CQFD

Allemagne

Wilkommen ?


paru dans CQFD n°142 (avril 2016), par Benedikt Geiger, Jan Seidel, Tilda Meyer, illustré par
mis en ligne le 16/10/2018 - commentaires

L’ouverture des frontières allemandes aux réfugié.e.s a contrasté avec l’apathie hostile des voisins européens. Mais l’autosatisfaction de Merkel masque mal ses politiques répressives. Décryptage.

Par L. L. de Mars {JPEG}

Depuis 2015, un vaste mouvement de soutien aux réfugié.e.s est né en Allemagne. 476 649 demandes d’asile ont été enregistrées [1]. Le fait qu’un tiers de ces personnes fuient la guerre en Syrie a donné une aura humanitaire à ces collectifs d’accueil, bénéficiant d’une relative bienveillance médiatique.

Aux antipodes de cette solidarité, la montée en puissance d’une droite extrême luttant à coups de botte « contre l’islamisation de l’Occident  » (Pegida [2]). Le récent succès électoral de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD [3]) en est la facette la plus politique.

C’est dans cet antagonisme qui déchire la société que l’État allemand a trouvé la faille pour réformer le droit d’asile, contredisant ainsi l’image humaniste qu’il s’était donnée quelques mois auparavant.

La réforme de l’asile : Asylpaket II

Par L. L. de Mars {JPEG}

Aide humanitaire et logique politique ne s’accordent pas toujours. Lorsque les manifestants contre « Asylpaket II » – série de mesures entrées en vigueur en février dernier et visant la limitation du droit d’asile – ont pris la rue, peu de gens étaient au rendez-vous. Pourtant, les raisons de battre le pavé ne manquaient pas : confiscation des ordinateurs et téléphones portables des migrant.e.s afin de faciliter l’identification et le contrôle de leurs trajectoires ; durcissement des conditions du regroupement familial pour les bénéficiaires d’une protection subsidiaire (un délai de deux ans devient obligatoire avant de pouvoir faire venir sa famille). À ces deux mesures viennent s’ajouter une nouvelle liste de pays dits « sûrs » : les ressortissant.e.s des Balkans n’ont désormais plus aucune chance de voir leur demande d’asile aboutir. Cela ne suffit pourtant pas à la CDU et au SPD [4], qui voudraient y voir ajouter le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Cette relativisation du risque encouru dans le pays d’origine va jusqu’à concerner l’Afghanistan, vers lequel la possibilité d’extrader a été évoquée. Mais Thomas De Maizière, ministre de l’Intérieur, a dû y renoncer tout en lançant cette saillie : « Si nos militaires restent en Afghanistan, nous pourrions nous attendre à ce que les Afghans restent chez eux.  »

Enfin, d’autres dispositions qui avaient pu être supprimées quelques années auparavant sous la pression politique de collectifs de migrant.e.s auto-organisé.e.s sont réapparues, renforcées. Obligation est faite aux réfugié.e.s d’être hébergé.e.s dans des centres spécialisés pendant toute la durée de l’examen de leur demande d’asile – avec une limitation de leurs déplacements. Les allocations en espèces sont remplacées par des prestations en nature. Dans ces conditions, comment ces personnes pourront-elles répondre à l’injonction d’intégration à laquelle elles sont assujetties ?

Différences sans contrastes

Par L. L. de Mars {JPEG}

Le jeu de Merkel reste difficile à cerner. Prenant publiquement à contre-pied le discours du repli sur soi, elle valide dans le même temps le durcissement de la politique d’accueil. Position technocratique et inconfortable qui l’expose à une franche hostilité au sein de sa coalition, où certains n’hésitent plus à s’aligner sur les discours extrémistes d’« autodéfense de la nation allemande ». Ainsi, Horst Seehofer, président de la CSU (équivalent bavarois du CDU), affolé par les vagues migratoires et l’ouverture des frontières, fustige « le règne de l’injustice  » qui s’ouvre selon lui avec l’absence d’un « état de droit et d’ordre  ».

Ce conflit de politique intérieure couve depuis août dernier, quand Merkel laissa temporairement ouvertes les frontières. C’était la première fois depuis vingt ans qu’un grand nombre de migrant.e.s entraient sur le territoire allemand. L’immigration des années 1990 – avec un climax de 440 000 demandeurs d’asile en 1993 – avait dû se confronter à l’opposition massive des médias comme des partis politiques, dans le contexte nationaliste de la réunification. Accompagnant une première restriction explicite du droit fondamental à l’asile en 1993, les mouvements d’extrême droite qui se solda par 93 meurtres racistes en une décennie.

