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« À Marseille, il n’y a pas de mafia »


paru dans CQFD n°142 (avril 2016), rubrique , par Bruno Le Dantec, illustré par
mis en ligne le 25/04/2016 - commentaires

Philippe Pujol a reçu le prix Albert Londres 2014 pour sa série d’articles « Quartiers shit ». Il y chroniquait la misère et le trafic dans les cités. Il publie La Fabrique du monstre aux Arènes (2016), où il met aussi à nu clientélisme politique et pègre immobilière.

Photo de Gilles Favier. {JPEG}

Photo : Gilles Favier, qui publie Marseillais du Nord aux éditions du Bec en l’air, sortie en mai 2016.

Comment passe-t-on de journaliste « provincial » au prix Albert Londres ?

Je suis entré à La Marseillaise [1] en 2003 comme localier, puis aux faits-divers en échange d’un CDI. Je trouvais ça marrant de rencontrer du flic, du voyou, mais je n’ai pas de passion spéciale pour le fait-divers. J’écris plutôt de la chronique sociale, surtout pas du polar, comme ont dit certains. J’ai fait un peu de tout, culture, société, quartiers, mais j’ai toujours été privé de politique, à cause de mon supposé manque d’engagement pour la cause !

Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire sur les cités ? Révolte ? Ambition ?

C’est plus con que ça. Le plaisir et le jeu. Et le hasard. J’avais une colonne qui s’appelait « Désordre ordinaire », page 15 – autonomie totale, ça m’arrangeait. Les lecteurs adoraient mes brèves décalées, ça les faisait rire. Je bossais avec Myriam Guillaume, qui connaissait mieux les quartiers que moi. Elle écrivait autour de la problématique du logement. Moi, le logement, j’en ai rien à battre, c’est les gens qui m’intéressent. Mais on s’entendait bien, on est deux anciens punks ! On a fait des zooms sur des quartiers oubliés, comme le Petit Séminaire en 2004. Jusqu’à ce qu’elle lève le pied, après une agression à la cité des Micocouliers.

Et une fois seul, qu’as-tu fait ?

En 2011, arrive le préfet Gardère, une créature non maîtrisée de Sarkozy. Sous Sarko, même si je sais que la police n’est pas la solution, les effectifs avaient tellement fondu que ça devenait grave. Ça a joué dans l’émergence du chaos actuel. Ça, et la révolte des banlieues en 2005. Alors que les quartiers de France étaient en feu, ici il y a eu 136% d’augmentation des braquages. Au lieu de brûler la bagnole du voisin, on se lançait dans le braquage de proximité pour dire à sa manière « je suis pas content ». Une forme de révolte inconsciente. Gardère faisait le cow-boy, du coup je l’ai aligné. J’en ai fait un portrait à charge, titré « Fier-à-bras ». Il s’avère que c’est un vrai tocard, un magouilleur. Il m’a fait interdire d’Évéché (commissariat central). Mais il était tellement détesté par la police que j’avais un nombre d’infos incalculable. Il a sanctionné des flics qu’il soupçonnait de me filer des tuyaux. Alors je me suis focalisé sur les cités.

Pas trop difficile ?

Avant, j’y allais quand il y avait un règlement de comptes. Peu à peu, j’ai multiplié mes contacts. Là-dessus, les socialos mettent le focus sur Marseille, pour charger Gaudin et, à travers lui, le bilan de Sarko. Spectaculaire : Marseille capitale du crime et capitale de la culture ! Sur ce, Le Figaro sort un papier sur Marseille qui balance des chiffres délirants sur les profits que ferait un dealer de shit. Un jour, devant la machine à café, j’explique à mon collègue Benoît Gilles que les charbonneurs [2] fument une part non négligeable de leur bénéfice, et il s’est foutu de ma gueule : « Ah, toi, t’es de ces journalistes qui n’écrivent pas ce qu’ils savent ! » Ça m’a piqué au vif. Je me suis lancé dans une série d’articles qui allait donner French déconnection. Je l’ai pensé comme une série télé et ça a marché ! Sur Tweeter, ça faisait le buzz. J’ai eu le prix Varennes du journalisme local. Après, j’ai fait « Quartiers shit », qui se focalise moins sur les réseaux que sur le vécu et l’ambiance autour. Je l’envoie au prix Lagardère et j’arrive deuxième. Bernard Pivot me félicite, et ça me donne l’idée de me présenter au prix Albert Londres.

