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Points de vue

Territoires en lutte contre grands projets


paru dans CQFD n°169 (octobre 2018), rubrique , par Charles Reeve, illustré par
mis en ligne le 15/03/2019 - commentaires

Dans son dernier livre, Le Monde des Grands Projets et ses ennemis  [1], Serge Quadruppani explore les nouveaux territoires de lutte et les forces qui s’y confrontent. À son tour, Charles Reeve partage avec les lecteurs de CQFD quelques réflexions autour de ce petit essai.

Par Emilie Seto {JPEG}

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C’est sans doute un signe caractéristique de la période. La récente vague de luttes qui a touché les universités et la SNCF, les hôpitaux ou La Poste, s’est déroulée dans une atmosphère de fatalisme. Ce que les militants appellent aujourd’hui « résistance » n’est plus qu’une attitude défensive des vieilles organisations dites « ouvrières », produisant frustrations et désillusions chez ceux qui luttent.

Celles et ceux qui s’opposent à la course mortifère de l’ordre économique ne peuvent pas faire l’économie de s’interroger sur l’échec récurrent de cette « résistance ». Face à cela, des luttes comme celles de la Zad prennent un relief tout particulier car elles montrent la capacité de s’affronter autrement au système. Elles valorisent des capacités d’initiative collective spontanée hors des cadres bureaucratiques, ouvrent les perspectives d’une vie qui désire être vécue différemment. Ces luttes vont au-delà de la mollesse de la « résistance » qui propose de défendre un présent insupportable.

« La colère et la joie »

Le Monde des Grands Projets et ses ennemis part de ce constat. Serge Quadruppani a, depuis des années, accompagné dans la «  colère et la joie » certains de ces mouvements. Il les décrit avec passion dans un texte chargé de faits et d’événements (où le lecteur perd parfois le fil), mais riche en sujets à débattre.

Sans aller jusqu’à souscrire à l’idée selon laquelle la Zad est le « seul véritable événement politique de ces dernières années », on ne peut que suivre l’auteur lorsqu’il s’insurge contre une certaine orthodoxie qui s’obstine à nier qu’il se passe quelque chose en France dans l’espace politique libéré par l’effondrement du projet du capitalisme d’État et par la déliquescence des forces de gauche.

Selon certains, on aurait affaire à des luttes marginales, se déroulant hors du terrain de la production, donc qui ne peuvent pas faire front à la logique capitaliste. Or, force est de constater que les « conquêtes de classe » de jadis ne nous ont pas épargné le désastre. Les faibles luttes sur le terrain de « la production » se révèlent elles-mêmes inaptes à amener une inflexion sensible dans les rapports de force. Qui plus est, il paraît difficile d’arguer que les nouvelles luttes de territoire sont isolées des conditions actuelles des luttes de classe.

Au-delà d’une simple pratique de vie différente, des luttes comme celles des Zad, ou encore du No Tav, ont permis, dans un territoire large et dans une temporalité longue, le développement d’expériences de vie collectives tendant vers l’égalitarisme. Ces mouvements aujourd’hui unifiés contre des « Grands Projets » sont aussi «  devenus des symboles de résistance à un modèle de société ».

Serge Quadruppani n’oublie pas non plus que des travailleurs révoltés par la déstructuration capitaliste peuvent retrouver dans ces actions et dans leurs principes d’action directe des repères et des motivations. Il soutient ainsi le projet de développer, à partir de ces zones, une «  mine de pratiques militantes », censées essaimer ensuite dans la société. Mais cette idée des « points d’appui » nous renvoie aussi aux conceptions et débats de naguère au sein du mouvement socialiste. La construction de lieux et d’espaces permettant de « vivre autrement » peut s’identifier à une lutte contre le système, mais ce mouvement ne peut se perpétuer de façon isolée. De plus, la préservation de ces « points d’appui » justifie l’acceptation de tactiques de compromis institutionnels. On sait que ces questions sont centrales dans les désaccords qui ont divisé les zadistes de Notre-Dame-des-Landes, partagés sur l’attitude à avoir vis-à-vis de l’État et ses projets de normalisation.

