophe Bonneuil, Philippe Bihouix ou encore Anna Bednik, l’ont bien montré : cette transition est d’abord et avant tout une transition de l’économie en recherche de nouveaux gisements. La fusion entre les technologies de l’information et le high tech énergétique incarne cette troisième révolution industrielle louée par les apôtres de l’économie verte. Une fusion qui n’est possible qu’avec l’extraction pharaonique de métaux et terres rares, nécessairement accompagnée d’immenses ravages environnementaux et humains. Voyez le dernier livre de Guillaume Pitron, La Guerre des métaux rares [1], c’est édifiant.

La fable de l’économie verte est ainsi en train de tomber. Seulement voilà, malgré l’urgence de la situation, nous allons perdre 50 ans en nous lançant dans cette nouvelle religion verte de l’hyper-industriel. Un demi-siècle d’extractivisme fou, jusqu’à l’épuisement de ces nouvelles mines… Non décidément, la solution ne viendra pas de ces géo-ingénieurs et autres intendants de la planète. Comment croire des êtres qui prétendent gouverner le monde depuis un point de vue si manifestement étranger à celui-ci ? Comme s’ils pilotaient le globe depuis une cabine spatiale – rien de ce qui arrive ne semble les toucher sensiblement. Si nous devons prendre à bras-le-corps les problèmes de notre temps, ce sera sans eux. Comme le montrent bien les camarades de l’Amassada à travers leur lutte contre le méga-transformateur RTE et les méga-centrales éoliennes du Sud-Aveyron. Ce n’est pas à une politique de gestion technocratique, de management écologique, quel qu’il soit, ou de gouvernance climatique qu’il faut en appeler, mais bien à un radical retour sur Terre. En finir avec cette vue surplombante sur les êtres, qui les réduit à des lignes d’algorithmes et à des plans comptables, serait déjà un bon début.

Il s’agit donc d’habiter ce monde, au plein sens du terme. C’est-à-dire partir de là où on vit, de là où on lutte, partir de nos situations singulières, élaborer des liens entre les êtres qui sont là, humains et non-humains, commencer à regarder les sols non comme une matière première mais comme une architecture vivante, comprendre une forêt non comme un stock sur pied mais comme une communauté de vie. Tout est à réapprendre à ce niveau sensible des connaissances. Cela s’annonce passionnant. Et augure de bien des alliances inédites. L’objectif est d’en finir avec la posture universelle d’un Homme maître et possesseur de la nature. Nous en avons assez soupé de cette pathologie toute occidentale. »

Le discours sur l’écologie a souvent été confronté à des confusions à propos de « la terre qui ne ment pas », du retour aux racines... Comment les pratiques de lutte dans les forêts ou dans d’autres espaces naturels peuvent-elles aujourd’hui aller dans le sens de l’émancipation ?

« C’est l’écueil dans lequel il ne faut pas tomber. Fuir l’éco-modernisme des managers pour en revenir au fascisme des années 1930, ce serait ballot. Dans un monde qui gagne quatre degrés, il n’y a pas que les thermomètres qui disjonctent, les boussoles politiques semblent elles aussi tourner folles. Qui pourrait encore aujourd’hui raisonnablement définir ce qu’est la gauche, la droite… Tout ça n’a plus aucun sens, et c’est sans doute notre chance. Car à l’heure où l’Homme, ou plus certainement une certaine classe d’hommes devenue hégémonique, en arrive à transformer la planète en une gigantesque plate-forme logistique, ce n’est pas avec les vieux réflexes politiques qu’on s’en sortira. Il faut penser quelque chose d’assez nouveau. On doit partir de là où on vit et de ce à quoi nous tenons. Trop longtemps l’homme occidental a pensé la liberté comme un arrachement systématique à tout ce qui le liait au monde. Il en a tiré une forme atrophiée de l’émancipation, qui signifiait avant tout la coupure violente d’avec les êtres et les choses peuplant le monde. Ce qui a produit le standard du “sujet libre” et toutes les “applis” qui vont maintenant avec. Aujourd’hui, on doit donc penser et agir contre cette atrophie elle-même. Il s’agit d’apprendre à se lier, à s’ancrer. Comme le disait un camarade de Bure, “nous ne sommes pas des occupants de ce bois Lejuc que nous défendons contre l’Andra et Cigéo, mais nous sommes ses habitants”.

