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Linky : du lien avec qui ?


paru dans CQFD n°152 (mars 2017), par Bruno Le Dantec, illustré par
mis en ligne le 05/12/2018 - commentaires

Paranos et hypocondriaques, les opposants au compteur « intelligent » qu’Enedis (ex-ErDF) prétend imposer à 35 millions de foyers ? Plutôt de lucides usagers, échaudés par une énième promesse de progrès s’avérant nuisible à la santé autant qu’aux libertés.

Par Hector de la Vallée {JPEG}

***

«  Il s’agit de compteurs communicants, capables de recevoir et d’envoyer des données sans intervention humaine, pour la mesure et la gestion des flux. De tels compteurs permettent de suivre en temps réel la consommation énergétique d’un bâtiment, foyer ou entreprise. » Ainsi parlait le rapport « Technologies-clés 2015 », remis au gouvernement Fillon en mars 2011. Et d’ajouter : « En termes d’acceptabilité, le problème de l’atteinte à la vie privée est soulevé par plusieurs associations de consommateurs. La question de la rétention des données doit donc être traitée de manière attentive. [1]  »

Denis Palacin nous reçoit chez lui, dans une cité des quartiers Nord de Marseille. Président de la fédération des Comités d’intérêt de quartier du 15e arrondissement, il est l’un des pourfendeurs les mieux équipés des Linky, Gazpar [2] et autres smart meters. Technicien-télé à la retraite, armé d’appareils de mesure, il traque les ondes et les surcoûts qu’impliquent ces compteurs dits intelligents. « La surabondance d’ondes électromagnétiques provoquée par l’usage permanent du courant porteur en ligne (CPL), additionnée à celles des antennes-relais de la téléphonie portable ou de la Wifi, est une des principales raisons de refuser Linky.  » Le cancérologue Dominique Belpomme a exprimé sa préoccupation face à une telle surcharge. « Et pour transmettre les millions de données collectées par Linky, il faudra multiplier les bornes et les antennes-relais, augmentant ainsi le brouillard d’hyper-fréquences dans lequel nous baignons déjà.  »

Cosinus phi à l’appui, Palacin dénonce l’arnaque à venir : « Économique, Linky ? Le changement d’unité de mesure du kilowatt au kilovoltampère (1 Kwh = 1,25 Kva) ne peut que renchérir les tarifs, alors qu’il est supposé aider à mieux gérer les dépenses d’énergie.  » À la fois compteur et disjoncteur, Linky sera, selon l’UFC-Que choisir, moins tolérant aux dépassements de puissance que les anciens disjoncteurs. Autrement dit, il « pétera un plomb » plus vite. Ce qui va impliquer, pour beaucoup de foyers, de passer à un abonnement d’une puissance supérieure. « C’est absurde : sept milliards d’euros vont être dépensés pour remplacer 80 millions de compteurs d’eau, de gaz et d’électricité ayant une espérance de vie de 60 ans par de nouveaux compteurs d’une durée de vie de 15 ans !  »

Ondes électro-magnétiques décuplées, contrôle à distance et en détail de la consommation, données commercialisables, coût d’installation faramineux qui se répercutera tôt ou tard sur les factures… Les motifs pour dire non à Linky sont multiples. « La technocratie s’invite chez moi et ce passage en force m’est insupportable, lance Isabelle Taitt, du collectif Marseille-centre. Nous allons servir de cobayes, au mépris de notre santé et de notre vie privée. » Philippe Monloubou, patron d’Enedis, déclarait début 2016 : « Nous sommes déjà, à l’heure où je vous parle, un opérateur du Big Data.  » Il s’enflammait : « Linky ouvre tout un écosystème qui, lui, élargit un champ presque infini. Après, c’est le marché lui-même qui va décider des possibilités.  » Jolie formule pour dire qu’Enedis ne se privera pas de monnayer les infos que Linky va amasser à propos de ses clients. Sans se soucier outre mesure des risques de piratage de ces données…

« Équipé d’une puce électronique à radio-fréquences (RFID), Linky transmet à distance nos données personnelles de consommation électrique. Soit, dans un monde où tout fonctionne à l’électricité, le détail de votre vie domestique. Vous prenez votre douche le matin. Vous avez des invités à la maison. Vous regardez trop la télévision. Vous avez changé de rythme de vie, etc. [3]  » Tout cela, le mini-big brother qu’est Linky le saura. En temps réel. Et dire que le Big Data (macro-gestion de micro-données) représente déjà 10 % de la consommation électrique actuelle !

