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Sur le parvis de la gare

Saint-Denis : Les dessous de la brochette !


paru dans CQFD n°166 (juin 2018), par Margo Chou, illustré par
mis en ligne le 10/07/2018 - commentaires

Saint-Denis, sortie de la gare RER D. Des odeurs de viande grillée aguichent mes narines. Devant moi : un barbecue géant comme il en existe peu. Des dizaines de gars occupent la place devant la station, dispatchés autour de Caddie fumants de bœuf mariné.

Rénové en 2005, le parvis de la station a été amputé de ses arbres. Cela aurait pu devenir un lieu vide, espace normé, repoussant les flux vers le centre-ville, à l’image de toutes les gares. Mais depuis ces travaux, les vendeurs de rues, déjà présents auparavant, se sont multipliés, développant leur business. En ce moment, la mode est à la brochette.

Passionnée de cuisine, Fatou s’installe tout les jours sur la place depuis 1996. D’abord spécialisée dans le maïs et le jus de bissap ou de gingembre, elle se colle désormais elle aussi aux brochettes de bœuf mariné. La viande est achetée très tôt chaque matin chez un boucher, qui refourgue à un prix imbattable des morceaux mal calibrés. Elle en prépare une centaine dans son appartement, à l’autre bout de Saint-Denis, dans le quartier de Franc-Moisin. Puis elle charge son commerce à roulettes, marche quinze minutes, prend le tramway et s’installe juste après la passerelle qui mène de l’arrêt de tramway à la gare. Tous les jours au même endroit.

Ils sont une dizaine à avoir le même rituel et le même attirail : viande, sacs d’oignons, bidons d’huile et quelques cageots de menthe. Chacun à son poste. Tarif : 1 € la brochette.

Par Hector De La Vallée. {JPEG}

Confiscations de Caddie

Sur le parvis, les flics se pointent quasiment tous les jours. Municipaux et nationaux mènent des contrôles conjoints, multipliant les contraventions. « On doit se réapproprier l’espace public pour le pacifier et stopper les nuisances pour les gens, comme la fumée, le fait d’être alpagué par les vendeurs, etc. Il y a 70 000 usagers qui passent chaque jour par la gare », s’est insurgée en juin 2017 Slimane Rabahallah, adjointe en charge de la tranquillité publique.

Quand les CRS débarquent, les vendeurs de brochettes se lancent dans une folle course de Caddie. « Il y a déjà eu des confiscations de chariots, explique Medhi, l’un des réguliers de la place. Alors quand ils arrivent, on court très vite se cacher quelque part. Et on revient plus tard... C’est notre seule façon de travailler. »

Ici, on trouve aussi des cartes téléphoniques, des cacahuètes grillées, du pop-corn, des cigarettes sénégalaises ou ukrainiennes, des chargeurs de téléphone et plein d’autres entreprises spontanées pour se faire trois sous. Parmi les vendeurs, des transfuges de la rue de la République, spécialisés dans les fringues, sacs à mains, lunettes ou montres, et habituellement installés au cœur de la ville.

« Les protecteurs de la place »

L’apparition de ce marché autonome s’est faite naturellement, là ou rien n’avait été prévue par l’organisation générale. C’est de plus en plus rare : les municipalités réquisitionnent désormais souvent ces espaces pour y organiser des événements culturels ou y mener des transformations urbaines. Ici, des passants s’arrêtent pour une brochette et restent discuter quelques minutes. Quelques-uns jouent aux échecs et les gamins font du vélo.

Certains habitants du quartier assurent que la présence des vendeurs donne une atmosphère plus rassurante à cet endroit auparavant « froid et glauque ». Une voisine précise : « Je peux rentrer à l’heure que je veux depuis qu’il y a les vendeurs. » « Ce n’est plus une zone où tu as l’impression d’être une proie isolée », confirme une activiste locale, qui estime que « les vendeurs sont les protecteurs de la place ».