« Fête de la casse »

En outre, le livre a tendance à valoriser l’action de minorités animées par l’affrontement avec les forces de répression. Justifier « la fête de la casse » est une position discutable. Nous sommes là en deçà des exigences d’une subversion de l’ordre marchand, réduisant les aspirations d’un monde nouveau à la fumée toxique d’un fast-food en flammes. La casse et l’imagination ne vont pas toujours ensemble, la colère n’est pas toujours la joie, elle exprime souvent l’impasse et l’impossibilité d’aller plus loin. La formule du révolutionnaire du XXe siècle Anton Pannekoek reste incisive  : « L’objectif de l’action subversive n’est pas de casser des têtes mais d’ouvrir les esprits. »

Dans le livre de Serge Quadruppani, la question du sujet révolutionnaire est centrale. L’auteur reconnaît dans ces nouveaux mouvements l’« agrégation de subjectivités diverses qui savent mettre leur vie en jeu… mais aussi en produisant de nouvelles formes de vie ». Par ce processus, on assisterait à «  la formation d’un sujet collectif opposé au monde tel qu’il va », un « peuple des luttes » avec « une subjectivité collective hétérogène, diverse et pourtant unie ». Bref, « en s’opposant à un monde, ils sont en train d’en créer un autre ». S’il est vrai que ces nouveaux mouvements expriment une implosion du consensus social, le projet d’avenir reste néanmoins confus, incertain, tributaire de la fragilité de ces territoires.

Parmi les exemples d’un nouveau sujet en formation, il y a le «  cortège de tête », présenté comme un signe caractéristique des récentes manifestations en France. Or, un signe, localisé, ponctuel, ne fait pas un mouvement, surtout s’il s’agit d’un signe plutôt réactif que constructif. Évoquer la composition sociologique, ouvrière en l’occurrence, d’une frange importante du cortège de tête permet-il de lui donner un sens au-delà d’un rejet des organisations ? En dehors de l’affrontement recherché par des groupes minoritaires, il n’en ressort in fine aucun désir collectif conscient, explicitement exprimé. On est revenu au stade de « masse », une masse rebelle mais une masse.

« Reprendre le temps »

Les « Grands Projets » sont, eux aussi, un trait de la période, un aspect de l’épuisement du réformisme. Ils concernent les transports, la surconsommation et les loisirs et y trouvent leur raison d’être. Financés par la dette et donc par un prélèvement futur des revenus du capital, ils annoncent l’appauvrissement futur des sociétés et une aggravation de la violence des conditions de vie des travailleurs. Mais ces « Grands Projets » constituent aussi un salut temporaire pour les institutions du vieux mouvement ouvrier, qui les soutiennent dans leur logique productiviste. Inversement, les luttes qui s’y opposent peuvent exprimer une intelligence collective « en rupture avec le sens commun capitaliste et l’imaginaire dominant », et elles peuvent ainsi s’interroger sur une nouvelle organisation de la société. Pourtant, on conçoit mal que des réponses puissent prendre force matérielle hors de l’intervention des travailleurs qui continuent à reproduire les conditions de la vie et à faire fonctionner le système.

Serge Quadruppani touche le grand défi de la réorganisation de la société lorsqu’il écrit  : «  L’autorégulation de la vie en commun qui se passe de structures étatiques n’est possible qu’à l’échelle locale. […] Et d’autres nécessités ne pourront être autogérées qu’à une échelle plus vaste. » Et rouvre un ancien débat sur le temps de travail comme mesure de régulation de la production et de la distribution.

Sans doute : « reprendre le temps » est «  le programme minimum de tout mouvement qui cherche son autonomie ». C’est pourquoi tout moment révolutionnaire voit se libérer le temps. Le temps de la révolution est ainsi un temps réapproprié, et non aliéné. Il est cependant hasardeux de penser que ces mouvements localisés puissent préfigurer cet avènement d’un temps nouveau qui exigerait une contestation plus vaste des rapports sociaux. Et opposer à la rationalité irrationnelle du capitalisme des notions vagues et vides de sens comme celle de «  la juste mesure » ne fait pas beaucoup avancer le débat sur le nouveau temps libéré comme mesure de la nouvelle organisation productive.

Un maître de la poésie nord-américaine, William Carlos Williams, écrit  : « Nulle défaite n’est seulement faite de défaite – puisque le monde qu’elle révèle est un territoire dont on n’avait jamais soupçonné l’existence. » [2] Le Monde des Grands Projets et ses ennemis est un livre qui choisit son camp et qui apporte une aide à la navigation dans le seul canal encore dégagé, celui de l’autonomie et de l’indépendance de la lutte.

Charles Reeve

Notes


[1Éditions La Découverte, 2018.

[2Paterson (1946), trad. Yves di Manno, Flammarion, Paris, 1981.



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