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Dossier : Le larcin plutôt que le turbin

« Un produit chapardé n’appartient plus à personne » :


paru dans CQFD n°166 (juin 2018), rubrique , par Cécile Ketbi, illustré par
mis en ligne le 23/08/2018 - commentaires

Depuis 2015 circule sur les tables des infokiosques (et sur le net [1]) un Copain des bois version vol à l’étalage. Œuvre d’un joyeux collectif, « La Brochourre » présente un large éventail de techniques pour piocher dans les rayons. Précise et documentée, elle ne se la raconte pas pour autant : « on est pas des héros, on est pas des pros. », rigolent les auteurs. Entretien sur le fil de la légalité.

Par Marie Robert. {JPEG}

Comment est née La Brochourre ?

« Le vol à l’étalage est très présent dans nos vies, notamment parce qu’on n’a pas des masses de thunes. On a donc accumulé de l’expérience. Et on avait envie de la partager. D’autant que ces techniques et savoir-faire, rarement publicisés, restent souvent cantonnés à un petit cercle d’initiés. Notre idée était de faire découvrir cette pratique à des personnes extérieures à notre milieu. Et de la rendre plus accessible et moins risquée, en compilant un max d’infos fiables et techniques. On souhaitait aussi “ dédramatiser ” le vol à l’étalage.

On a donc couché sur le papier tout ce qu’on savait. Puis on a fait appel aux témoignages de nos proches – en matière de choure, les parcours et expériences sont toujours singuliers. On a aussi vérifié en conditions réelles certaines techniques. Et on a effectué un vrai travail de documentation sur les antivols et portiques anti-choure, ainsi que sur les moyens de les mettre en échec. Bref, accoucher de ces 60 pages a représenté pas mal de temps et d’énergie. »

Vous passez par contre rapidement sur la revendication politique de la pratique...

« On pense qu’elle se lit entre les lignes. Et qu’elle tient aussi aux endroits où on diffuse La Brochourre, que ce soit sur le net ou dans la vraie vie. L’objectif était d’abord de fournir aux pauvres, précaires et galériens, un outil pour s’arroger une part de ce qui leur est refusé. On estime que le manque d’argent ne devrait empêcher personne d’avoir accès à une nourriture saine, à des objets de qualité, à des vêtements confortables. Le système capitaliste nous répugne — rien ne peut nous faire plus plaisir que de l’entourlouper et de nous jouer de lui. »

Cette idée de jeu revient souvent au fil des pages, de même que les références à l’enfance...

« Carrément. Il y a même une dédicace aux bonbons Haribo, qui ont constitué notre première “ invitation à danser ”. Un clin d’œil à tout ce temps passé, enfant, à saliver devant les rayons de confiseries des supermarchés. Et à ce jour où tu tentes finalement le coup, main baladeuse pour choper un paquet, vite caché dans la poche…

Beaucoup d’enfants ont fait de même, se confrontant pour la première fois aux interdits. C’est ce souvenir qu’on veut raviver. Histoire de réveiller le môme malicieux qui sommeille en chacun de nous. Et de souligner l’aspect ludique de la pratique. La voir comme un jeu permet de la démystifier et de dépasser la peur de se faire prendre. »

Mais le jeu peut parfois mal tourner – d’où le chapitre « Tu t’es fait pêcho »…

Par Marie Robert. {JPEG}« En matière de vol à l’étalage, il y a deux règles à respecter pour limiter les risques au maximum. De un, le montant du butin ne doit pas dépasser les 60 € (voire 100 si t’es joueur). Et de deux, il faut toujours avoir sur soi de quoi régler les produits volés. Quand ces deux conditions sont réunies, la plupart des vigiles ne font pas appel à la police. De toute façon, celle-ci rechigne à se déplacer pour de si médiocres forfaits. Bref, le petit chapardeur se retrouve rarement en garde à vue.

Cas pratique – imaginons que des vigiles te coincent avec 40 € de trucs volés. Ils t’emmènent en général dans un petit local, où ils te font signer une déclaration d’aveu de vol (lettre-plainte simplifiée utilisée par la plupart des enseignes), avant de te faire payer les produits chapardés. Au passage, tu as souvent droit à un petit coup de pression — interdiction de revenir et menace d’envoyer ta déclaration à la justice (ça arrive occasionnellement). Et voilà, c’est terminé.

