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Très haute tension et contestation verticale en haute-durance

Trilogie hivernale en pays gavot


paru dans CQFD n°152 (mars 2017), rubrique , par Marcel Baudissard, illustré par , illustré par
mis en ligne le 27/03/2017 - commentaires

En 268 avant Jicé, les troupes d’Hannibal remontaient la vallée de la Durance pour tenter de mettre une roustasse à la Rome antique. Deux millénaires de chaos plus tard, ce sont à d’autres armées que les habitants de ce bout des Hautes-Alpes se trouvent funestement confrontés. Les électriciens à très haute tension, parangons assumés de la surconsommation énergétique, ont fini par s’intéresser au corridor durancien – pour le foutre en l’air. Les éléphants ont fait place aux bulldozers. Mais, tandis que les travaux de construction de ces nouvelles lignes THT continuent d’éventrer nos montagnes, de sympathiques et sportives formes d’intervention ont vu le jour sur les pylônes défigurant la vallée. [1]

RTE : fume, c’est d’la haute tension !

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17 décembre, La roche-de-Rame. Rhabillage en règle et pour l’hiver de pylône à la mode durancelle.

La Haute-Durance reste une des voies les plus directes pour rejoindre les concentrations urbaines d’Italie du Nord depuis le bassin méditerranéen français. Mais ces sacrées montagnes qui ceignent cette vallée des Alpes entravent fortement la circulation des marchandises ! Et les cols sans tunnel ni lignes à grande vitesse, cela fait mauvais genre sur les cartes européennes. Aussi, derrière la soi-disant rénovation du réseau électrique entreprise par RTE se cachent quelques perspectives de « développement économique » que seuls les avaleurs de couleuvres politiciennes se refusent à voir.

Ivres de destruction
Courant 2009, RTE (Réseau de transport d’électricité, filiale d’EDF) annonce un plan de réhabilitation des lignes existantes et une modernisation du réseau, anticipant l’augmentation supposée de la consommation d’eléctroc’ [2] – c’est qu’il faudra bien les nourrir, les futurs parcs de canons à neige rêvés par nos joyeux édiles... Un projet à 243 millions d’euros dégueulant du lac de Serre-Ponçon au nord de Gap jusqu’aux portes de Briançon. Ce seront 349 pylônes qui vont baguenauder aux confins du parc national des Écrins, au beau milieu de zones sensibles et préservées, dans un environnement tant vanté par les vendeurs de sport-nature. Avec des conséquences certaines sur le devenir de l’activité locale – 80 % du PIB départemental dépendrait du tourisme. Ça va devenir compliqué de fourguer du « au cœur des Alpes vraies » et autres foutaises marketing dans un paysage ravagé. Sans même causer des implications sanitaires à foison (champs électromagnétiques et autres bousins pour les habitants devant subir le passage des lignes à proximité de leurs habitations [3]), ni des multiples turpitudes environnementales pour la faune, la flore et tout l’toutim. Et, inutile d’attendre que les travaux prennent de l’ampleur pour constater l’immensité des méfaits, et pas seulement sur le décor : à peine les premiers chantiers de déboisement initiés, même le plus miro des observateurs pouvait s’apercevoir que l’opérateur n’en avait rien à carrer. C’est qu’en loucedé, quoique masqués, les enjeux sont de taille : saloper le dernier grand couloir de communication des Alpes occidentales non encore exploité industriellement pour faire avaler aux populations de futurs projets favorisant la circulation des flux ; refourguer à terme le surplus de la merveilleuse production nucléaire française à l’Italie et aux Balkans – si les centrales d’EDF n’ont pas finis de se fissurer d’ici-là ; relier Marseille à Turin et aux marchés de l’Est par le couloir de la Durance en le connectant à la vallée de Suse, son autoroute et son tristement fameux TAV… ad nauseam.

Alpinisme enragé

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26 novembre, Puy Saint-Eusèbe. Une slacklineuse prend son envol au dessus du lac de Serre-Ponçon.

Alpinistes engagés
À l’automne 2016, alors que le projet avance sans mollir, la mobilisation des opposants semble sur le point d’entrer en hibernation : abattement et résignation se font ressentir. Difficile, il est vrai, de ne point se sentir chocolat face à la rapidité des destructions, et leur apparence irrémédiable, malgré plus de deux années de lutte sur le terrain – et une forte répression [4]... Dans les villages, les regards se tournent vers le ciel : la neige va-t-elle être au rendez-vous ? La saison touristique sera-t-elle prospère ? L’or blanc tant attendu permettra-t-il de stopper ces foutus chantiers forestiers et la ronde infernale des hélicos parachutant leurs sinistres mécanos d’acier ? Aussi, avant que la vallée ne s’adonne à l’entière satisfaction des vacanciers, une nouvelle série d’actions plutôt spectaculaires sont menées par des acteurs plus ou moins anonymes de la verticalité locale, sous l’égide et la houlette de Bibi Fricotin [5], alpiniste-écrivain connu pour ses expéditions au long-cours. Histoire de rappeler à RTE que l’opposition à ses projets se doit de rester visible, le terrain de manœuvre choisi se rapproche au mieux des lieux du crime : une jolie palanquée d’initiatives re-décoratives sur les pylônes eux-mêmes !

