La laine ou la vie
La lutte des classes est dans la bergerie
Le 11 février dernier, la foire agricole annuelle de Saint-Martin-de-Crau réunit une nouvelle fois le petit monde du pastoralisme de la plaine de La Crau, près d’Arles. Haut lieu de l’élevage ovin, la plaine, fertile en hiver, voit ses milliers de bêtes quitter les lieux au début de l’été pour transhumer dans les Alpes. En estive, des gardien·nes de troupeaux prennent alors le relais. Bâton en main, béret sur la tête et sifflotant. Quelle joie de se consacrer à ce métier vieux comme le monde ! Sauf que…
« Cette année encore, on est présents à la foire de Saint-Martin-de-Crau pour faire porter notre voix. » Entre concours d’ânes de Provence et de brebis Mérinos d’Arles, les gardien·nes de troupeaux – berger·es, vacher·es et chevrier·es – ont tenu à faire passer un message : « On est ici parce que les conditions de travail, d’emploi et d’accueil des gardiens de troupeaux sont trop souvent en dehors de tout cadre légal et surtout trop souvent indignes. » Au micro, Salomé*, une jeune bergère qui exerce depuis quatre ans. Une allure timide mais, sur l’estrade, sa voix ne tremble pas : « Nous, bergers salariés, on est essentiels pour la survie des fermes. Sans nous, les exploitations ne tournent pas. Et malgré ça, on peut à peine vivre de notre travail. Comment ça se fait ? »
Depuis sa structuration en 2019 en Ariège, le SGT – affilié à la CGT – a rapidement essaimé
Ce qui se joue ici, devant les mines agacées des gros éleveurs de La Crau, c’est une lutte pour rendre visible un système d’exploitation des travailleur·ses agricoles et revendiquer de meilleures conditions de travail. Parce qu’être gardien·ne de troupeaux, c’est cocher à peu près toutes les cases de l’emploi précaire : contrats saisonniers, salaires ridicules et heures supplémentaires non payées, hébergements insalubres, pénibilité non compensée… Alors que le fantasme autour d’un monde paysan unifié qui partagerait les mêmes difficultés est brandi en étendard par tous les syndicats agricoles patronaux ces derniers temps1, le Syndicat des gardien·nes de troupeaux (SGT), dont Salomé se fait la porte-parole ce 11 février, entend briser cette image et reconstruire un rapport de force en faveur du salariat agricole.
Depuis sa structuration en 2019 en Ariège, le SGT – affilié à la CGT – a rapidement essaimé. Son acte de naissance ? Un ras-le-bol partagé, résumé avec cynisme sur les tracts distribués à la foire agricole : « Derrière une belle brebis se cache souvent un·e salarié·e exploité·e. » Lise, chevrière dans le sud de la France, raconte : « Aujourd’hui, on dépend d’une convention collective nationale qui ne reconnaît pas les spécificités de notre métier, et d’avenants qui créent des disparités dans chaque département. C’est la loterie : chaque éleveur fait à sa sauce et chaque berger fait comme il peut. » Claire, bergère dans les Hautes-Alpes chaque été depuis six ans, ajoute : « Les critères classant de la convention collective laissent les employeurs évaluer arbitrairement leurs fiches de poste. Forcément, il y a un fossé entre le travail réel et sa reconnaissance salariale. »
Résultat : des salarié·es déclaré·es 35 heures par semaine pour travailler en réalité plus du double, des gardes qui durent jusque seize heures sans interruption, du chantage pour faire signer des feuilles de temps et de paies trafiquées. Tous·tes racontent une même expérience de la précarité, qui s’étend jusqu’aux conditions d’hébergement et de sécurité. Salomé témoigne d’une situation vécue par une camarade, embauchée comme bergère en 2023 : « Elle a dû monter dans un alpage alors même que ses employeurs savaient que le captage d’eau n’était pas aux normes. Et elle s’est intoxiquée assez gravement. »
Comment alors faire de cette expérience commune de l’exploitation un moteur de conscience de classe ? Pour Claire, la difficulté réside dans le manque de reconnaissance de la profession : « On n’a pas d’observatoire du métier, donc on n’a pas de chiffres. On ne sait même pas combien on est. » Elle poursuit : « On a aussi très peu de données sur les accidents et les morts au travail. Alors qu’il y en a chaque année. » Difficile aussi de créer de la solidarité et un élan de lutte dans un métier caractérisé par l’isolement et les carrières courtes. Selon Claire, « une carrière de berger, c’est en moyenne trois ans pour les femmes, cinq ans pour les hommes ». Julien, gardien depuis près de quinze ans dans les Pyrénées, confirme : « Les conditions sont tellement pourries qu’il n’y a personne qui reste se battre pour les améliorer. Tu passes deux ans où tu es passionné, un an où tu commences à te péter des trucs partout et les deux dernières années, tu as envie de te barrer et trouver une porte de sortie. » L’usure des corps, Salomé peut en témoigner, elle qui à 24 ans dit déjà souffrir des genoux. La faute aux kilomètres et au dénivelé parcourus dans les montagnes, pendant des semaines et par tous les temps.
