Les damnés de la terre brûlée
« La destruction de l’environnement a toujours fait partie du projet colonial »
Deux ans et demi de génocide ont conduit au saccage des bâtiments civils, des infrastructures de santé et d’énergie, des écoles. Mais les bombardements incessants et les incursions des troupes répondent aussi à une autre logique : la destruction écologique du territoire. L’eau potable, déjà largement insuffisante aux besoins quotidiens de la population, est polluée. Les sols sont intoxiqués par les résidus chimiques des bombardements. Les cultures, vergers et serres, qui assuraient une partie de l’approvisionnement alimentaire, ont été dévastées. Pour de nombreux·ses chercheur·ses, défenseur·ses des droits de l’Homme et expert·es lié·es aux organisations internationales, cette destruction systématique et intentionnelle des écosystèmes et de l’environnement est un « écocide ». Le concept, bien qu’il ne soit pas encore reconnu dans le droit international, est pourtant indispensable pour comprendre la stratégie d’annihilation du peuple palestinien que conduit le gouvernement du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à Gaza et dans les territoires palestiniens. Mazin Qumsiyeh, chercheur à l’université de Bethléem, fondateur et directeur de l’Institut palestinien pour la biodiversité et la soutenabilité, raconte comment l’écocide est inhérent au projet colonial de l’État d’Israël en Palestine.
Biologiste, vous avez contribué à rédiger la stratégie nationale palestinienne pour la biodiversité. Qu’est-ce que cela signifie d’assister à la destruction de la terre et des écosystèmes auxquels vous avez dédié votre vie de scientifique ?
« Je suis né dans la région de Bethléem [en Cisjordanie, ndlr] et j’ai grandi en assistant à la transformation de nos paysages et de nos communautés avec l’installation des colonies sionistes. J’ai toujours voulu étudier l’environnement et les espèces vivantes, et j’en suis donc venu à documenter l’impact du colonialisme sur la nature, les montagnes, les rivières, les animaux, les plantes et les hommes. En tant que scientifique, je m’intéresse à tout ce qui m’entoure. Et ce qui m’entoure, ici, c’est l’occupation. Je considère que c’est mon devoir de comprendre et rendre compte des dégâts qu’elle cause aux écosystèmes, mais aussi d’imaginer des solutions et des formes de résistance et de résilience. C’est ce que l’on appelle l’écorésistance, ou, chez nous, l’écosumud. »
Que nous apprend cette destruction écologique sur la logique coloniale qui la sous-tend ?
« La destruction de l’environnement a toujours fait partie du projet colonial. Les deux sont indissociables. On peut regarder du côté de l’Amérique du Nord, ce qu’il reste des forêts primaires ou des populations de bisons, qui ont été complètement décimées par les colonisateurs européens. On peut aussi regarder en Australie, où l’introduction d’espèces invasives a complètement ravagé les espèces endémiques. Chez nous, des centaines d’années de colonisations successives ont exercé des pressions irrémédiables sur ce qu’on appelait le “croissant fertile”. L’assèchement des zones humides de la vallée de la Houla, le détournement des sources du Jourdain, l’implantation d’industries polluantes en territoires palestiniens, la construction des murs, le déracinement des plantations centenaires d’oliviers… Tout cela a pour conséquence la rupture des continuités écologiques, l’érosion des sols, la pollution de l’eau et donc la destruction des moyens de subsistance des communautés qui vivent sur ces terres. »
[Il s’interrompt, un oiseau vient de se poser : « Regardez, un Souimanga de Palestine sur la barrière. Là-bas, vous voyez ? C’est une observation très rare depuis mon bureau, on a de la chance. »]
Et c’est ce qu’il se passe aussi à Gaza ?
« À Gaza, les dommages causés à l’environnement sont souvent regardés comme de simples “effets secondaires” de l’agression israélienne, voire comme une stratégie militaire. Mais ce qu’il faut comprendre c’est qu’il s’agit d’une destruction systématique et intentionnelle de l’environnement, d’un écocide. Benyamin Netanyahou le dit lui-même : son objectif est de réduire notre terre à l’état de ruines pour la rendre inhabitable. Et c’est ce qui arrive quand l’armée israélienne ramène des dizaines de bulldozers à Gaza pour déraciner les arbres et mettre à terre les serres.
