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Quand les anonymes associés filent la main aux précaires en lutte

Solidarité sans larmes ni curés


paru dans CQFD n°25 (juillet 2005), rubrique , par Gilles Lucas, Sébastien Dubost, illustré par
mis en ligne le 13/09/2005 - commentaires

Grèves des précaires de McDo, de Pizza Hut, d’Arcade, de Quick ou des Frog Pubs, en passant par la FNAC et Virgin… Dans toutes ces luttes sont intervenus des comités de soutien animés par des anonymes qui ne cherchent ni à parler à la place des grévistes ni à prendre le pouvoir. Entretien avec Jeanne et Nicolas, membres d’un de ces « collectifs de solidarité ».

CQFD : Qu’est-ce qui réunit les membres de ces comités de soutien ?

Jeanne : Ce n’est pas une même « condition sociale », je crois, même si beaucoup d’entre nous ont une expérience directe de la précarité. Ce n’est pas non plus l’orientation politique : dans le premier collectif de soutien aux grévistes de McDo, c’était presque caricatural, ça allait des jeunes chevènementistes à des membres de la coordination des sans-papiers, en passant par tous les groupes que compte l’extrême gauche plus ou moins syndicaliste, et même des antisyndicalistes avérés (il faut dire qu’on était alors en période électorale…) Non, ce qui nous rassemble, c’est simplement d’être des gens disponibles qui ont envie d’en découdre. Et qui se disent : « On ne sait pas par où prendre le problème, mais s’il y a des gens qui se battent, il faut leur filer un coup de main. »

Nicolas : Le principal de nos soucis, c’est de faire évoluer, sur le terrain, des rapports de forces qui sont structurellement défavorables aux salariés. La question qui nous rassemble, c’est : comment faire pour que les grévistes puissent gagner ? On n’est pas un syndicat, on n’en a pas la structure. Et pas l’envie non plus : on ne veut pas créer de nouvelles bureaucraties. D’ailleurs on n’est pas là pour durer au-delà de la lutte qu’on soutient. Et on n’est pas outillé pour la négociation et l’accompagnement juridique, même s’il est arrivé qu’on donne là aussi un coup de main. On fait des petites choses à la hauteur de nos forces, avec comme armes principales notre imagination et notre savoir accumulé par Berthdurant plusieurs années d’activité militante au sens large. Chaque grève rencontre des problèmes spécifiques auxquels il faut apporter des réponses appropriées, en favorisant autant que possible l’entraide entre les différentes luttes en cours.

Pratiquement, ça veut dire quoi « faire évoluer les rapports de forces » ?

N : Il faut essayer de comprendre quels sont les points faibles, les failles de l’entreprise. Quand les salariés du McDo de Strasbourg-Saint-Denis se sont mis en grève, ils se sont retrouvés sans un sou face à une multinationale qui laissait pourrir la situation. La première chose à faire était de porter le fer là où ça dérangeait McDo : dans les restaurants implantés sur les grandes artères passantes. On a donc organisé des blocages de restaurants en faisant tout pour que ça se voie, ce qui a d’ailleurs aidé d’autres grèves à démarrer. Tous les samedis, on remettait ça. Non seulement ça faisait perdre de l’argent à McDonald’s, mais surtout ça mettait en lumière ses pratiques sociales infectes. Pendant la grève d’Arcade, on s’est attaqué à l’image de marque du groupe Accor, le donneur d’ordres, en allant « visiter » ses hôtels, pour informer les clients et les amener à manifester leur solidarité. Et depuis le licenciement de Faty, on a trouvé une forme d’action plus conviviale, mais qui ne les emmerde pas moins : on pique-nique toutes les semaines dans un hôtel différent. Cela nous permet à la fois d’entrer en rapport avec les clients et les salariés de façon détendue et de mener notre enquête sur la sous-traitance du nettoyage, que nous ne cessons de dénoncer, et qui persiste, quoi qu’en dise la DRH… Au fond, il s’agit de rendre visible ce qui, en temps normal, est soigneusement masqué.