« Les conditions sont tellement pourries qu’il n’y a personne qui reste se battre pour les améliorer »
Une autre explication se trouve dans l’invisibilisation des salarié·es par les syndicats agricoles, y compris par la Conf’. Dans un entretien à la revue Nunatak, une bergère explique : « Dès qu’on te parle de “collectifs paysans” […], derrière tu as des petits exploitants et des petits propriétaires, et donc ceux-là aussi participent à l’invisibilisation des salariés agricoles parce que leurs intérêts et leurs enjeux, ce n’est pas une lutte de classes, mais c’est la concurrence avec les gros exploitants. Ils déplacent le curseur de la conflictualité, et nous, on n’existe pas là-dedans. »2 À trop vouloir se réclamer d’un même « monde paysan », les exploitant·es – même petits – laissent sciemment de côté la question de savoir qui possède les moyens de production (elleux) et qui doit vendre sa force de travail (pas elleux). Évaporé, le sujet du salariat agricole.
Pour Julien, la mission du SGT est donc claire : replacer le curseur de la conflictualité au bon endroit. « On est vraiment un syndicat de lutte. On cherche à être revendicatif et classiste », affirme-t-il. Pour cela, le SGT applique une analyse matérialiste aux rapports de production dans le pastoralisme, et plus largement dans le secteur agricole. En découle une stratégie de lutte à plusieurs niveaux. D’abord, transformer une condition commune, l’exploitation, en un collectif organisé. Pour Claire, le SGT continue à progresser en ce sens : « Il y a encore quelques années, mettre le sujet du syndicat sur la table c’était hyper clivant. Aujourd’hui je vois des personnes qui étaient réticentes au début qui ont rejoint le mouvement. Et ça marche ! Les éleveurs flippent parce qu’ils se rendent compte qu’ils ont quand même intérêt à se démarquer pour attirer des gens à travailler pour eux. »
Ensuite, il s’agit de se réapproprier le droit du travail. Cela passe par de la formation comme celle que propose Lise lors de la foire agricole de Saint-Martin-de-Crau. Elle y dévoile les dessous de la convention collective et détaille mille et une façons de ne pas se faire avoir lors des négociations de contrat avec les éleveur·ses. Cela passe aussi par le travail de fond mené par le syndicat dans les commissions paritaires des départements et surtout au national : « Nous on demande un cadre qui soit clair dans nos contrats d’embauche. On a un métier qui est hyper spécifique, on a des chiens et des équipements à payer. On demande donc une convention collective qui garantit des niveaux de salaires et des indemnités cohérents, et qui protège tout le monde de la même façon. Ça suffit de faire reposer ça sur la force individuelle de négociation. » Sans surprise, la FNSEA continue d’y faire obstruction par tous les moyens.
Enfin, il faut élargir la lutte « pour créer un rapport de force suffisant pour les faire céder », selon Claire. Ouvrier·es agricoles, travailleur·ses de l’agro-industrie, chômeur·euses, précaires saisonniers et intérimaires… Une joyeuse bande qu’il est temps de rassembler dans un même élan contre le système qui divise et exploite. Et face aux haters de la foire agricole, Salomé conclut : « À celles et ceux qui nous reprochent d’être hors sol et de tuer le métier, on affirme au contraire qu’on a bien les pieds sur terre. Ce métier on l’aime. Mais ça suffit de manger sur notre dos. »
* Tous les prénoms ont été modifiés.
À noter ! Prochain rendez-vous du SGT-PACA à Marseille le 10 mars 2026.
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1 FNSEA, Coordination rurale, Confédération paysanne. Lire « Classe paysanne : unie mais à quel prix ? », dans CQFD n°249 (février 2026).
2 Lire « Confusion paysanne », dans Nunatak n°11 (janvier 2026).
Cet article a été publié dans
CQFD n°250 (mars 2026)
Les 15 et 22 mars 2026, les détenteur.ices du droit de vote en France sont appelé.es aux urnes pour les élections municipales. Si elles seraient l’occasion de décentraliser le pouvoir politique en permettant une démocratie plus effective, on s’est demandé ce qu’il en était réellement. Quelle marge de manœuvre l’État laisse-t-il aux communes ? Les listes citoyennes participatives réalisent-elles leurs promesses d’inclusion ? Le sociologue Pierre Sauvêtre achève de nous convaincre que « la commune », l’idylle de tout bon anarchiste, ce n’est pas les municipales.
Hors dossier, grosse colère contre la criminalisation des militant·es antifascistes depuis le décès d’un vrai facho nationaliste radical prouvant une nouvelle fois la bien-pensance d’une gauche bourgeoise déconnectée du terrain des luttes. Puis, analyse des enjeux de la fermeture du Marché du Soleil sous prétexte de la lutte contre la malfaçon et du blanchiment qui laisse tout le quartier exsangue, et rencontre avec des berger·es, au statut toujours plus précaire et au quotidien harassant, qui tentent de faire entendre leur voix.
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Paru dans CQFD n°250 (mars 2026)
Par
Illustré par Eloïse Pardonnet
Mis en ligne le 09.03.2026
Dans CQFD n°250 (mars 2026)
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