Par Hector de la Vallée {JPEG}

Dans les quartiers Nord de Marseille, certains se sont opposés physiquement, comme à la cité Saint-Louis, à la venue des techniciens de Phinelec, sous-traitant d’Enedis. Marc Morel, président du collectif d’intérêts citoyens de l’Estaque, s’en réjouit : « Notre baptême du feu, ç’a été contre l’implantation d’une antenne-relais SFR au cœur du noyau villageois de l’Estaque. Avec le soutien de l’association Caponord et après trois ans de bagarre, nous avons gagné ! Aujourd’hui, nous sommes mobilisés contre Linky. » Attablés en terrasse, Evelyne, Marc et Isabelle évoquent de nombreux dysfonctionnements signalés après connexion. «  Sans blindage des câbles électriques, le CPL émis va rayonner et risque de provoquer des interférences avec les appareils électriques présents dans l’appartement. » Mais Enedis s’en lave les mains : une fois installés les compteurs, les éventuelles avanies du domicile ou du commerce ne regardent plus le fournisseur.

Isabelle insiste sur la stratégie qui sous-tend ce projet : « L’industrie nucléaire française est appelée à fournir l’énergie constante sur le marché européen, voilà pourquoi ils veulent calculer les fluctuations de la demande au plus près.  » En euro-langue de bois, il s’agit de « transition énergétique vers une croissance verte », mais Enedis oublie que l’application de cette directive n’a pas caractère obligatoire pour les particuliers. D’après les opposants marseillais, le prestataire Phinelec exercerait des pressions par téléphone. Touchant une prime pour chaque compteur posé, les techniciens n’hésitent pas à rouler des mécaniques pour impressionner les vieilles dames ou à s’introduire dans un jardin en sautant par-dessus la haie. Evelyne, habitante du Panier, raconte qu’elle a été alertée de leur intrusion par une coupure de courant intempestive, sans préavis.

À ce jour, plus de 320 communes ont décrété Linky indésirable. « Presque la moitié des 700 collectivités locales concernées par la première tranche d’installation  », précise Marc. Les 800 collectifs anti-Linky recensés pourraient être le frémissement d’un refus majeur. Maryse Joissains, maire Les Rép’ d’Aix-en-Provence, a repoussé sine die la mutation vers Linky dans les édifices municipaux. Le 9 mai 2016, lors d’une réunion publique à la mairie des 15e et 16e arrondissements de Marseille en présence de Bernard Lassus, directeur du programme Linky chez Enedis, la maire de secteur Samia Ghali et le député Henri Gibrayel, prenant la mesure de la fronde, ont fini par admettre que rien ne devrait se faire contre la volonté des habitants.

Contrairement à ce qu’affirme la propagande, les particuliers peuvent refuser Linky. Pour cela, ils doivent prendre les devants en signifiant leur refus par lettres recommandées avec accusé de réception adressées à Enedis et à la mairie, puis en placarder une copie sur leur porte ou sur l’ancien compteur. « Aucun objet connecté ne peut être imposé à un particulier », assure la directive européenne de 2009. C’est à ce titre que la Ligue des droits de l’Homme a demandé un moratoire. L’Allemagne, avec six autres pays européens, a choisi de n’imposer ces compteurs qu’aux entreprises. En Australie, au Québec et en Californie, les smart meters ont été démontés sous la pression d’un mouvement de protestation nommé «  Take back your power ».

Des lettres-type bien argumentées circulent pour inspirer les millions de déserteurs potentiels. Le signataire y déclare préférer le contact humain à l’inhumaine mise à distance numérique qui se généralise. 6 000 releveurs de compteurs sont menacés de licenciement à cause de Linky.


Notes


[1In Pièces et main d’œuvre, « Linky, l’enfer vert et le techno-totalitarisme ».

[2Équivalent du Linky pour GrDF.

[3Ibid cité.



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