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Rock

« A-t-on besoin de comprendre pour entendre ? »


paru dans CQFD n°114 (septembre 2013), rubrique , par Dino Zappia, Gilles Lucas, illustré par
mis en ligne le 14/11/2013 - commentaires

Riffs et distorsions, échos du bled, bruits urbains et sons du Maghreb, Temenik Electric, c’est cinq gars qui envoient du pop-rock enragé aux parfums d’Algérie, mélangeant ces langues et musiques qui s’échangent dans les rues et les déserts des deux côtés de la Grande Bleue. CQFD a rencontré Mehdi, l’homme toujours en costard et chemise blanche sur scène, chanteur et guitariste du groupe.

CQFD : Pourquoi ce nom Temenik Electric ?

Mehdi Haddjeri : D’une part, ça sonnait bien à nos oreilles. Et d’autre part, le sens commun de l’expression « Temenik » c’est « Te la joue pas ! », on l’employait quand on était môme. Ça allait bien avec notre histoire.

C’est quoi ton histoire ?

Je suis un pur produit « made in Marseille ». Je suis né dans le 14e arrondissement et j’ai grandi dans un super quartier qui s’appelle Picon-Sainte-Marthe. Je suis le dernier d’une famille de quinze. On y était heureux. On a réussi à y vivre. Aujourd’hui, pour la plupart des gens on dirait plutôt survivre parce que ça s’est beaucoup dégradé. Mon parcours de musicien et de directeur d’une salle de concerts [1] est aussi le résultat de l’endroit d’où je viens.

Par Cédric Moulard. {JPEG}

Quelles sont tes sources d’inspiration musicale ?

Grâce à mes frangins, j’ai découvert toute l’histoire du rock. Tout petit, ils m’ont fait écouter Led Zeppelin, le rock américain, la pop anglaise. Avec mon grand frère, on allait à la médiathèque du Carrefour du Merlan, on choisissait des musiques, des disques, et on les écoutait, on les enregistrait, y compris des trucs complètement pourris. J’ai commencé à toucher un instrument à la sortie du collège. C’est l’âge où tu te prends pour Mick Jagger. À 13 ans, avec un copain, on a vite monté un groupe. En parallèle, j’avais des tantes et mon père qui jouaient de la musique de l’Ouest algérien, avec des tambalas, des neys. J’ai été baigné là-dedans aussi, mais je l’ai vraiment réalisé qu’après coup. Jusqu’à 2008, j’étais dans un groupe de funk qui s’appelait King Medoo. J’ai aussi beaucoup appris avec la musique black.

C’est après un passage à Béni Abbés que tu retrouves la musique arabe.

Par l’intermédiaire de Nuits Métis, une structure qui jette des ponts entre toutes les musiques méditerranéennes et Marseille, nous avons été invités pour une résidence dans cette ville du sud algérien avec Jérôme Bernaudon, futur bassiste de Temenik. Nous avons rencontré des musiciens de là-bas. À notre retour, Jérôme m’a emboucané pour qu’on continue sur cette piste. On a repris ici ce qu’on avait fait en Algérie, puis j’ai dirigé en tant que directeur artistique une autre création qui s’appelait Accord de cordes et dans laquelle jouaient Djamel Taouacht et Hassan Tighidet. Le premier est devenu le batteur de Temenik et Hassan le guitariste. Mathieu Hours est arrivé ensuite avec ses machines. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à mettre des accents de musique arabe dans le rock’n’roll. Quand je dis musique arabe, je parle de musique maghrébine de l’Ouest algérien et du Maroc, directement liée avec mes origines.

Et cet apport-là a une influence sur les paroles des chansons ?

Ma mère me parle arabe, je comprends, mais je ne le parle pas. J’écris les textes en français, puis ma belle-sœur les traduit et je me les réapproprie pour que ce soit l’arabe de mon enfance. En fait c’est l’arabe de Picon dans les quartiers nord de Marseille, celui de la rue.

Chanter en arabe poursuit une intention particulière ?

La première chanson de Temenik était en français avec un refrain en arabe. Et très rapidement, j’ai compris que pour une histoire d’unité et pour défendre un propos, il fallait une seule langue. Si le français est ma langue natale, cet arabe-là l’est aussi. Quand des rappeurs chantent en arabe, ça devient un chant de révoltés. Le rap comme le rock sont des musiques de révoltés. Cette langue colle très bien avec cet esprit. J’utilise des sons pop en mettant des mots et des phrases en arabe. C’est « khalota », le bon mélange. Maintenant ce n’est pas non plus une revendication, je suis le porte-drapeau de rien. Bien sûr, j’aborde la question de la discrimination, des anciens et de leur manière de ne pas faire de bruit. Je ne dirais pas qu’on est engagés, en regard de ceux qui le sont vraiment, mais on se sent concernés, on défend des valeurs. Avec le propos que l’on a et le rock qu’on fait – cette première musique vindicative – c’est suffisant.