Mais attention ! Si notre expérience et les récits récoltés nous ont appris quelque chose, c’est bien que tout se joue au cas par cas. Même en respectant les deux conditions précédentes, tu peux finir en garde à vue [2]. Par manque de chance – les vigiles font du zèle, les flics sont réactifs. Ou parce que tu n’as pas la bonne couleur de peau ou le bon look. Il y a trois mois, un migrant a ainsi été condamné à Bapaume à un mois ferme pour le vol de deux bouteilles de whisky dans un supermarché... »

La Brochourre présente pleinde techniques différentes – il y en a pour tous les goûts ?

« On tenait à ce méli-mélo de techniques simples et de pratiques plus engagées. Pour montrer qu’elles relèvent d’une même logique. Et qu’il revient à chacun de choisir celle qui lui convient, selon son expérience, ses besoins et ses limites.

Pour débuter, le mieux est de se fixer un objectif ludique. Par exemple, ne jamais sortir d’un magasin sans avoir piqué au moins un produit. C’est ce que font tous les petits voleurs du quotidien, bien plus nombreux qu’on ne l’imagine. Employé piquant des stylos au boulot. Maman en galère volant de la viande. Ou étudiant inter changeant des étiquettes. On ne fait pas de hiérarchie : La Brochourre s’adresse à ces gens autant qu’aux voleurs aguerris. À l’image de cette copine qui sort une tronçonneuse par mois pour arrondir ses fins de mois. Ou de cette autre qui vole des cabas entiers en quelques jours, avant de se ranger plusieurs semaines.

L’expérience est certes importante. Elle permet notamment d’analyser avec efficacité la nature des dispositifs de protection (portiques, caméras, vigiles en civil et/ou en uniforme, etc.). Et de s’y adapter, par exemple en jouant des angles morts des caméras. Mais le feeling reste l’élément clé. C’est grâce à lui que tu flaires l’embrouille ou, au contraire, que tu saisis au vol une occasion inespérée. »

Vous évoquez aussi des techniques collectives, dont l’autoréduction. Une pratique très politique...

« Son but est en effet de redistribuer gratuitement le butin à des personnes en difficulté. Mais elle est un peu tombée en désuétude, après un certain succès dans les années 1980 et 1990. Son efficacité tient à ce qu’elle s’en prend à l’essence même d’une grande surface – la machine à consommer ne doit jamais s’arrêter.

Vingt personnes, réparties en petits groupes, suffisent pourtant à la gripper. Chaque équipe remplit un Caddie, avant de se présenter aux caisses et de refuser de payer. Très vite, c’est le bordel : les caisses sont paralysées, les files s’allongent, les clients gueulent ou s’en vont… Comme le manque à gagner s’envole, le responsable de l’enseigne finit souvent par accepter le marché proposé : “ Soit on sort gratos avec les Caddie, soit on plante le chiffre d’affaires de la journée. ” Chantage gagnant au tiroir-caisse.

Il nous a parfois été reproché de placer sur le même plan cette pratique collective, au service d’une cause, et des techniques à usage plutôt individuel — comme la poche à choure ou le cabas à double-fond. Mais on n’y voit aucune contradiction. On considère que la reprise individuelle (formule anar pour parler du vol à l’étalage) est par essence politique, à condition de ne pas tomber dans le vol massif ou la surconsommation déguisée. Mieux vivre la précarité dans un monde riche, c’est politique. Se refuser à payer un produit vendu en hypermarché, aussi. »

Par Marie Robert. {JPEG}

Et pourquoi ce slogan « Vole / Donne / Nique », qui revient au fil des pages ?

« Il part du constat qu’un produit chapardé n’appartient plus à personne. En perdant sa valeur marchande, il rejoint le trou noir de l’inappropriable. Tu peux le garder comme le donner ou le partager – peu importe, il ne coûte plus rien. À défaut de voir s’écrouler le système capitaliste, on entend bien contribuer à rendre toutes les merdes qu’il produit plus communes et partageables.

Notre collectif s’est parfois pointé sur certaines manifs ou lieux de luttes avec des masques à gaz et lunettes de piscine, volés les jours précédents et redistribués sur place. Mais ce qui nous occupe surtout, ce sont les nombreux repas de soutien organisés avec des collectifs amis. Pour l’occasion, tous les aliments (sauf ceux à bas prix) sont volés. On s’y prend à l’avance, on élabore un menu à base de bons produits et on écume les grandes surfaces. On apprend à se connaître en cuisinant et on régale les panses. C’est salvateur ! »


Notes


[1La Brochourre est disponible sur le siteinfokiosques.net.

[2Pour s’y préparer, se reporter aux brochures traitant du sujet sur infokiosques.net.



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Par Cécile Ketbi


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