Sur la Sellette

La parole est à la défense

En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, février 2026

Kenneth T., 45 ans, comparait pour usage de cannabis et détention d’un pistolet.

Après avoir reçu un renseignement anonyme affirmant qu’il était un grossiste de drogue, les policiers ont défoncé sa porte à coups de bélier et procédé à une perquisition qui leur a permis de découvrir 7 grammes de résine de cannabis.

La présidente finit de résumer le dossier : « Vous avez spontanément dit aux policiers que vous aviez un pistolet sous votre matelas. Vous l’avez acheté parce que vous avez peur depuis votre agression : cinq hommes cagoulés vous ont frappé et vous ont volé tout ce que vous aviez sur vous. D’où sortait l’argent avec lequel vous avez acheté le pistolet ?

—  J’ai vendu une chaîne en or.

—  Mais d’où sortait cette chaîne ?

—  Je l’avais déjà au Suriname. J’avais mis de l’argent de côté et j’ai acheté de l’or, je suis arrivé avec. »

Elle passe aux éléments de personnalité fournis par l’enquête sociale : « Vous avez sept enfants, de femmes différentes : ils ont entre 1 et 27 ans, et deux d’entre eux sont à votre charge. Vous faites du tri de colis dans une entreprise et vous touchez entre 1 400 et 1 500 euros net par mois. Sur votre casier il y a cinq mentions, dont trois pour des affaires de stupéfiants. »

La procureure débite le texte habituel – « Monsieur ne semble pas comprendre la gravité de ce qui lui est reproché » – avant de demander 18 mois de prison avec mandat de dépôt.

L’avocat bondit à la barre pour sa plaidoirie et commence à cabotiner : « Je ne cesse de recevoir des appels téléphoniques des diverses mères de ses enfants ! On peut lui reconnaître une chose : il sait rester proche de ses anciennes compagnes… »

Revenant à l’affaire, il rappelle que l’enquête n’a toujours pas permis d’identifier les auteurs de l’agression de son client : « Il s’est fait démonter à coup de crosse dans son propre parking, il a eu peur pour sa vie. Il a acheté un pistolet pour se défendre. Il n’y a aucune violence sur son casier judiciaire. C’est un homme qui rentre dans le rang : sa compagne est présente dans la salle ; son employeur est content de lui. Toute cette énergie serait remise en cause à cause d’une arme flambant neuve, jamais utilisée ! Je n’ai pas d’arme, mais si j’en avais une et que quelqu’un rentrait chez moi, je n’aurais pas d’état d’âme. Mais c’est un autre débat, un débat qui relève du droit de propriété, du droit que chacun a de se défendre face à des personnes qui rentrent chez lui ! »

Après cette profession de foi en matière d’autodéfense, il revient sur les raisons pour lesquelles le prévenu avait des bijoux en or : « C’est assez culturel chez… Dans cette population. Ce sont des gens, au Suriname ou en Guadeloupe, enfin dans ces endroits-là, qui ont un rapport, disons, particulier à l’or. » Jugeant ce point à présent clarifié, l’avocat se rassoit.

Kenneth T. est condamné à six mois de prison ferme, sans mandat de dépôt – le juge d’application des peines décidera comment ils seront exécutés ; et à six mois de sursis probatoire avec obligation de travail et de soins.

La Sellette

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Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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Paru dans CQFD n°250 (mars 2026)
Dans la rubrique Chronique judiciaire

Par La Sellette
Mis en ligne le 28.03.2026