Il y a d’évidentes différences entre les grévistes et les gens qui participent à ces comités de soutien ?

J : Au départ, il y a une différence d’expériences, bien sûr. Après plusieurs années de soutien à des grèves, on finit par avoir une idée plus précise de ce qu’on peut faire. Pourtant, nous aussi, dans une grève, on a tout à découvrir. Quand on a commencé à aider les femmes de ménage grévistes d’Arcade, je ne savais strictement rien de leurs conditions de travail ni du fonctionnement des boîtes de nettoyage, ce sont elles qui nous l’ont appris. En revanche, elles s’exprimaient mal en français et connaissaient peu les règles essentielles de la société française, en ce sens nous avions plus d’outils qu’elles pour nous mouvoir dans la société.

N : Sur la question du fonctionnement et de l’organisation, tout se fait ensemble. Les salariés engagés dans le conflit et le comité de soutien se retrouvent autour de la même table, à l’occasion de réunions hebdomadaires. Le mode de fonctionnement est clair : on discute ensemble sur la base des informations qui arrivent, et à partir de là on décide ensemble de la suite à mener et on la mène ensemble. En revanche, ce sont les grévistes qui décident des objectifs de la grève et à quel moment ils veulent arrêter, en fonction des éléments de la négociation qui comptent le plus pour eux. On fait tout pour qu’ils conservent la maîtrise de leur mouvement, y compris par rapport à leurs syndicats et à leurs avocats.

On peut imaginer que ces « comités de soutien » ont été accusés de tous les maux : manipulateurs, réformistes, idéologues, etc.

J : Pas tant que ça, on nous ignore surtout. Mais c’est vrai que certains de ceux qui se veulent radicaux nous reprochent de faire du « syndicalisme ». Ne pas laisser de miettes à la fin de nos pique-niques pour ne pas donner plus de boulot aux femmes de ménage, c’est trop syndical et pas assez radical…

N : Le collectif n’est pas Zorro. Il aide des gens qui sont déjà entrés en lutte, qui ont déjà pris leur décision. Il donne un petit plus à ce qui existe. Il n’est pas question de faire démarrer un mouvement. On n’est pas dans un rapport du style « On est ceux qui savent et on va vous donner la recette. » Si des gens prennent des initiatives, on les aide. Si des gens nous attendent pour prendre des initiatives, il n’en est pas question. C’est un principe.

Vous faites le lien avec la mémoire et l’histoire du mouvement ouvrier ?

J : La culture militante n’est pas sans importance, bien sûr, dans ce qui nous fait marcher. Beaucoup d’entre nous ont sans doute le sentiment de renouer avec une tradition libertaire des origines. Mais il s’agit surtout de découvrir des formes d’action pour nous battre dans le monde d’aujourd’hui. Savoir saisir l’occasion aussi et réagir rapidement. Pourtant, ce qu’on fait est simple et reste à la portée de tout le monde, ça suppose surtout de la motivation et de l’obstination.

Quels sont les rapports entre les comités de soutien et les avocats et syndicats ?

N : On n’a jamais cherché à monter les grévistes contre leurs avocats ou contre leurs syndicats, malgré tout ce qu’on peut penser nous-mêmes de la bureaucratie voire de la corruption syndicales. On essaie d’être pragmatiques, avec comme ligne de conduite de tout faire pour aider les grévistes à gagner. C’est vrai que, comme nous privilégions l’action de terrain, nous nous sommes trouvés plus d’une fois en désaccord avec la stratégie du syndicat et de ses avocats, qui ont généralement tendance à privilégier l’action juridique. On tente alors d’expliquer notre point de vue aux grévistes, mais au bout du compte ce sont toujours eux qui décident. La grève des salariées d’Arcade, par exemple, s’est terminée sur un accord confidentiel entre les avocats du syndicat et ceux du patron. Le problème, c’est que cela empêchait toute généralisation aux autres salariés. Mais les grévistes étaient épuisées, ça faisait un an qu’elles par Berthétaient en grève, et elles l’ont accepté.

Vous êtes essentiellement tournés vers la question du travail ?