Ton style rappelle justement certaines outrances d’Albert Londres, alors qu’aujourd’hui, le journalisme est devenu un triste robinet d’eau tiède…

Mon truc, c’est une écriture « caméra épaule ». À contre-pied du formatage actuel. Londres forçait beaucoup le trait quand il écrivait sur Marseille, mais je m’efforce de ne pas le faire. Pour le premier livre, on m’a reproché de ne pas donner de noms, de n’être que dans du off. Du coup, j’ai rectifié. Je suis proche du boulot de Samson et Peraldi [3], mais ils me font la gueule, ils disent que c’est mauvais, parce que j’explose leurs chiffres de vente ! J’ai le côté terrain que eux n’ont pas. Mon chef à La Marseillaise disait « On est mal payés, mais on rigole ». Je l’ai pris au mot. Cette liberté, c’est mon isolement en tant que fait-diversier qui me l’a permise.

On apprécie le ton truculent que tu emploies quand tu décris les petites mains du trafic de cité, auquel tu ne renonces pas quand tu parles des puissants.

J’abandonne l’humour seulement pour parler d’économie. Quand j’explique pourquoi on a toujours des rues défoncées à Marseille, par exemple. Pour être dans la légalité, on fait un appel d’offres et on choisit, mettons, dix entreprises. Mais une entreprise prend neuf millions d’euros et les neuf autres se partagent un million. Celle qui a le pactole est une entreprise amie, appartenant en général au grand banditisme. D’où les travaux sans fin. On creuse pour le gaz, on rebouche, puis deux mois plus tard on revient creuser pour l’eau, puis pour la fibre, et ça n’en finit jamais. Au bout de cinq ans, c’est un vrai gruyère, il faut tout refaire.

Tu as reçu des menaces ?

Non, pas ouvertement. Il y a des messages qui me parviennent. Ils font comme les grands singes, ils fanfaronnent à mort, comme ça tu ne reviens plus. Ils vendent au détail, ils ont besoin que les clients viennent dans les cités, donc il faut que ce soit sympa, accueillant. Moi, je fais gaffe, mais on prend plus de risques à mettre le nez dans les embrouilles du foot amateur que dans le trafic de chichon ! Quant aux politiques, ils m’ont félicité !

Roberto Saviano et son Gomorra, c’est une référence pour toi ?

J’ai lu Gomorra, mais ma référence, c’est plutôt Baltimore, de David Simon [4]. À Marseille, il n’y a pas de mafia. Une mafia noyaute la classe politique, elle infiltre l’économie avec des réseaux profonds acceptés par la population. Ici, un réseau meurt, un autre prend sa place. On a une immense présence du politique et une écrasante influence de grands groupes comme Eiffage, Vinci. La pègre se connecte à ça pour détourner du pognon. On a un système mou et des dérives mafieuses. Il y a surtout des conflits d’intérêts. Pas besoin de corruption quand ton lobby est placé. C’est une ville de réseaux, donc la corruption est invisible.

On a reproché à Saviano de décortiquer les liens entre la Camorra et le monde des entreprises, mais d’ignorer ses liens avec la sphère politique.

C’est que la situation est différente. L’homme politique napolitain est souvent un homme de paille. Ici, les Barresi, Campanella, Cassoni ou Cassandri ne sont pas ceux qui font élire Gaudin ou Guérini. La pègre d’ici ne fait que se greffer à un système mis en place par les politiques, que ce soit Defferre, Gaudin, Guérini ou Vassal. Même l’époque Sabiani, Spirito et Carbone, c’est un peu une légende. Gaudin travaille plutôt avec Cassandri, qui a mis la main sur le centre commercial des Voûtes de la Major. Les uns gagnent des voix, les autres gagnent du fric.

À Marseille, alors que la désindustrialisation jetait des milliers de gens à la rue, la mairie a repoussé vers le nord l’économie de bazar, le trabendo, l’informel. Cela n’a-t-il pas aussi nourri le chaos actuel ?

Ici, on a créé des friches culturelles pour empêcher les Arabes de s’y installer. Mais il y a peu de solidarité chez les commerçants arabes. Il y a plutôt une mentalité lumpen, où chacun veut « croquer ». Chacun cherche son intérêt, politique, financier, associatif. J’ai grandi à Saint-Lazare et Saint-Mauront. Aujourd’hui, c’est le Pakistan. Ça s’est paupérisé, les écoles se sont ghettoïsées. Ils ont enlevé tous les équipements sociaux. Ça s’est radicalisé avec les gens virés de la rue de la République qu’on a envoyés là-bas. Le résultat, c’est que la Belle-de-Mai est aujourd’hui le quartier le plus pauvre de France. Si tu ajoutes à ça la perte d’influence du PCF qui militait pour la culture, le sport et la formation, tu as un panorama sinistré, obscurantiste, le terreau idéal pour les salafs et les conspis.


Notes


[1Quotidien régional proche du PCF.

[2Revendeurs de cannabis.

[3Michel Samson et Michel Péraldi, Gouverner Marseille, La Découverte 2005 et Sociologie de Marseille, La Découverte 2015.

[4David Simon est coscénariste de la série The Wire.



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Par Bruno Le Dantec


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