Les larmes de Cuba
« Sans sucre, qui sommes-nous ? »
Pourquoi avoir fait une thèse en anthropologie, et pourquoi précisément à Cuba ?
« J’ai grandi à Cuba, à la Havane. Mon père est cubain et ma mère est belge, c’est pour ça que je suis venue étudier en Belgique, où j’ai conduit ma thèse. L’anthropologie m’a notamment permis de retourner faire du terrain sur l’île et d’être au plus près du quotidien des personnes, loin des analyses géopolitiques. Cuba, c’est un sujet clivant et idéologiquement chargé. Quand les gens en parlent, c’est souvent noir ou blanc, avec des idées très arrêtées. Par exemple, la question qui revient tout le temps c’est : “Alors, est-ce que les gens y croient à la révolution ?” J’espérais que mes recherches puissent apporter un peu de nuance là-dedans. »
Comment en es-tu venue à travailler sur les travailleuses et travailleurs de l’industrie sucrière de Banes ?
« J’ai d’abord commencé à m’intéresser au développement du travail indépendant dans la région de Viñales, dans le contexte du dégel des relations avec les États-Unis après 2014. Je voulais savoir quelles étaient les reconfigurations dans la vie quotidienne des travailleur·euses, dans ce contexte de prospérité retrouvée. Puis, comme une partie de ma famille vient de l’est, j’ai voulu voir comment ça se passait dans une région qui ne bénéficiait pas du boom du tourisme. C’est comme ça que j’ai atterri à Banes, dans la province de Holguín. En arrivant, j’ai visité le site de la centrale sucrière de la ville qui a fait vivre la communauté pendant des décennies, aujourd’hui démantelée. Là, j’ai compris à quel point le sucre avait été monumental dans l’histoire de Cuba.
J’ai décidé de me concentrer sur les trajectoires personnelles et professionnelles et les dynamiques quotidiennes des ancien·nes travailleur·euses de l’agro-industrie sucrière et de leurs familles.
« À partir de la Révolution, l’industrie sucrière incarne le progrès, la diversité culturelle et surtout la libération du peuple cubain »
Mon objectif était de répondre à deux questions. D’abord : que sont devenu·es les travailleur·euses du sucre après le démantèlement de l’industrie ? L’autre question, c’est comment le rapport au temps et à l’histoire de ces personnes a évolué ? Deux dimensions centrales à Cuba, puisque l’histoire a un rôle très important dans le discours révolutionnaire et dans la construction de l’imaginaire autour de l’identité cubaine. »
La question de l’identité cubaine, ou « cubanía », est intimement liée à celle du sucre, pour quelles raisons ?
« Le sucre a d’abord été un symbole du passé colonial sous l’Empire espagnol avec l’organisation du travail sous le régime des plantations, puis de dépendance avec l’installation de la United Fruit Company (UFC) étatsunienne à l’indépendance en 1901. En 1959, c’est la Révolution et les grandes nationalisations. Le sucre est alors réhabilité comme élément fondateur de l’identité cubaine, avec tout un discours officiel qui balaye les violences que le sucre représentait, pour mettre en avant sa contribution à l’État productif socialiste. À partir de là, l’industrie sucrière incarne le progrès, la diversité culturelle et surtout la libération du peuple cubain. On entend encore aujourd’hui ce dicton : “Sin azúcar, no hay país” (“Sans sucre, le pays n’existe pas”).
« À Banes, j’ai compris à quel point le sucre avait été monumental dans l’histoire de Cuba »
Après la Révolution, la figure des travailleur·euses du sucre a été revalorisée et glorifiée comme celle des “révolutionnaires par excellence”. C’est ce qui explique aussi comment le démantèlement de l’industrie sucrière a profondément impacté ces communautés, qui se sont demandées : sans sucre, qui sommes-nous ? »
À Banes, en particulier, quelle place a occupé le sucre ?
