Peine perdue

Friture avec les huiles

Luno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu’un qui y passe mais n’y dort pas. Ce mois-ci : enfumage en règle.

« C’est pas un hôtel ici ! » Je crois entendre mon père durant mes premières années de fac, quand mes retours au foyer familial se faisaient de plus en plus brefs et espacés. Mon père en gradé de l’administration pénitentiaire : cauchemar ultime.

« Si demain le tribunal m’envoie quarante gars d’un coup, je peux pas afficher “complet” sur la porte et m’en laver les mains ! Je devrais me démerder tout seul pour trouver où les mettre. » C’est l’une des premières réunions à laquelle j’assiste. En tant que structure extérieure à la taule, nous faisons un bilan de notre action avec le chef de détention himself. Après le directeur, c’est a priori le personnage le plus influent entre ces murs. Il est notamment chargé d’organiser la vie quotidienne dans l’établissement. Ce matin pourtant, il aimerait qu’on le prenne un peu en pitié. Face aux dysfonctionnements que nous pointons, il tente de nous convaincre que sa tâche est insoluble, que toute sa bonne volonté n’y suffit pas.

Il y a deux étages dans la maison d’arrêt, explique l’officier, l’un pour les prévenus (non encore jugés), l’autre pour les personnes condamnées. Le rez-de-chaussée, lui, accueille trois types de « clients » (mais ce n’est toujours pas un hôtel) : les travailleurs, les vulnérables et les arrivants.

Dans les plus grosses « boutiques », il existe des quartiers spécifiques pour chacun de ces groupes qui ne sont pas censés se croiser mais, ici, le bâtiment hors d’âge ne permet pas de telles largesses. Et à 160 % d’occupation, la marge de manœuvre est plutôt limitée.

« Ça demande pas mal de psychologie, vous savez. On met des gens ensemble mais c’est un peu la roulette russe : quand on rouvre le lendemain matin, on se demande ce qu’on va trouver derrière la porte. » Il se balance sur sa chaise et son trousseau de clés frotte sur l’assise en bois. « J’essaie de toujours garder une cellule vide et si un gars va trop mal, je le laisse seul. Pourquoi ? Pardon d’être aussi cru mais je préfère avoir à gérer un suicide plutôt qu’un meurtre. » Silence. Ce type est tellement à l’aise que j’ai l’impression qu’il va bientôt mettre les pieds sur la table. Son talkie grésille, il donne un ordre puis reprend : « Des questions ? »

Une collègue explique que nos activités sont de plus en plus souvent annulées faute de participants. Il y a des inscrits mais, le jour même, le surveillant nous assure que tous ont refusé de venir.

« On pourrait croire que personne ne va réellement les chercher, avance-t-elle avec diplomatie.

– Ça ne m’étonne pas !

– Ah ?

– Il circule parmi mes équipes l’idée qu’il ne devrait plus y avoir d’activités car c’est une perte de temps et une charge de travail en plus.

– Il circule… ? Mais c’est une conviction répandue ?

– Je dirais qu’actuellement elle est très largement partagée, oui. »

Le gradé nous offre alors son air le plus déconfit ; malgré sa carrure, ses barrettes dorées et tout son aplomb, il n’y peut rien du tout. Le pauvre n’a aucun pouvoir sur ses équipes qui semblent soudain s’être autonomisées de leur hiérarchie. « Ici c’est le syndicat qui commande. Vous voulez quoi ? Qu’ils écrivent encore un tract sur moi pour me dézinguer ? »

Luno

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

Nous, c’est CQFD, plusieurs fois élu « meilleur journal marseillais du Monde » par des jurys férocement impartiaux. Plus de vingt ans qu’on existe et qu’on aboie dans les kiosques en totale indépendance. Le hic, c’est qu’on fonctionne avec une économie de bouts de ficelle et que la situation financière des journaux pirates de notre genre est chaque jour plus difficile : la vente de journaux papier n’a pas exactement le vent en poupe… tout en n’ayant pas encore atteint le stade ô combien stylé du vintage. Bref, si vous souhaitez que ce journal puisse continuer à exister et que vous rêvez par la même occas’ de booster votre karma libertaire, on a besoin de vous : abonnez-vous, abonnez vos tatas et vos canaris, achetez nous en kiosque, diffusez-nous en manif, cafés, bibliothèque ou en librairie, faites notre pub sur la toile, partagez nos posts insta, répercutez-nous, faites nous des dons, achetez nos t-shirts, nos livres, ou simplement envoyez nous des bisous de soutien car la bise souffle, froide et pernicieuse.

Tout cela se passe ici : ABONNEMENT et ici : PAGE HELLO ASSO.
Merci mille fois pour votre soutien !

Facebook  Twitter  Mastodon  Email   Imprimer
Écrire un commentaire

Cet article a été publié dans

CQFD n°252 (mai 2026)

En cette ère de hausse des prix de l’énergie, où résonnent divers appels à l’électrification, au nucléaire, CQFD s’est pris la tête sur les meilleures et pires façons de faire tourner la machine. Jean-Baptiste Fressoz nous rappelle que le renouvelable n’enterre pas le fossile, Sébastien Navarro nous parle des déchets nucléaire à Malvési. Hors numéro, répression administrative : en Europe, où fleurissent les hubs de re-migration ; et plus spécifiquement au pays de l’amour, pour les internationaux qui souhaitent officialiser leur union. On parle aussi du projet de méga-canal dans les Hauts de France, et du décolonialisme difficile en Haïti.

Trouver un point de vente
Je veux m'abonner
Faire un don