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Une ville dans le viseur


paru dans CQFD n°94 (novembre 2011), par Nicolas Arraitz, illustré par
mis en ligne le 02/01/2012 - commentaires

À Marseille, la série noire des règlements de comptes entre dealers de cités – prétexte initial à l’envoi de renforts policiers – continue de plus belle. Mais l’esprit du flic est ailleurs. Il est le bras armé de la reconquête urbaine, avec comme horizon immédiat une hypothétique réélection de Sarkozy en mai 2012, puis Marseille 2013 qui grimera la ville en capitale européenne de la culture. L’agenda est décidément bien chargé !

« Euroméditerranée, l’opération qui transforme la ville. » Le panneau accueille le nouveau venu au sortir de l’autoroute Nord. Une image de synthèse met en scène un futur idyllique, où des familles blanches et de joyeux jeunes gens déambulent sur une herbe plus verte que nature. En face, la vraie pelouse est encerclée par des barrières métalliques, étroitement surveillées par trois ou quatre fourgons de CRS – même par une nuit pluvieuse, une voiture de police reste garée là à la seule fin d’interdire toute réappropriation de ce jardin jusqu’alors public… Saisissant, le décalage entre l’image et la réalité vaut pour cent discours d’urbanistes. Ceux qui fréquentaient l’endroit n’étaient pas les bons clients. Exit les mères de famille, les chibanis et les Roms continuellement refoulés aux marges de la société. La bourde d’un conseiller municipal revient à la mémoire : « Pour que les gens se mélangent, il faut que certains partent. »

Si l’entrée Nord de Marseille est le lieu très symbolique d’une reconquête foncièrement anti-populaire, c’est tout le centre-ville qui est aujourd’hui la vitrine sécuritaire du crépuscule sarkozien. On y applique les recettes de la victoire de 2007, sur un air de déjà-vu qui sent le mauvais remake. Le petit de l’Élysée adorerait chevaucher sur quelque fait d’armes de ses troupes dans la cité phocéenne tout comme il chevaucha sur sa guerre anti-banlieusarde de 2005 à 2007. On s’attend à des provocations en série. Les marchés de Noailles, du Soleil, des Puces et maintenant de la Plaine sont asphyxiés par un quadrillage exagéré d’hommes en uniforme armés jusqu’aux dents. L’action conjointe des CRS, des douanes, de la PAF et des services de l’URSSAF viserait à mettre ces bazars « aux normes », « dans la perspective de 2013 », dixit le directeur départemental de la sécurité. En réalité, on s’attaque à des poumons de l’économie locale et à des lieux de convivialité. « Avec ma tête d’Arabe, ils m’ont contrôlé déjà trois fois », s’énerve Greg au comptoir du bar Chez Jacky. Harcèlement des bars de nuit, étouffement des fêtes de quartier, espace public investi façon bataille d’Alger… : Marseille 2013 sera surtout la capitale de la culture du nettoyage par le vide.

Alors que les banquiers tendent la main pour se faire recapitaliser par l’argent public, l’arrêté anti-mendicité de Gaudin préfère mettre la pression sur les morts de faim. Un plan « 1 000 caméras » prévoit d’en implanter trois cent quarante pour fin 2012, avant d’atteindre les mille à la fin 2013. Une cinquantaine sont actuellement en voie d’installation à par Lindingretous les coins de rue du quartier de la Plaine. On sait que la « vidéo protection » n’aide à résoudre qu’entre 1 et 2 % des délits commis sur la voie publique, mais elle rassure momentanément la frange la plus inquiète de la population en lui faisant croire qu’on agit pour sa sécurité. Elle va surtout habituer les gens à vivre sous l’œil virtuel d’un flicage permanent, ce qui n’augure rien de bon pour la spontanéité de relations sociales déjà mises à mal par l’ambiance individualiste et méfiante que distillent la télé et les discours politiques.

Des campagnes médiatiques ont servi de rampe de lancement à l’intervention des forces de l’ordre – spécialement sur la Porte d’Aix. Des associations de riverains et autres Comités d’intérêt de quartier [1], friands d’ordre et de silence, sont complaisamment mis à contribution par La Provence pour justifier la criminalisation de toute vie sociale non encadrée. Sur la Plaine, un comité de dames respectables s’est fait connaître en plaçant sur la rue Thiers des banderoles où des rats heureux déclaraient « À Marseille, on craint dégun ! ». Rapidement, elles sont passées du discours hygiéniste à la charge sécuritaire : elles exigent maintenant qu’on nettoie radicalement le marché de ses sacs plastique, de ses joueurs de bonneteau et de ses vendeurs à la sauvette. Derrière la phobie des rats, la vieille phobie du pauvre et du métèque…

En face, la résistance des collectifs activistes est bien maigrelette, coincée dans une contestation ghettoïsée. Seules de larges associations d’habitants et d’usagers pourraient freiner ce processus de spoliation. Nos quartiers ne sont pas des paradis, mais c’est ce qui les rend vivables et vivants qui est aujourd’hui menacé. La politique de la ville s’attaque à tout ce qui nourrit notre socialité. En faisant appel à une sagesse populaire qui ressent a priori plus de familiarité avec les fêtards et les démerdards qu’avec les flics et les notables, ces associations libres pourraient dire haut et fort qu’il s’agit au contraire de perpétuer le brouhaha salutaire des marchés, des fêtes de quartier et des places comme lieux de rencontre.

Un samedi autour de minuit, une fanfare déboule rue Poggioli. Émus par l’alcool et les cuivres, les clients des bars alentours sortent sur le trottoir et dansent sous la pluie. Une patrouille motorisée approche. La petite foule secoue gentiment le véhicule : « Donnez une pièce aux musiciens, au moins ! »


Notes


[1Ces CIQ, la plupart du temps des coteries de commerçants râleurs et de voisins aigris, ont toujours été utilisés comme courroie de transmission par le clientélisme politique des municipalités successives.



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Par Nicolas Arraitz


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