Politiser la partie
Jusqu’au boss final
En début de partie, le choix du personnage est imposé : c’est Marijam Didžgalvytė, autrice, créatrice de contenu, chercheuse et organisatrice d’événements vidéoludiques caritatifs. Si on était dans un jeu de rôle, Marijam aurait énormément de points de « skills ». Mais son ouvrage, Tout reste à jouer (Le Passager clandestin, 2026), se rapproche plutôt d’un jeu de tir à la première personne. L’autrice nous embarque dans son pays d’origine, la Lituanie post-URSS, nous raconte sa jeunesse dans la ville de Kaunas, où la pauvreté n’est jamais très loin, et ses années de débrouille dans les rues de son quartier. Quand vient le jour fatidique où son père revient du travail avec un ordinateur – objet rare à cette époque dans les foyers lituaniens –, elle découvre un univers qu’elle ne lâchera plus jamais : le jeu vidéo.
De là, Marijam trace deux lignes de narration. La première est celle de l’exploration vidéoludique comme échappatoire. Brancher la console, passer du temps entre ami·es ou en famille et s’offrir une respiration dans une époque difficile... Une fuite qui va de la banlieue paisible des « Sims » – simulation de vie dans lequel le joueur crée des personnages, construit leur quotidien et dirige leurs relations –, jusqu’aux couloirs démoniaques du jeu de tir « Doom », en passant par les rues de New York des années 1930 du jeu d’action « Mafia ». L’autrice se confie : « Un univers entier de mondes à inventer, de mouvement et d’évasion s’est ouvert à moi. »
Mais bientôt, une deuxième ligne narrative vient s’ajouter : celle de sa politisation. Installée à Londres à son adolescence, l’autrice intègre des cercles de gauche radicale, vit en squat, s’engage contre le fascisme. Sa vie militante et sa vie virtuelle s’entrelacent : « J’ai progressivement réalisé que le jeu vidéo […] serait aussi essentiel pour comprendre les forces politiques autour de moi. »
Pour rassembler celleux qui rejoindront la partie, Marijam Did nous fait découvrir le jeu vidéo dans tout ce qu’il a de plus beau. Elle relate des moments de véritables poésies virtuelles créés par des communautés de joueur·ses décidé·es à rendre justice, décrit des jeux indépendants, inconnus du grand public, qui portent en eux des messages politiques puissants. Mais surtout, elle n’oublie pas de nous rappeler tout ce que l’industrie a de plus destructeur. Car le jeu vidéo est aussi un marché, impitoyable, tenu par une poignée de dirigeants aux dents longues. « Les boutons et les LED […] sont tous assemblés […] en une seule machine par des armées d’ouvrières payées au lance-pierre. Les appareils sont testés, emballés, expédiés, transportés, entreposés […] par une main-d’œuvre innombrable et aliénée, pressurisée pour empêcher sa syndicalisation. »
Pour autant, Marijam refuse le game over. Face au Boss final qu’est l’industrie du jeu vidéo, elle dégaine des pistes de riposte. Parmi elles : les jeux indés, la création low tech sur des terminaux un peu désuets, ou encore, les syndicats vidéoludiques qui commencent déjà à émerger partout sur le globe. Car son objectif est clair : « Recruter une armée capable de transformer ce secteur immense et décisif qui façonne le monde autour de nous. »
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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Cet article a été publié dans
CQFD n°252 (mai 2026)
En cette ère de hausse des prix de l’énergie, où résonnent divers appels à l’électrification, au nucléaire, CQFD s’est pris la tête sur les meilleures et pires façons de faire tourner la machine. Jean-Baptiste Fressoz nous rappelle que le renouvelable n’enterre pas le fossile, Sébastien Navarro nous parle des déchets nucléaire à Malvési. Hors numéro, répression administrative : en Europe, où fleurissent les hubs de re-migration ; et plus spécifiquement au pays de l’amour, pour les internationaux qui souhaitent officialiser leur union. On parle aussi du projet de méga-canal dans les Hauts de France, et du décolonialisme difficile en Haïti.
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Paru dans CQFD n°252 (mai 2026)
Dans la rubrique Bouquin
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Mis en ligne le 23.05.2026
Dans CQFD n°252 (mai 2026)



