Peine perdue

À qui profite le crime ?

Luno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages, du point de vue de celui qui y passe mais n’y dort pas. Ce mois-ci, une chronique rallongée pour tenter de répondre à cette brûlante question : puisque la prison ne sert à rien, à quoi sert-elle réellement ?

« Ah bonjour ! Ça fait longtemps que vous êtes dehors ?

– Euh, depuis ce matin. J’veux dire, j’ai pas dormi à la rue quoi...

Mince, j’étais sûr qu’il m’avait reconnu. D’habitude je n’interpelle pas les anciens détenus par crainte de raviver des souvenirs merdiques mais là, c’est lui qui a lancé le premier « bonjour ». « Pardon, on s’est rencontrés à la maison d’arrêt, vous...

– Ah oui, l’atelier dessin ! Vous allez bien ?

– Oui et vous ? Je me disais bien que je ne vous voyais plus. Vous êtes sorti quand ?

– En mars, je crois... Mais j’y retourne bientôt. Ils m’ont remis sept mois au bout de quinze jours dehors ! Maintenant j’attends qu’ils viennent me chercher vu qu’on m’a pas donné de date.

En maison d’arrêt, les détenus restent en moyenne quatre mois. Certains sont transférés après condamnation vers un nouvel établissement, d’autres – la plupart – sortent, avec ou sans aménagement. Avec ce turnover, je tombe régulièrement sur d’anciens taulards dans les rues des petites villes de ma région. Lui, c’est M. Lefler*, je l’ai connu l’hiver dernier, il purgeait une peine courte et semblait habitué des lieux. Un mec très doux, visiblement apprécié des autres détenus, parfois l’air un peu hagard.

Comment peut-on considérer avec autant de nonchalance l’échec total de la tâche à laquelle on dévoue 40 heures par semaine ?

Depuis quelques semaines, je l’aperçois souvent, éclusant des canettes de bière forte sur les bancs du quartier. Il attend qu’on vienne le réincarcérer, cette fois pour outrage et violences sur agents « en état d’ivresse manifeste ».

Mirage de droite

Les prisons où je circule sont pleines de gens comme M. Lefler, à propos desquels la matonnerie déclare goguenarde : « Il connaît la maison mieux que nous ! » ; voire même : « On l’a vu grandir, lui ! » La première fois qu’une officière m’a balancé un truc comme ça, j’étais scié. Comment pouvait-on considérer avec autant de nonchalance l’échec total de la tâche à laquelle on dévoue 40 heures par semaine ? Jusque-là j’étais naïvement persuadé que les gens qui fabriquaient la taule se devaient de croire à son utilité. En réalité, ils et elles sont aux premières loges et n’ignorent donc rien du désastre ; désœuvrement, violence, désocialisation, trauma psychologique et réinsertion fantoche. La taule est un mirage : il faut la regarder de très loin pour s’imaginer qu’elle sert à quelque chose.

D’ailleurs, à quoi est-elle supposée servir ? Comme le système pénal dans son ensemble, la prison a pour objectif de protéger la société en dissuadant la commission d’actes illégaux, en les réprimant lorsqu’ils surviennent, en neutralisant leurs auteurs et en les « réformant » afin qu’ils ne représentent bientôt plus de danger ni pour eux ni pour les autres. Ils pourront alors être réintégrés. Mais dans son dernier livre, la chercheuse et militante abolitionniste Gwenola Ricordeau1 estime que l’institution ne remplit correctement qu’une seule de ces quatre « prétentions » : celle qui consiste à reléguer temporairement les personnes hors de l’espace public. La persistance du crime et de la récidive témoignerait pour sa part de la faillite du modèle carcéral.

De fait, il n’existe aucune donnée scientifique permettant de lier incarcération et baisse de la criminalité – si c’était le cas, les États-Unis où plus de deux millions de personnes sont emprisonnées seraient depuis belle lurette le pays le plus pacifique au monde ! Quant au taux de récidive, en France, il est de près de 63 % sur cinq ans. En gros, deux prisonniers sur trois sont – comme M. Lefler – susceptibles de revenir derrière les barreaux suite à leur libération. Pour y faire quoi ? Principalement rien, tant l’ennui est au cœur de l’expérience de la détention.

Les politiques publiques semblent prises dans un cercle vicieux, une forme d’addiction irrationnelle à la punition

Selon les régimes pénitentiaires, on s’ennuie seul·e ou dans la compagnie forcée d’un·e ou plusieurs co-détenu·es, mais on s’ennuie toujours profondément. On s’ennuie devant la télé, en fumant du shit, en faisant des tractions, en lavant le sol de la taule contre des miettes de salaire. On s’ennuie ferme du vendredi après-midi au lundi matin ou pendant les « vacances », lorsque les activités sont encore plus réduites que d’ordinaire. Dans son premier bouquin, le militant lié au groupe Action directe Jean-Marc Rouillan, appelait ça être « dissout dans l’acide du temps »2. Et cet ennui sidéral, dans des conditions de violences et de privation incompatibles avec la moindre exigence de dignité humaine, rejoué quotidiennement pendant des mois ou des années, devrait permettre aux personnes de réfléchir au sens de leurs actes et de se réhabiliter ? Mieux, cela devrait rétribuer quelque chose aux victimes ?

