Portrait d’une militante par la joie

« On ne vit pas que pour soi »

La légende dit que le jour de sa naissance elle a débarqué le poing levé, chantant « La Semaine sanglante » avec dans l’autre main un drapeau anarchiste. Intox ? Dur à dire. Ce qui est sûr, par contre, c’est que l’amie Françoise, bientôt 63 printemps, est un joyeux pilier du Marseille militant. Elle est de toutes les luttes, des Gilets jaunes aux collectifs aidant les jeunes migrants en galère. Et quand la flicaille la malmène, elle ne se laisse pas faire, quitte à rameuter l’IGPN. Portrait.

C’est un dossier aussi mal foutu que mastoc. Poétiquement intitulé « 18330000927.pdf », il fait la bagatelle de 364 pages. La première donne le ton : on y lit que l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) a été saisie le 16 novembre 2018 suite à la plainte d’une dénommé P**** Françoise pour « violences par personne dépositaire de l’autorité publique ». Le reste est un fatras de photocopies plus ou moins bien classées, retraçant un épisode s’étant déroulé le 16 octobre 2018 à Marseille, vers 15 h 30, sur la place Jean-Jaurès (aka la Plaine), quand ladite Françoise s’est retrouvée propulsée au sol suite à une charge policière. Résultat : une « fracture de la tête humérale », soit grosso modo une épaule méchamment esquintée.

Ce 16 octobre-là, la situation était un chouïa tendue sur la Plaine. Les travaux de « requalification » de la place venaient de commencer et les opposants exprimaient leur colère avec vigueur. Il y avait notamment des militants perchés dans les arbres, pour éviter qu’on ne les tronçonne. Et puis des bleus un peu chauds dégainant les gaz lacrymos et jouant aux cow-boys.

Paradoxe : au moment où les flics ont violemment bousculé Françoise et ses six décennies, la situation s’était plutôt détendue. Ce que montrent bien les vidéos versées au dossier. On y voit une rangée de CRS jaillir en direction des manifestants, manœuvre baptisée « bond offensif » dans leur terminologie de prédateurs. Françoise est visible, qui recule prudemment vers un arbre pour se mettre à l’abri, facilement reconnaissable à sa silhouette longiligne et à ses longs cheveux blancs tirés en queue de cheval. La suite est confuse, car filmée de loin et de mauvaise qualité, mais deux CRS semblent la malmener en passant à sa hauteur. Quelques instants plus tard, on retrouve Françoise à terre, visiblement mal en point.

Je l’avais croisée peu de temps après l’agression, furibarde, le bras en écharpe, déjà clairement déterminée à porter plainte : « Le type m’a projetée à terre1 ! Pas question de laisser passer ça ! » Deux ans plus tard, elle n’en démord pas : « Même si ça me coûte du temps et de l’argent, je tiens à ce que les responsables soient condamnés ! » Ses démarches auprès de l’IGPN n’ayant pas porté leurs fruits, Françoise a décidé de déposer une plainte avec constitution de partie civile. Une manière de contraindre un juge d’instruction à examiner son histoire. Oui, pas du genre à lâcher l’affaire, Françoise, d’autant que sa blessure l’a handicapée pendant plus de trois mois.

De quoi l’inciter à rester chez elle ? Loin s’en faut, puisqu’elle n’a pas tardé à revenir en première ligne : « J’avais en tête ma dernière chute à vélo, suite à laquelle je n’en ai plus jamais fait, explique-t-elle. Pas question que ça se reproduise avec les manifs. Du coup j’étais au rassemblement sur la Plaine dès le lendemain matin. »

Portrait de la militante en chanteuse

Un nom revient dans son dossier IGPN, celui du commissaire divisionnaire en charge de la compagnie de CRS ce jour-là. Françoise raconte l’avoir croisé plus tard, lors de la tentative d’occupation d’un commissariat désaffecté, où le pandore lui aurait lancé « Oh, c’était vous l’épaule ! » Dans le dossier, il admet que Françoise n’était en rien menaçante et qu’il la connaissait : « Il l’avait en revanche déjà vue sur d’autres manifestations où elle chantait et invectivait les policiers », est-il mentionné.