« À Banes, la ville s’est structurée autour de la production et l’exploitation du sucre à partir de l’indépendance de Cuba. La UFC y a installé la centrale sucrière Boston qui a organisé la vie de la communauté pendant la première moitié du siècle : hôpital, logements, réseau d’égouts… Tout était détenu par la compagnie. En 1959, la centrale est nationalisée et prend le nom de Nicaragua. L’État concrétise alors sa vision techniciste et productiviste du progrès : le complexe agro-industriel (CAI) voit le jour dans les années 1980. Il incarne ce futur industriel qui doit permettre à l’État de mettre en œuvre les mesures sociales promises. L’objectif est de centraliser toutes les activités qui gravitent autour de la production du sucre : les logements, la culture de fruits et légumes, l’élevage d’animaux pour l’alimentation des travailleur·euses… À Banes il y a même des glaçons produits au sein du CAI ! C’est une forme de mini-version de l’État cubain dans l’organisation de la vie et le rapport des gens à la centrale. C’est une période de prospérité et d’épanouissement pour les habitants. »
Jusqu’au démantèlement…
« Oui, mais tout cela a été un long processus, à la fois confus et brutal. Le démantèlement a commencé en 1998 suite à ce qu’on appelle la “Période spéciale en temps de paix”, la première crise politique et économique. Avec la dissolution du bloc soviétique, plus rien n’arrivait sur l’île, et le sucre ne s’exportait pas. En 2002, le gouvernement décide de diviser par deux la production sucrière et acte un plan de restructuration. La centrale Nicaragua en fait partie. Les travailleur·euses ont perdu leur travail, alors même qu’on leur avait dit que leur travail était essentiel à la réussite du pays. Le démantèlement est vécu comme une trahison. C’était très émouvant de faire des entretiens avec ces hommes et ces femmes pour qui la centrale sucrière était une fierté, toute leur vie. C’est un vrai traumatisme, l’un des travailleurs avec qui j’ai parlé m’a raconté avoir perdu la vue pendant trois ans. D’autres ont fait des décompensations nerveuses. Ça a été d’autant plus dur qu’à Banes la promesse de se reconvertir dans le tourisme ne tient pas la route comme dans d’autres régions de Cuba, parce que le secteur ne peut pas absorber toute la main d’œuvre. »
En retraçant la trajectoire historique de l’industrie sucrière, tu racontes l’évolution du rapport des travailleur·euses à l’État révolutionnaire cubain. Tu écris : « La Révolution […] produit ou s’approprie des discours, joue un rôle dans la formation des personnes, exige travail et sacrifice, engendre des attentes et des frustrations. » Quelles formes ont pris ces attentes et ces frustrations ?
« La Révolution est un concept polysémique : il renvoie à la fois à une structure étatique, une classe dirigeante, un évènement historique ou encore un projet national encore en cours. Les Cubain·es s’y rapportent de différentes manières, c’est une négociation constante. Par exemple, pendant longtemps les communautés ont adhéré aux discours officiels qui mobilisent énormément les figures et les batailles pour l’indépendance de la patrie. Selon elleux, c’est dans les luttes passées que l’on va trouver les outils pour solutionner les enjeux du présent. À partir de la “période spéciale”, les vécus des travailleur·euses ont commencé à diverger. À Banes, comme les justifications de l’État sont jugées insatisfaisantes, on va expliquer le démantèlement de l’industrie sucrière par l’incompétence de certains dirigeants ou par le fait que l’état n’a pas assez défendu les travailleur·euses.
« Les références à Fidel Castro et au discours révolutionnaire ne mobilisent plus comme avant »
Ces contre-discours, j’ai commencé à les entendre ces dernières années quand Cuba est entrée dans le “Moment conjoncturel”. Un nouvel euphémisme pour une nouvelle séquence de crise… Avec Trump, le renforcement du blocus, l’intervention militaire au Venezuela, c’est maintenant l’incertitude qui prime. »
Comment ce rapport s’illustre aujourd’hui, alors que le gouvernement cubain vient de livrer, en juin, un nouveau paquet de réformes économiques qui rompt complètement avec le projet socialiste ?
« Je me suis beaucoup demandé si l’analyse de ma thèse n’était pas déjà obsolète. Les 176 mesures récemment adoptées par le Parlement sont une rupture dans l’essence même de l’économie socialiste. Elles impliquent de mettre un terme à la planification, d’ouvrir aux investisseurs privés étrangers des secteurs stratégiques ou encore de supprimer le caractère universel des aides sociales. Or, la nuance et l’ambivalence vis-à-vis de l’État dont les Cubain·es me faisaient part pendant les entretiens sont déjà fortement affaiblies aujourd’hui. Les références à Fidel Castro et au discours révolutionnaire ne mobilisent plus comme avant alors que leur quotidien devient de plus en plus difficile, entre files d’attente et coupures de courant... On se demande : “Où est-ce que le sucre nous a menés finalement ? À quoi tout ça nous a servi ?” On navigue entre un passé inutile et un futur incertain. »
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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Cet article a été publié dans
CQFD n°254 (juillet-août 2026)
Depuis plusieurs années, le New Age s’est infiltré partout : du yoga à la naturopathie en passant par la lithothérapie et le chamanisme. Les nouvelles croyances alternatives prennent de plus en plus de place et s’inscrivent sans aucun mal dans l’économie capitaliste qui ravage actuellement la planète et rejoint même les idéologies les plus rances. CQFD a plongé dans un vrai trou de lapin. Au fil d’un long entretien, le philosophe Raphaël Liogier décrypte ces spiritualités contemporaines. L’une de nos journalistes est allée à la rencontre des Brigandes, un clan sectaire qui prépare la guerre idéologie, puis a failli embarquer pour une autre planète aux côtés des membres d’Alliances célestes, tandis qu’une autre s’est improvisé gourou de secte dans le métavers. On n’a pas oublié de vous concocter un test de personnalité, un jeu et un horoscope, évidemment !
Hors dossier, CQFD s’est intéressé à la grande fuite des données numérique en France, à la fermeture des camping municipaux au profit du privé et la révolution des flamants roses, qui défie le pouvoir du premier ministre d’Albanie, Edi Rama.
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Paru dans CQFD n°254 (juillet-août 2026)
Par
Illustré par Djaber
Mis en ligne le 15.08.2026
Dans CQFD n°254 (juillet-août 2026)
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