On ne peut donc ni se fier aux conceptions rances et nostalgiques d’une campagne qui à l’évidence n’existe plus qu’à titre de musée, ni s’en remettre aux sirènes des clusters métropolitains. Ni l’une ni l’autre de ces options si réduites de la vie ne peut nous conduire ailleurs qu’au désastre. Imaginez un monde partagé entre des ghettos sécurisés de l’entre-soi et des réserves high tech multi-nodales… voilà une image de l’enfer. Nous ne pouvons laisser cette hypothèse d’un fascisme écologico-compatible se réaliser. C’est pourquoi les luttes d’aujourd’hui, qui prennent la forêt ou des espaces dits “naturels” comme enjeu politique, tapent juste : elles se situent déjà au-delà de cette alternative infernale, elles refusent de choisir entre les ghettos de l’entre-soi et les ghettos smart. Comme le dit Bruno Latour, il ne s’agit pas de retourner à la terre, mais de retourner sur Terre. Ce qui n’a rien à voir. D’un côté le monde clos des identités, de l’autre une singulière prolifération de mondes. D’un côté l’universel, de l’autre les singularités. Si l’émancipation a un sens politique aujourd’hui, c’est dans la mesure où elle réussit à élaborer des attachements sensibles. À défendre les territoires qu’elle se sera donnés. À se rencontrer, organiser des fêtes mémorables, penser les techniques : agro-écologie, débardage animal, forêt jardinée, auto-construction, etc… mais les pieds sur Terre, comme le suggère le film éponyme de Batiste Combret sur Notre-Dame-des-Landes. »

Quels sont pour vous les points communs et les différences entre les pratiques de désertion du système vers les territoires ruraux de l’après-1968 et celles actuelles ?

« Je pense que nous vivons quelque chose de totalement différent aujourd’hui. La fuite vers les campagnes dans les années 1970 partait de l’idée qu’il existait encore des oasis en dehors de ce monde, des oasis qui seraient comme des lieux protégés de toutes les atteintes de “l’extérieur”. Elles en tiraient ainsi, pour un moment, une accalmie existentielle au sein d’un monde vécu à juste titre comme invivable. Mais on connaît l’avenir des oasis qui ne combattent pas le désert : elles se font ensevelir à leur tour. La plupart des “néoruraux” qui voulaient fuir la politique, soit par sincérité éthique, soit par dégoût des querelles de chapelles, se sont ainsi vus rattrapés par le politique. Les infrastructures ou les dispositifs administratifs s’étendent maintenant partout, jusque dans les lieux les plus reculés. Qu’on pense seulement aux parcs naturels, aux zones de l’éolien industriel, à la pollution de l’air, ou tout simplement au changement climatique qui ne connaît pas les frontières géographiques. On ne peut fuir longtemps ce monde sans devoir un jour ou l’autre s’y battre pour quelque chose qui nous tient aux tripes.

Aussi, beaucoup d’initiatives d’installation, de retour à la terre dans les années 1970 ont été neutralisées par leur intégration dans les circuits de l’économie locale, à travers les labels et le tourisme. L’exemple des Cévennes est ici parlant : le mode de vie qui se voulait un exemple concret d’alternative au capitalisme s’est fait imperceptiblement phagocyter par ce même capitalisme. Pensons à la transformation des paysans en agents d’entretien du paysage ou simplement en figurants pittoresques pour les touristes d’un été.

Les luttes du présent, qui naissent ici ou là sur les restes de cette campagne productiviste ou muséale, partent, elles, d’un tout autre point de vue. Elles s’appuient sur le constat que les oasis n’existent plus, ou alors en tant que mensonges. Que partout le “dedans” du système a lancé ses tentacules à l’assaut du monde. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de “dehors”, mais que ce “dehors” se manifeste par autant de brèches éclatant les murs et les écrans de ce système. Ce qui signifie que les luttes pour la vie, une vie digne d’être vécue, peuvent naître partout, et n’importe quand, à l’occasion par exemple du blocage d’un chantier d’aménagement, d’une émeute, d’une place occupée, de tout événement qui vient briser le cours normal de l’économie-monde. L’exigence que ces luttes vitales ne doivent pas trahir, c’est de ne pas s’enfermer à nouveau dans l’entre-soi. Elles doivent se propager ailleurs, tisser des liens avec d’autres luttes, se rendre joignables par tout un chacun. C’est ce que fait assez bien le mouvement des luttes territoriales en France aujourd’hui. Un élan de désertion, mais aussi d’ancrage. Et ce n’est pas un hasard si l’imaginaire du marronnage, soit la fuite collective des esclaves vers les forêts ou les montagnes à l’époque coloniale, ressurgit aujourd’hui. Parce que la question des attachements et celle des territoires qu’on est prêts à défendre sont cruciales. »

Votre pseudonyme est un hommage au personnage central de la guerre des Demoiselles en Ariège au début du XIXe siècle. En quoi cette révolte est-elle emblématique de la lutte contre un certain ordre du monde ?