Grandes Jorasses
Le premier acte de cette trilogie s’est déroulé au-dessus du lac de Serre-Ponçon, sur la commune de Puy-Saint-Eusèbe. Ici le saccage se donne à voir dans toute sa démesure. Sur cette portion du chantier, nous avons affaire à deux lignes parallèles de 225 000 volts, imposant une double tranchée de 40 à 60 mètres de large et l’installation de pylônes d’une cinquantaine de mètres de haut. L’idée est donc venue, afin d’attirer l’attention médiatique sur cette vomisserie, de tendre entre deux de ces immondes tours Eiffel, à plus de 40 mètres de hauteur, une sclackline (ligne de sangles) de 80 mètres de long sur laquelle évolueront quelques highliners, spécialistes de cette activité sportive acrobatique. Chose faite en ce samedi 26 novembre pendant plus de deux heures, après un intense turbin de préparation mené dès potron-minet par une équipe éclectique de varappeurs clandestins. Une sorte de première mondiale dont la Haute-Durance se serait bien passée. Protégé de toute ingérence inopportune de la maréchaussée par une quinzaine de militants issus des collectifs No-THT 05, tout ce petit monde a pu rejoindre ses bases peu ou prou secrètes, photos et vidéos choc en besace.

Cervin
La seconde opération aura lieu plus au nord sur les portions comprises entre Guillestre et Briançon. Là aussi, toute l’étendue de l’enfumage organisé par RTE se manifeste : présentés comme une simple rénovation d’un réseau vieillissant et supposés porter une ligne de 63 000 volts, les pylônes en cours d’installation sont de même modèle et hauteur que ceux accueillant les câbles THT construits en aval… Il semblerait qu’en haut lieu, l’on ait anticipé sur une interconnexion des réseaux THT que rendrait possible le prolongement de la ligne vers l’Italie par le col du Montgenèvre – un genre de continuité dans la dévastation ! En vue de dénoncer une fois de plus cette vilaine mascarade, ce ne sont pas moins d’une quinzaine de pylônes haut perchés qui furent nuitamment escaladés entre les 16 et 17 décembre sur les communes de Réotier, Champcella, l’Argentière-la-Bessée et Saint-Martin-de-Queyrières. Pour le coup, il s’agissait de faire flotter au vent de la colère de longs calicots de tissu orange – couleur de la lutte anti-THT. Une nouvelle façon de dénoncer les mensonges des politiciens et des aménageurs… Ainsi, un certain nombre de binômes incertains profita d’un beau clair de lune pour envoyer également un message personnel au plus roublard des élus haut-alpins : l’ineffable futur ex-député-maire du coinstot, Joël Giraud – le roi d’la chaine à neige et du rétropédalage. Et de faire savoir que les injonctions de RTE quant à l’inaccessibilité de leurs chantiers de merde, on s’en tamponne gentiment le prozinard.

Eiger
Quant à la troisième de ces ascensions pylônesques, elle prit pour cible, dès le lendemain en fin de journée, la seule des mégastructures, sise en bordure de Durance et parfaitement visible depuis l’ex-RN 91, qui avait échappé la veille à la ferveur décoratrice de ces alpinistes d’un genre nouveau. Trois grimpeurs l’habillèrent entièrement de tulle orange et bleu, en mode land-art et en vingt minutes chrono, tandis que s’achevait une assemblée de vallée, convoquée juste sur l’autre rive, réunissant les contestataires locaux de « la Haute-Tension et son monde ». Les participants furent conviés à venir admirer ce flamboyant bras d’honneur lancé à la face moisie de RTE. Les poulardins n’étaient point invités ; ils crurent pourtant bon de ramener leur vilaine tagada, sans conséquence par ailleurs. La performance était de surcroît enrichie d’un spectacle pyrotechnique à la sauce faites-pas-chier. Une attraction venant appuyer les opposants qui réclamaient en vain que la préf’ publie un rapport administratif sur les tribulations des gougnafiers de RTE. Les collectifs, qui venaient de s’en procurer un exemplaire tombé-du-costard [6], voulaient profiter de ce Noël No-THT pour en faire quelque scandaleuse publicité. Peine perdue, même la risible presse régionale n’a pas moufté : que sont-ce pléthores de « manquements » environnementaux au regard du devenir énergétique de la Nation ? Au moins, le feu d’artifice était-il réussi…