Les murs de la forteresse européenne et les accords de Dublin ont ensuite endigué le flux migratoire. Il ne repartira à la hausse qu’en 2013, date à partir de laquelle se multiplient à nouveau les manifestations racistes. À la différence près que femmes et hommes politiques tâchent de s’en démarquer. Mais l’autoproclamation d’une Allemagne championne de l’accueil a paradoxalement permis la légitimation de politiques restrictives du droit d’asile. Le tri sélectif des bon.ne.s et mauvais.e.s réfugié.e.s ne s’oppose pas ouvertement à cette culture de l’accueil. C’est au contraire en accueillant tout sourire les réfugié.e.s qu’il va être possible de faire passer le durcissement du droit d’asile. La politique du gentil et du méchant flic, quoi. Ou comment faire un grand écart au-dessus du ravin.

Par L. L. de Mars {JPEG}

Quand les égouts débordent...

Dernièrement, les déclarations de la représentante du parti Alternative pour l’Allemagne (AfD), Frauke Petry, ont fait grand bruit. En prônant l’usage d’armes à feu aux frontières contre l’immigration clandestine, elle acte la radicalisation d’une partie de la société, excitée par Pegida. Leur mobilisation a pu gagner toujours plus de place dans les rues et dans les urnes ces dernières années. Les résultats des élections régionales de mars sont éloquents. Alors qu’elle s’y présentait pour la première fois, l’AfD a obtenu 12,6% des voix exprimées en Rhénanie-Palatinat, 15,1% dans le Bade-Wurtemberg et 24,2% dans la Saxe-Anhalt. Déjà représentée au Parlement européen, elle l’est désormais dans huit Länder.

En parallèle au renforcement de Pegida et de l’AfD, le nombre d’agressions de demandeurs d’asile et de leurs soutiens a dramatiquement augmenté. Les bus qui transportent les migrant.e.s sont bloqués et ce phénomène a été facilité par la politique de concentration des lieux d’accueil. Dans certains villages, des centaines d’habitant. e.s, accompagné.e.s de néonazi.e.s, bloquent l’arrivée des migrant.e.s, certains rassemblements virant à l’émeute. C’est une chance qu’aucun.e migrant.e ou opposant. e politique n’ait été tué.e. Pas un jour ne passe sans une tentative d’incendie contre un foyer de demandeurs d’asile. Pour l’année 2015, plus de 1 000 attaques de foyers ont ainsi été dénombrées, dont 92 incendies intentionnels. Les collectifs de soutien subissent des menaces, leurs voitures se font brûler, des journalistes se font tabasser. Les événements récents de Cologne ont été instrumentalisés par les politiciens de toutes tendances afin de légitimer la réforme du droit d’asile. « Qui abuse du droit à l’hospitalité le perd  », a déclaré Sahra Wagenknecht (Die Linke [5]), pendant que Sigmar Gabriel (SPD) prenait la pose du « citoyen en colère » : « Pourquoi le contribuable allemand devrait payer pour la détention des criminels étrangers ?  » Merkel s’est elle-même engouffrée dans cette brèche en légitimant l’Asylpaket et son durcissement du droit d’asile.

On externalise le problème !

Pendant que la violence quotidienne contre les migrant.e.s perdure, Merkel collabore avec Erdogan, comme l’ensemble de l’Europe, pour favoriser le refoulement des réfugié.e.s. Le tout assorti d’un blanc-seing donné au calife et à sa sale guerre contre le peuple kurde. L’Europe pense régler son problème migratoire en externalisant la gestion d’une partie de sa frontière à un pays plongé dans la guerre civile. Dans ces conditions, que réserve l’avenir ? Les derniers résultats électoraux, avec les succès de l’AfD, risquent d’attirer la CDU de plus en plus à droite, laissant pressentir une montée en puissance d’actions de rue soutenues par des extrémistes toujours plus structurés et financés. Politique d’asile restrictive, repli sur soi et droitisation de la société sont des phénomènes qui se nourrissent l’un l’autre. Quelles forces pourront inverser la tendance ?

Jan Seidel, Benedikt Geiger, Tilda Meyer


Notes


[1Chiffres de février 2016 du Bundesamt für Migration und Flüchtlinge (BAMF).

[2« Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes ».

[3Parti fondé en 2013 sur des bases nationalistes, anti-européennes, antimigrants et antiféministes. Cf. CQFD n°139, « D’autres réacs d’outre-Rhin ».

[4CDU : droite chrétienne-démocrate ; SPD : parti social-démocrate.

[5Die Linke, parti socialiste à gauche du SPD.



Ajouter un commentaire

Par Benedikt Geiger


Par Jan Seidel


Par Tilda Meyer


Dans le même numéro


1 | 2 | 3

Voir






Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts