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Escalade

Des villes en jeu


paru dans CQFD n°99 (avril 2012), par Gilles Lucas, illustré par
mis en ligne le 30/05/2012 - commentaires

Courir, sauter, franchir des murs, utiliser les reliefs, les immeubles, les obstacles, le mobilier urbain, à l’instar des héros du film Yamakasi, cela s’appelle faire du parkour. Ceux qui pratiquent ce genre d’activité s’autodéfinissent comme des traceurs. CQFD a donné la parole à l’un d’entre eux.

CQFD : Parkour ? Quelles idées se cachent ou s’expriment dans ce qui pourrait sembler n’être que des acrobaties périlleuses ?

Naïm : Faire du parkour change le regard sur l’espace et les constructions. On est en permanence en processus créatif. On ne regarde pas les choses pour ce qu’elles sont, on les regarde pour voir ce qu’on peut en faire. De fait, cela donne une positivité à cet environnement urbain qui auparavant nous était au mieux indifférent, et au pire vécu comme oppressant. La sensation de liberté vient de la connaissance des contraintes et donc de la manière de s’en dépêtrer.

Cette manière de faire va à contre-courant des comportements « normalisés » dans l’espace public.

Nous ne sommes ni des amis, ni des ennemis de l’espace public ; juste certains de ses usagers qui y déambulent en faisant des choses inhabituelles d’une part, et non marchandes d’autre part puisqu’on ne cherche ni à acheter ni à vendre quoi que ce soit. Ce qui nous rend de fait indésirables. Toute pratique qui remet en cause les habitudes est sujette à provoquer des interrogations. C’est un acte politique et subversif comme a pu l’être le hip-hop quand il est arrivé sur les terrains vagues du quartier de La Chapelle à Paris en 1984. À l’époque, c’était un acte spontané qui ne demandait aucune autorisation et faisait de l’espace quelque chose de tout à fait nouveau, jusqu’à ce qu’il soit régulé et perde sa force de subversion. Ça a été pareil pour le skate, avant que, là aussi, des processus de marchandisation et d’institutionnalisation enferment ces avant-gardes culturelles.

De quelle manière ces tentatives de subversion de l’espace public, ainsi que tu les nommes, sont-elles combattues ou récupérées ?

Sous l’impulsion de certaines municipalités, les parkour-parks sont la transposition dans le parkour des skate-parks avec des sols souples et des juxtapositions de structures. On est dans le non-sens par rapport à la pratique du parkour qui se définit comme l’art de « se déplacer avec tout ce qui n’est pas prévu pour à la base ». C’est une offensive menée contre par Bertoyasles traceurs afin de les confiner dans des lieux circonscrits, et de pouvoir les chasser en leur disant qu’ils ont des espaces dédiés. Il est vrai qu’on a beaucoup de problèmes avec les passants et les autorités qui nous virent, appellent les flics. Lors d’un parkour, on saute et aussi on court beaucoup, et c’est toujours suspect même si aucune loi n’interdit de courir dans la rue, de se rouler par terre ou d’être à quatre pattes sur une rampe. Ce sont des codes implicites, des usages, qui désignent ces gestes comme une activité criminelle liée à la fuite ou à la préparation de cambriolages. Avec la paranoïa ambiante, on est de plus en plus chassés, comme sur la dalle des Olympiades dans le XIII e arrondissement de Paris où l’on était auparavant sûr de ne pas avoir d’embrouilles : maintenant il y a des maîtres-chiens qui sillonnent le lieu juste pour virer les traceurs.

C’est là la facette la plus subtile de la récupération. Plus grossièrement, il y a un type en Angleterre qui a créé une entreprise qui s’appelle Urban Freeflow. Il a monté un bizness de fringues avec le parkour comme argument marketing. Il vend ainsi des tee-shirts, sweats, et autres bonnets, a fait un jeu sur Playstation à son effigie et un site sur Internet où les forums sont nettoyés de toute critique. Il a mis en place un partenariat avec la police et l’armée pour, moyennant finance, apprendre aux flics et aux soldats le parkour et les rendre plus performants lors de leurs interventions. Alors même que c’est tout à fait incompatible avec la pratique du parkour, il a mis en place des compétitions, qui plus est en partenariat avec la Barclaycard !

On pourrait penser que toutes ces architectures modernes vous conviennent ?

Paradoxalement, les architectes qui ont dessiné les villes nouvelles des années 1960-1970 se sont pas mal débrouillés, avec toutes ces structures dont parfois on se demande à quoi elles servent, sinon à sauter. Aujourd’hui, on se trouve souvent confronté à la prévention situationnelle qui organise l’espace pour faciliter les opérations de police, avec des pointes en haut des murs, des fontaines qu’on fait volontairement déborder pour ne pas qu’on y stationne, des bancs conçus pour qu’on ne puisse pas s’allonger, etc. Là aussi, le parkour est un acte de résistance. À partir du moment où la ville est perçue par les pratiquants comme un terrain de jeu, on y trouve sans cesse de nouveaux défis qui poussent à se la réapproprier autrement. Parce que les choses qui sont là sont là, autant faire avec et les subvertir, et agir ainsi dans le sens d’une transformation sociale. Pour paraphraser le sous-commandant Marcos, un élève architecte m’avait dit que cette pratique réenchantait des lieux desquels on aurait pu penser qu’il n’y avait plus rien à y faire.

Alors, le parkour ne serait pas seulement une technique d’acrobates ?

C’est aussi et surtout une philosophie de vie, une espèce de conception générale qui permet d’autres stratégies, comme faire des obstacles des partenaires. Tu ne t’arrêtes donc pas à la première impression, celle d’être coincé, car au fond tu ne l’es jamais. Quand j’ai décidé de ne plus travailler, ou du moins de ne plus être salarié, j’ai pu concevoir l’activité d’une manière tout autre que celle imposée par le travail. Le parkour m’a aussi permis d’envisager ma vie et mes activités de manière différente, en conciliant plaisir et épanouissement individuel, aspiration à une transformation sociale et approche ludique. Plus généralement, le principe du parkour est totalement à rebours du militantisme moraliste qui vient indiquer aux gens la marche à suivre. Il veut créer des possibles, des situations dans le sens situationniste du terme, utiliser des ambiances, détourner de l’existant.

Je vois que tu boites !

Rien à voir avec le parkour. Je me suis fait une entorse en descendant à toute blinde un escalier… C’est le retour de la vie quotidienne…

Cf : http://l1consolable.free.fr



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Par Gilles Lucas


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