« Aujourd’hui, plus de personnes meurent des conséquences de l’écocide à Gaza que des bombardements directs » Anti-impérialisme en trompe-l’œil
Aujourd’hui, on estime que près de 95 % du couvert végétal de Gaza a disparu. Sans parler de la pollution de l’eau et des sols causée par les bombardements. La destruction des infrastructures d’assainissement ne permet plus de la décontaminer. Les Gazaouis sont non seulement privés d’un accès suffisant à l’eau pour répondre à leurs besoins quotidiens, mais l’eau qu’ils doivent boire n’est pas saine, ce qui propage des maladies. La pollution et le changement climatique ont aussi entraîné une perte de biodiversité marine, la dégradation d’habitats tels que les herbiers marins et une vulnérabilité accrue face aux espèces envahissantes. Et ces dommages ont commencé bien avant le 7 octobre, puisque le blocus prolongé depuis 2007 et les attaques militaires répétées ont soumis les écosystèmes de Gaza à des pressions intenses et cumulées. »
Le terme d’écocide que vous utilisez n’est pas encore reconnu dans le droit international, pourquoi le mobiliser ?
« Le concept est clairement défini par les organisations internationales depuis l’utilisation de l’agent orange par l’armée américaine au Vietnam. Mais il n’est pas considéré comme un crime fondamental par la Cour pénale internationale (CPI), au même titre par exemple que le crime de génocide, le crime d’agression ou le crime de guerre. Pourtant, il constitue lui aussi une grave violation des droits humains. L’écocide est à la fois un outil au service du génocide, et une conséquence de celui-ci. L’un ne va pas sans l’autre. Aujourd’hui, plus de personnes meurent des conséquences de l’écocide à Gaza que des bombardements directs. Vous savez, j’ai des amis à Gaza qui souffrent de maladies courantes, et qui vont en mourir parce qu’il n’y a plus de services et d’infrastructures médicales, parce qu’ils n’ont pas accès à de l’eau saine. Une autre raison de parler de l’écocide est qu’il permet de comprendre comment un génocide peut se perpétuer dans le temps. Puisque le fonctionnement des écosystèmes est profondément modifié, les moyens de subsistance qui en dépendent prendront des années à se réorganiser. C’est le cas de l’agriculture par exemple. Le problème est que l’on peut difficilement évaluer l’étendue de cet écocide et le temps que cette restauration prendra. »
Justement, comment peut-on documenter un écocide dans un territoire sous blocus ?
« C’est très compliqué d’obtenir des données et des échantillons de terrain. On doit se baser principalement sur des images satellites, et, quand on le peut, sur des témoignages. Des collectifs font ça très bien comme Forensic architecture, en Angleterre, qui a cartographié et modélisé le ciblage systématique des vergers et des serres de Gaza par les forces israéliennes depuis octobre 20231. Grâce à leur travail, on peut montrer que cette destruction constitue bien un acte d’écocide à la fois généralisé et délibéré qui a pour conséquence d’exacerber la famine catastrophique dans l’enclave. »
Pourquoi est-ce nécessaire de comprendre le lien entre génocide et écocide à Gaza, mais aussi dans le reste de la Palestine ?
« Pour moi, ça n’a pas de sens de s’intéresser uniquement à l’une des dimensions du projet colonial d’Israël en Palestine. Ce qu’il se passe à Gaza est important parce que cela révèle à quel point tout est mis au service de cette intention de destruction totale : le génocide, mais aussi l’écocide, le médicide, le culturicide… Et quand les gens comprennent cette interconnexion, ils commencent à percevoir la situation globale et comment tout cela impacte leurs propres vies. Peut-être que les Européens qui ne se préoccupent pas directement des vies palestiniennes, commenceront à s’en soucier quand ils réaliseront qu’Israël contamine toute la zone est de la mer Méditerranée, pollue l’air et accélère le changement climatique par ses activités de guerre. C’est aussi une façon de montrer que ces destructions ne sont pas isolées, elles ont des répercussions bien au-delà de nos frontières. »
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 Voir « “No traces of life” : Israel’s ecocide in Gaza 2023-2024 », Forensic Architecture.
Cet article a été publié dans
CQFD n°253 (juin 2026)
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Paru dans CQFD n°253 (juin 2026)
Par
Illustré par Alex Less
Mis en ligne le 01.07.2026
Dans CQFD n°253 (juin 2026)
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