« Jean Baptiste Vidalou était l’un des personnages que l’histoire a retenus de cet épisode insurrectionnel de la guerre des Demoiselles. Mais c’est un personnage parmi d’autres, plus berger anonyme que chef de guerre. Cette révolte populaire, qui débute dans les années 1830 en Ariège, est originale à plus d’un titre. C’est une révolte de montagnards contre un nouveau code forestier, qui leur interdit d’user librement des sous-bois pour le pâturage de leurs troupeaux. Ce qui brise évidemment la tradition des communaux. On le sait historiquement, cette “rationalisation” des forêts est une tendance qui court depuis les ordonnances de 1669 sur les Eaux et Forêts, promulguées par Colbert. Cette réglementation répondait aux besoins grandissants de la Marine en bois d’œuvre puis, plus tard, à ceux des maîtres de forge et des charbonniers. Colbert s’était lancé dans une véritable guerre contre ce qu’il appelait le “jardinage forestier”, c’est-à-dire l’usage diversifié qu’en faisaient les communautés paysannes, et qui semblait trop ’’chaotique’’ aux yeux du Contrôleur général des finances de Louis XIV.

Deux siècles plus tard donc, la guerre des Demoiselles est la réponse immédiate et carnavalesque des peuples montagnards à cette logique d’arraisonnement de leurs forêts. Les jeunes gens se déguisent en femmes, en animaux, se noircissent le visage, se cachent en forêt, harcèlent les gardes forestiers, font fuir les charbonniers, poursuivent les gendarmes. Les révoltés profitent de leur connaissance du terrain pour dresser des embuscades. C’est une révolte qui s’est propagée dans toute la région et qui a perduré de manière moins intense jusqu’en 1870. Mais ce qu’il faut en retenir, à mon avis, c’est cet alliage inédit des usages communaux, d’une culture populaire et des formes de guérilla qui prennent les carnavals ou les charivaris pour terrain de jeu et de lutte. Cela en fait une histoire qui nous parle encore aujourd’hui, qui trame un imaginaire commun, quelque chose que l’on peut se réapproprier. Il n’est alors nullement étonnant que les camarades de Notre-Dame-des-Landes invitent le 10 février à fêter l’abandon du projet d’aéroport lors d’un carnaval où les symboles de ces “grands projets inutiles” seront, comme de bon droit, brûlés dans la joie et la détermination... »

« Contre une civilisation qui mène cette planète à la catastrophe, faisons le pari que c’est ce retour du terrien que célèbrent les mouvements de réappropriation de terres ou ce qui voit le jour dans les ZAD. » L’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes est-il une étape importante dans une reprise de l’offensive pour le mouvement social ?

« C’est une grande victoire pour le mouvement, c’est indéniable. Mais une grande bataille reste à mener sur le “foncier”, les terres agricoles gérées collectivement, ainsi que les lieux de vie sur place… Et il n’est pas dit que cela se passe sans conflits avec le gouvernement ou la chambre d’agriculture. En tout cas, l’avenir de la Zad est ouvert. Et ce qui importe dans cette victoire tient en effet à ce retour du “terrien”, ce fait massif et partagé par de plus en plus de monde que c’est depuis notre quotidien, notre sensibilité, nos attachements, nos corps, nos affects, nos territoires que la politique doit être repensée. Une fois de plus, je crois que face aux gouvernants qui semblent si “dé-terrestrés” dans leur vision managériale et hégémonique de la planète, nous devons partir de notre situation commune d’habitants. Non pas de “résidents”, mais bien d’habitants. C’est-à-dire de cette manière, toujours située et singulière, de se lier aux lieux qui eux aussi nous habitent. J’ai pris dans Être forêts l’exemple de ces espaces de refuge et de vie que sont les forêts, mais cela vaut ailleurs. Partout où des liens naissent entre des êtres qui s’organisent pour briser le continuum mortifère de l’économie.

Cela se passe partout, et ne fera que croître. Car c’est la seule voie désirable pour sortir du ravage que nous héritons de trois siècles d’usinage des corps et des esprits. Cela ne pouvait plus durer sans que ces corps, justement, écoutent enfin la rage enfouie dans leurs muscles. Mais ce mouvement ne sera puissant, je crois, que s’il arrive à créer des alliances. Pas seulement des “alliances sylvestres”, mais entre tous les refuzniks à ce système, tous les subalternes du management global. Pour que s’annonce un marronnage massif et diffus... »


Notes


[1Les Liens qui libèrent, 2018.



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