Échec scolaire

Fusils lasers

Loïc est prof d’histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d’une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu’on s’est planté ?

« Monsieur, c’était trop bien la journée d’appel ! On a tiré au fusil ! » Mon cerveau fait trois tours dans sa boîte crânienne. Je balbutie : « Attend quoi ? ? » « Naaaaan mais monsieur, c’était pas des vrais fusils, c’était des fusils lasers, raconte l’élève, sourire jusqu’aux oreilles. J’ai tiré sur toutes les cibles ! Il m’a dit que je ferai un bon militaire ! » Les quelques autres élèves ayant fait leur Journée d’appel valident l’information. « Ouais et d’ailleurs t’es arrivé en retard, t’as raté la levée du drapeau », se moque un autre, avant d’ajouter, moins emballé : « On a dû chanter La Marseillaise... Pour moi c’était comme l’école, pas mieux, pas moins bien... »

Un rapide tour sur internet me sort de l’ignorance. L’ennuyante JDC (Journée de défense et citoyenneté) communément appelée « Journée d’appel », où l’on s’endormait devant le discours d’un militaire placardisé en apprenant l’alphabet, à laisser place à une nouvelle version plus « énergique » depuis septembre 2025. Au tir au fusil laser et à la levée des drapeaux s’ajoutent des jeux de simulation de prises de décisions stratégiques ou des immersions en casques de réalité virtuelle sur le front. Le midi : ration militaire ! Dans un reportage de TF1, un militaire explique qu’il s’agit de « se mettre dans la peau des soldats français et de tous leurs outils  ». En toute décontraction un vieux chef aux traits serrés rappelle l’objectif : « Ils appartiennent à une collectivité, ils sont citoyens de la France et donc contributeurs de sa défense.  » L’armée ne le cache pas : il s’agit aussi de recruter à bas coût des militaires dans un contexte d’augmentation des conflits. Youpi.

Abasourdi, j’en parle en salle des profs avec une collègue renseignée : « L’armée se rapproche de plus en plus de l’école. T’as les classes « défense » aussi. 32 000 élèves y participent. C’est un partenariat entre une unité militaire et un bahut pour organiser des visites de casernes, rencontrer des militaires actifs, participer à des cérémonies... Bref, militariser tranquillement les esprits des jeunes ! »

Plus tard, je sonde de nouveau les élèves de la classe à propos de leur Journée d’appel et pour certains la mayonnaise a pris. « Moi, monsieur je suis nul à l’école, là-bas je vais pouvoir passer des diplômes gratuitement !  » Un autre lui rappelle : « Ouais tu vas surtout te faire tirer dessus comme un lapin par Poutine ou Trump !  » Pas faux. Car l’armée comme voie de relégation de jeunes en échec scolaire risque de devenir demain le fossoyeur des jeunesses populaires. Le cours reprend justement sur la Première Guerre mondiale. J’en profite pour montrer comment la propagande guerrière s’instaure jusque dans les cours d’école. On faisait joujou avec des tanks et des petits soldats. Presque dépité, je rappelle : « N’oubliez pas, c’est de vos vies qu’il s’agit, la guerre ce n’est jamais un jeu.  »

Loïc

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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Paru dans CQFD n°250 (mars 2026)
Dans la rubrique Échec scolaire

Par Loïc
Illustré par Mona Lobert

Mis en ligne le 21.03.2026