Gaffe aux marmottes carnivores !
Avec l’arrivée des premiers hivernants, et en attendant celle des flocons salvateurs, la bande à Haute-Durance en Résistance et ses complices, y compris nos alpinistes enragés, s’en sont retournés en leurs tanières… Espérons pour le devenir de nos vallées alpines que le réveil printanier s’avérera aimable aux réfractaires et douloureux aux Attila du progrès : les travaux sont loin d’être terminés ! Après les pylônes et avant la mise sous tension du nouveau réseau, il restera les opérations de bobinage et de construction des transformateurs pour s’occuper les intersaisons… Manière de se faire la paluche en attendant les futurs projets de destructions massives en gésine !

« RTE Leaks » : bagatelles pour un massacre à la tronçonneuse

Non content de raconter des gros balourds (en veux-tu, en voilà) pour bousiller au mieux la vallée, RTE ne respecte en rien les obligations réglementaires qui lui sont faites quant à la menée des travaux. Heureusement que la préfecture des Hautes-Alpes veille au grain (à moudre) en refusant que soit rendu public le « rapport de manquement administratif » sur les agissements de l’opérateur et ses exécuteurs de basses œuvres. Établi entre juin et octobre 2016 après les contrôles effectués par la Direction départementale des territoires sur 137 pylônes en voie de montage, ce rapport consigne une foultitude d’infractions – 83,6% de tracés de pistes non conformes aux autorisations ! Si prompt à fustiger des opposants pourtant bien pacifiques, le préfet de Gap a préféré se le garder par devers lui – sans doute pour assurer la sacro-sainte « liberté du travail ». Heureusement que les collectifs No-THT veillent eux-aussi au grain (de sel) en disposant de quelques taupes, certainement fort marries que leur boulot ne soit pas reconnu à sa juste valeur. Morceaux choisis – et volés !

Rapport de Manquement Administratif
Direction départementale des Territoires des Hautes-Alpes
Force est de constater que la stricte mise en œuvre des mesures prescrites d’encadrement écologique des travaux n’est dès lors pas respectée.
• (80% des supports contrôlés sont desservis par des pistes modifiées) constitue une non-conformité majeure, récurrente, contradictoire avec les engagements de RTE sur ce chantier à tolérance réduite et par conséquent risquée. La MISEN a d’ailleurs alerté RTE à plusieurs reprises sur le risque de contentieux auquel il s’expose en l’état, si les opposants au projet relevaient de leur côté ces écarts aux règles de droit.
• Aucune action de police administrative ou judiciaire n’a été engagée depuis le RMA relatif à P1, la MISEN ayant privilégié jusqu’à présent l’accompagnement du porteur de projet, de façon à éviter les dérives et les incompréhensions, tout en veillant à lui rappeler son intérêt à respecter rigoureusement les autorisations délivrées pour éviter d’alimenter de nouveaux contentieux dans le contexte de forte opposition qu’il rencontre sur ce projet.


Notes


[1Pour un état (d’urgence) des lieux sur l’ampleur des dégâts et leurs implications, comme sur la critique et le refus de cet énième Grand Projet Inutile, ou encore sur la chronologie de la lutte et ses répercussions judiciaro-policières, le lecteur curieux se reportera avec profit, pertes et fracas aux sites internazes animées par les opposants : celui de l’association environnementalo-citoyenniste AHD et celui, plus activiste, des collectifs « Contre la THT et son monde ».

[2Premier enfumage de masse : le 13 juillet 2016, RTE a fini par reconnaître que son bilan prévisionnel de consommation était surévalué – d’autant qu’avec les dernières élucubrations du ministère dit « de l’Environnement », la vallée est devenue un TEPOS (Territoire à énergie positive) supposant favoriser des modes d’énergies autonomes…

[3RTE a joliment réglé là aussi un problème réglementaire en faisant gommer sur les plans cadastraux les baraques situées à moins de 100 mètres des futures lignes – distance minimum que la législation est supposée lui faire respecter !

[4Pour les keuché de soutien aux victimes de la vindicte de RTE, une seule adresse : Amicale des opposant(e)s aux lignes THT – Mairie Le Clos – 05310 La Roche-de-Rame.

[5Le nom et le prénom de l’animal ont été modifiés. Les amateurs de vedettariat et d’images dronesques pourront jeter un coup d’œil sur les liens ici et .

[6Voir « RTE Leaks », ci-dessous.



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Par Marcel Baudissard


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