Crime de masse

Une fois établie qu’elle nuit aux détenus mais aussi à leurs proches et à l’ensemble de la société, Gwenola Ricordeau estime que « la prison est un crime de masse commis en bande organisée ». Et de s’interroger : « Si elle ne sert pas à rien, à qui ou à quoi sert-elle ? » Et pourquoi se perpétue-t-elle ? Car de fait, les politiques publiques semblent prises dans un cercle vicieux, une forme d’addiction irrationnelle à la punition où le constat d’inefficacité du système carcéral n’empêche aucunement les magistrats d’enfermer de plus en plus, et les gouvernements successifs de réclamer sans discontinuer de nouvelles places de prison.

C’est qu’il existe des bénéficiaires directs de la prison. Juges, procureurs, greffiers, matons, personnels du ministère de la Justice ou professionnels du secteur de l’insertion ; ce sont tous ceux qui, à un niveau individuel, vivent de la répression et de l’enfermement. Leurs « profits » sont toutefois dérisoires à côté de ceux des grands groupes du BTP comme Bouygues ou Eiffage, qui conçoivent et bâtissent les taules, et des multinationales, comme Gepsa ou Sodexo, qui en assurent la « gestion déléguée » en prenant en charge la maintenance, le nettoyage, la restauration, la blanchisserie mais aussi la formation ou le travail pénitentiaire.

En tant qu’institution du système capitaliste, la prison contribue activement à maintenir son ordre social

Plus de la moitié des détenus sont aujourd’hui « gérés », en France, par une boîte privée dont l’objectif assumé est de rendre ce marché public rentable afin de dégager des bénéfices et de verser des dividendes aux actionnaires.

La suite est plus politique encore. En tant qu’institution du système capitaliste, la prison contribue activement à maintenir son ordre social. Gamin, sur la route des retours de week-end, j’avais une peur bleue lorsque nous longions de nuit la vieille prison du centre-ville : ses hauts murs noircis, ses fenêtres à barreaux auxquelles pendaient serviettes et sacs poubelle... Rien ne m’effrayait autant que d’apercevoir parfois l’un de ces proscrits derrière le point rouge d’une cigarette. Ce lieu incarnait pour moi la matérialisation même du mal sur la Terre et venait se confondre avec le purgatoire que détaillait la dame du catéchisme le mercredi matin. Ceux qui s’y trouvaient ne pouvaient que mériter leur sort.

Cette terreur enfantine, associée au mythe qui prétend que « ça peut arriver à tout le monde », illustre bien le rôle dissuasif de la prison. En réalité, la population criminalisée est clairement définie : ce sont en grande majorité des hommes jeunes, pauvres, peu éduqués et souvent non blancs.

La taule est un mirage : il faut la regarder de très loin pour s’imaginer qu’elle sert à quelque chose

En ceci, la prison est l’une des clés de voûte d’un système raciste et classiste qui cherche à contenir et discipliner les éléments les plus menaçants des classes populaires. C’est ce que rappelle le philosophe Geoffroy de Lagasnerie en réactualisant les thèses de Michel Foucault : « La stratégie du pouvoir pour les contrôler, c’est de les étiqueter comme délinquants et de les faire rentrer et sortir et rentrer et sortir dans un appareil police-prison qui permet de les assigner à une position sociale et donc de maîtriser leur puissance de subversion. »3 Et de conclure que le système pénal a donc moins des « fonctions criminelles » que « des fonctions sociales » et que non seulement il se fiche bien de lutter contre la récidive mais qu’il s’échine à la produire.

Luno

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 . Tant qu’il y aura des prisons, Le Passager clandestin, 2026.

2 . Je hais les matins, Agone, 2001.

3 . Voir l’entretien avec Denis Robert sur le média en ligne Blast, 2025.

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Cet article a été publié dans

CQFD n°254 (juillet-août 2026)

Depuis plusieurs années, le New Age s’est infiltré partout : du yoga à la naturopathie en passant par la lithothérapie et le chamanisme. Les nouvelles croyances alternatives prennent de plus en plus de place et s’inscrivent sans aucun mal dans l’économie capitaliste qui ravage actuellement la planète et rejoint même les idéologies les plus rances. CQFD a plongé dans un vrai trou de lapin. Au fil d’un long entretien, le philosophe Raphaël Liogier décrypte ces spiritualités contemporaines. L’une de nos journalistes est allée à la rencontre des Brigandes, un clan sectaire qui prépare la guerre idéologie, puis a failli embarquer pour une autre planète aux côtés des membres d’Alliances célestes, tandis qu’une autre s’est improvisé gourou de secte dans le métavers. On n’a pas oublié de vous concocter un test de personnalité, un jeu et un horoscope, évidemment !

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Paru dans CQFD n°254 (juillet-août 2026)
Dans la rubrique Chronique carcérale

Par Lluno
Illustré par Coline Gwinner

Mis en ligne le 08.08.2026