Tout le monde n’est pas de cet avis. Cet hiver, une petite guerre de voisinage a animé le quartier. Dérangés par le déploiement de vie et par les odeurs de barbaque atteignant leurs fenêtres, certains habitants affirmaient que la qualité de l’air était menacée par la fumée du charbon. Ils ont monté un collectif, édité des tracts représentant des masques à gaz et les ont collés dans le périmètre de la gare. Autre fait de gloire, la diffusion d’une pétition intitulée « Mal vivre ensemble ». Ainsi que la rédaction d’une lettre publique titrée « Rue des bidonvilles, quartier des brochettes, place du ras-le-bol », adressée à Didier Paillard, maire de la ville en 2016, et dénonçant «  un abandon total de la gare par les politiques ».

Carrefour incontournable du quartier

Un groupe d’étudiants de l’université de Paris VIII et quelques habitants ont riposté sur le champ. Après être allé à la rencontre des vendeurs, ils ont à leur tour fabriqué leurs affiches « Des brochettes, mais pas des camionnettes ! » et « Stop aux rafles de la police à la gare de Saint-Denis ! », initiant des rassemblements sur le parvis et diffusant de tracts informant sur la situation des vendeurs, pour beaucoup sans-papiers. Leur exigence : qu’on leur fiche la paix !

Avec le froid, les réunions se sont déplacées à cent mètres de la gare, sous le chapiteau Rajganawak, lieu autonome construit il y a deux ans. Coincé entre deux immeubles d’habitation, ce chapiteau en bois est protégé de la route par une palissade en taule, qui masque sa présence. Il s’inscrit dans la continuité d’une expérience commencée dans les années 1990 – à l’initiative de Cédric Simoneau, l’ancien garage est devenu lieu de théâtre. En 2002, l’homme lègue l’espace à sa nièce Camo. Elle y installe alors un chapiteau proposant des moments de cirque et de fêtes, lequel tire finalement le rideau en 2010. Mais revient en 2016, notamment grâce au soutien du collectif de La Briche [1] : un chapiteau en dur est alors construit, sans autorisation ni accord avec la municipalité. Petit à petit, le lieu devient un carrefour incontournable du quartier, proposant des activités de cirque et des cours de français, un espace de réunion et des ateliers. La municipalité a bien manifesté des velléités d’expulsion, mais pour l’instant ça tient.

« On est là pour parler fort ! »

Fondatrice du Rajganawak, Camo se souvient des premières réunions sous le chapiteau : « Au début, on n’entendait que les militants. L’atmosphère était pesante, et les vendeurs restaient très discrets. Jusqu’à ce que Fatou se mette à gueuler : ‘‘ On est là pour parler fort ! ’’ Alors ils se sont levés et ont pris la parole pour raconter leurs problèmes. Tous ont expliqué vendre des brochettes parce qu’ils n’avaient pas le choix. Pour survivre. Certains sont à la rue, c’est leur seul moyen de se faire un peu d’argent. »

« Quand ils viennent chez nous en Afrique, les gens veulent bien manger dans des baraques. Ça fait exotique pour les vacances, mais ici ils trouvent ça dégueulasse », s’enflamme Fatou, bien décidée à ne pas plier bagages. Elle est accompagnée de son neveu Moussa, arrivé du Mali il y a quatre ans et qui vit dans un foyer près d’Aubervilliers. Elle a dix enfants à faire manger, alors elle carbure.

Les actions des mécontents n’y ont rien changé : les vendeurs sont toujours là et tiennent bon malgré les rafles hebdomadaires. Certains se rendent aux permanences d’aide juridique mis en place à l’université Paris VIII, avec la Coordination de lutte pour les sans-papiers, ou bien aux cours de français du chapiteau. Et le quartier continue d’être imprégné de cette vie faite de démerde et de débrouille. Avec en épée de Damoclès, la menace des pratiques d’aménagement de la ville… et la venue des Jeux olympiques de 2024.


Notes


[1Ancien site industriel de Saint-Denis reconverti en ateliers de créateurs et constructeurs.



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Par Margo Chou


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