Tu m’étonnes : quiconque ici a un tant soit peu l’habitude des manifs et actions politiques la connaît forcément. Elle est TOUJOURS présente, généralement accompagnée de son éternel drapeau de la CNT (elle est trésorière de la section marseillaise du syndicat anarchiste) et de son vibrant organe vocal. Car elle aime chanter, Françoise, à tel point qu’elle est un pilier de la chorale révolutionnaire marseillaise « La Lutte enchantée ». Conséquence de quoi : en manif, elle est généralement bruyante. « Dans le dossier, il y a des flics qui disent que je “vociférais”, se marre-t-elle. Eh bien oui, je le revendique. » Lors de son audition devant l’IGPN, elle en a remis une couche, indique le dossier susmentionné : « Je leur ai dit “Cassez-vous !” Et je leur ai chanté “Combien on vous paye pour faire ça ?” Si ça ne leur plaît pas, qu’ils changent de métier ! »

De quoi hérisser le poil de la poulaille, rarement mélomane ? « Je pense que c’était une vengeance », estime-t-elle. Et d’ajouter : « Ils ont passé leurs nerfs sur moi. »

Nombrils, hors de nos luttes

Françoise, je la suspecte de se doper. À chaque fois que je la croise, elle est en plein milieu d’un truc urgent. Qu’il s’agisse de filer à la préfecture pour aider un jeune Guinéen à démêler sa situation administrative, de faire le guet pour une tentative de squat ou de filer la patte auprès d’un collectif soutenant les personnes psychiatrisées en galère2, elle galope sur tous les fronts. Cela lui vient peut-être d’une enfance plutôt heureuse en région parisienne auprès de parents encartés au PC ; elle cantinière, lui tourneur-fraiseur : « Mon père était toujours heureux de militer, de tracter, de discuter avec les camarades. Il m’a transmis cette vocation d’engagement festif, avec en point d’orgue le rituel des fêtes de l’Huma et des 1er mai. »

Par la suite, Françoise a toujours conservé cette approche joyeuse de la lutte, cherchant des engagements qui ne riment pas avec ennui – « Le jour où je m’emmerde j’arrête. » Abonnée aux boulots d’intérim, notamment en secrétariat, puis catapultée dans le Sud-Ouest3 avec celui qui a été son compagnon pendant vingt-cinq ans, elle a finalement atterri à Marseille en 2009 suite à leur rupture. Là, elle s’est vite engagée dans diverses structures : outre la CNT, il y a notamment le Manba, précieux collectif de soutien aux migrants de passage à Marseille – tout sauf une sinécure.

Elle les appelle « les garçons ». En ce moment, ils sont deux à vivre chez elle, Seydouba et M’Bamba, originaires de Guinée-Conakry. Mais auparavant il y en a eu beaucoup d’autres, de passage pour quelques jours ou semaines : Karamba, Maleiny, Hervé… Des adolescents ou des jeunes hommes qu’elle accompagne au quotidien, leur donnant des cours de français, les aidant dans les procédures administratives, cotisant pour l’achat de vélos, etc. Ça a fini par lui prendre tellement d’énergie qu’elle a décidé d’en faire un emploi rémunéré par le Département, « assistante familiale ». Si ça lui déplaît d’être payée par « la Vassal », honnie présidente LR du Conseil départemental, elle n’a pas vraiment le choix. En tout cas, ce qui la nourrit là-dedans n’est clairement pas l’argent.

Entre son projet de se rendre en Guinée pour la régularisation d’un des « garçons » et ses considérations sur l’éventualité d’acheter un bœuf pour célébrer un événement, Françoise a toujours en tête le bien-être de ses protégés. Et celui d’autres proches : qu’elle évoque son ami Ahmed, en galère et à qui elle prête souvent son appart, ou cette famille originaire de Mongolie dont la fille est autiste, il est évident qu’elle carbure à la solidarité. Son antirides ? « Je garde la pêche grâce aux gens », lâche celle qui n’a pas d’enfants mais a lancé en vain une procédure d’adoption pour Seydouba et M’Bamba. Il faut dire que l’entraide n’est pas à sens unique : « Heureusement qu’ils étaient là pour m’aider quand j’étais handicapée par mon bras... »

Quant au temps qui passe, ce n’est pas une obsession : « Je veux vieillir en donnant du sens à mon existence. On ne vit pas que pour soi. Vivre c’est participer, échanger, ne pas être indifférent à ce qu’il y a autour de soi. » Et tant pis pour les nombrils de ce monde, clairement agents de l’ennemi…

Émilien Bernard

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 Une affirmation confirmée par un témoin cité dans le dossier : « Un CRS de la compagnie 3C a poussé la victime et un autre policier a alors attrapé [son] bras et l’a projetée au sol. »

2 C’est dans ce cadre que je l’ai rencontrée. Voir l’article « Marseille, occupy la psychiatrie », CQFD n°148 (novembre 2016)

3 Où elle a notamment travaillé comme assistante d’un vieil écrivain surréaliste.

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