JPEG Dans Ouesh Hada, votre dernier album, tu fais un parallèle entre Rosa Park et une petite Oranaise exploitée par les colons…

C’est important. On parle de sujets qui sont toujours présents. Mais on peut parler aussi de sujet futile… C’est vrai que je n’arrive pas encore à parler de l’OM… mais ça va peut-être venir. On parle d’amour aussi, ce qui est le cas de toutes les chansons en fait.

Quand tu es sur scène, qu’est-ce que tu as envie que les gens ressentent ?

Quand tu envoies le son, tu vois souvent dans les premières minutes, les gens qui sont complètement interrogatifs et qui semblent se dire « Qu’est-ce que c’est ? » « Ouesh Hada ? » Comme est le titre de l’album. Certains rentrent en transe et d’autres se demandent comment on peut faire la fête sur des sujets graves. C’est un mouvement de découverte, de rencontre. Des fois, ça marche, d’autres fois, ça ne marche pas. Sur scène, je n’explique pas les paroles. L’important est que l’on comprenne le sens général de ce qu’on raconte, mais je ne suis pas partisan de donner une explication. Quand j’étais petit, je ne comprenais pas ce que Neil Young racontait et pourtant je l’ai reçu. Comme il est dit dans la chanson « Ouesh Hada » : «  A-t-on besoin de comprendre pour entendre ? »

On a entendu dire que Temenik Electric avait été « visionnaire » par rapport à la révolution tunisienne.

On ne l’a pas fait exprès. En juillet 2010, lors d’un séjour en Tunisie, on a rencontré des jeunes qui avaient une rage incroyable. Ils nous racontaient leur quotidien. On les écoutait, on posait des questions. En octobre, j’ai écrit « Ness Jerenin » (« Les affamés »), en pensant à ces jeunes. En décembre, quand le mouvement a commencé en Tunisie, je leur ai envoyé ce morceau qui était un appel au soulèvement. C’est une pure coïncidence, en fait. Il est valable aussi pour l’Égypte, la Syrie, là où des gens crèvent la dalle. Des copains m’ont dit que la chanson avait été diffusée pendant des manifs. Ce que l’on fait prend alors une autre dimension : on participe aux événements. Récemment à l’occasion d’un concert en haut de la Canebière, on a joué une chanson sur les harragas, et une quarantaine de gars sont venus nous voir pour nous dire qu’ils dormaient dehors, que nous parlions d’eux. Et là, on se dit qu’on est pas seulement des animateurs. Ce sont des moments où tu as le sentiment que ce que tu fais peut servir à quelque chose.

Quel est l’accueil pour votre album ?

La revue super classe Songlines, que je ne connaissais pas avant, nous a mis, en juillet, dans le top 10 mondial ! Ça ne m’a pas permis d’acheter la piscine… mais c’est motivant. L’album a été cité aussi au Japon, en Slovénie, et dans d’autres pays. On en est au début, c’est un premier album. Il ne faut pas trop se raconter d’histoire… « Temenik ! » Le disque c’est un produit, un instrument de com’ et on sait bien qu’on ne vendra pas tant. L’industrie du disque pour des groupes comme nous, catégorisés alternatif, world, etc., ce n’est même pas la peine d’en parler. Mais il faut le faire pour être visible. C’est ta carte de visite.

Pour le prochain album que tu es en train de composer, sur quoi tu vas être visionnaire cette fois ?

J’ai été invité par Bibi Tanga pour un titre de son prochain album où on va parler de l’esclavage. J’ai écrit une chanson sur la guerre d’Algérie, en référence à tout ce qui a été caché sur cette époque. Ma famille y a été pas mal mêlée. Récemment, mon oncle qui vit là-bas m’a raconté, tout en souriant, ce qu’il avait vécu et comment il avait été torturé. Mon père, arrivé en 1954, a vécu la guerre à Marseille. Il m’a raconté comment au début des années soixante, les Algériens qui étaient enfermés dans un camp du côté de la Timone avaient monté des barricades et organisé des tours de garde armés pour se protéger de l’OAS. Il y a aussi le sujet des harkis qui m’intéresse. Rien n’est manichéen, rien n’est binaire.

Et 2013 Marseille, capitaaale de la culture  ?

2012, 2013, c’est pareil. Nous, on sera toujours là en 2014…

Ouesh Hada ?, (Nomad Café Production – L’Autre Distribution – 2013).


Notes


[1Le Nomad Café, 11, boulevard de Briançon, 13003 Marseille.



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