N : C’est la relation salariale qui est la relation fondamentale dans cette société. On a trop tendance à l’oublier ces dernières années au profit de grands rassemblements alter ou anti-mondialistes, qui donnent des mouvements « hors sol », sans racines dans la vie quotidienne des exploités.

J : Le travail, c’est le nœud où tu te confrontes au vrai pouvoir, à ceux qui te tiennent. Et c’est malgré tout un « lien ». Aider des grévistes à se battre contre l’exploitation dans leur boîte, c’est indirectement se battre contre sa propre exploitation. Dans ce qu’on fait, il s’agit d’entraide, pas de compassion. La lutte des sans-papiers, par exemple, aurait tout à gagner à s’attaquer aux patrons négriers, à mon avis : cela lui permettrait de faire plus largement l’unité autour d’elle et lui donnerait des moyens de pression qu’elle n’a pas actuellement.

À quoi pourriez-vous comparer l’activité de ces comités de soutien ?

J : Si on doit chercher des similitudes, je crois qu’il faut regarder du côté des États-Unis. Il y a là-bas plusieurs expériences d’intervention de la « société civile » en soutien à des luttes contre l’exploitation du travail, même si la culture politique et les méthodes ne sont pas les mêmes. En Floride, par exemple, des cueilleurs de tomates sud-américains, qui travaillent dans des conditions épouvantables et pour des salaires misérables, ont obtenu au bout de trois ans de lutte que la multinationale Taco Bell, le principal commanditaire, paie plus cher ses tomates et que la hausse soit répercutée sur les salaires, et cela grâce à une large campagne de boycott organisé par une « coalition » où l’on trouvait aussi bien des églises protestantes que l’extrême gauche. Il y a aussi d’autres regroupements qui ont joué un rôle important au moment de la grande grève des nettoyeurs à Los Angeles, qui s’est ensuite propagée à New York et Boston. Leurs méthodes sont très au point : ils invitent un maximum de gens à entrer dans leur réseau en s’engageant à être disponibles au moment opportun. La gauche de Boston s’est ainsi mobilisée pour bloquer les routes et faire des piquets en soutien à la grève, à un moment politiquement crucial pour la mairie. Et ça a payé. Je crois que ce sont des méthodes qui sont appelées à prendre de l’importance.

N : C’est une américanisation dont on parle peu…

J : Mais c’est vrai que ces méthodes sont parfois ambiguës. À Boston, l’initiative n’est pas venue des grévistes eux-mêmes, mais du syndicat qui avait mis au point cette stratégie : les membres des réseaux de soutien ne connaissent pas les grévistes et ne les rencontrent pas. Ça pose quand même un problème.

N : Sur le plan historique, s’il y a une expérience dont on peut s’inspirer, c’est bien celle des Industrial Workers of the World (IWW). Au début du XXe siècle, les membres des IWW circulaient à travers les États-Unis, incitant les ouvriers, sans distinction de race, de sexe, de croyance ou de nationalité d’origine, à pratiquer l’action directe. C’est-à-dire à mener des grèves décidées et contrôlées par les travailleurs directement concernés, ce qu’ils appelaient « la démocratie ouvrière ». Ils pouvaient mobiliser des milliers de personnes en un lieu et à un moment précis, ce qui leur donnait une force sans rapport avec leur effectif réel. Les IWW faisaient des journaux en dix-huit langues (nous, avec nos petits moyens, on a fait des tracts en quatre, cinq, six langues). À leur époque, ils ont su contrer la stratégie des patrons et de l’État qui consistait à jouer la division entre nationalités d’origine. Ils se sont appuyés sur les éléments d’appartenance nationale pour servir de cohésion à la lutte. Ils ont montré qu’il était possible de transformer un élément de faiblesse en élément de force. C’est une question qui reste centrale aujourd’hui, dans l’état actuel des rapports de forces.

contact : fatysolidarite[at]hotmail.com

Voir aussi « Cinq ans de bagarre » et « Amérika ! Amérika ! ».



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Par Gilles Lucas


Par Sébastien Dubost


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