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À Perpignan, main basse sur le quartier gitan

Tentative de putsch à la place du Puig *


paru dans CQFD n°168 (septembre 2018), rubrique , par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 30/11/2018 - commentaires

L’affaire a défrayé la chronique jusqu’aux colonnes du New York Times. Perpignan abrite dans son centre ancien une importante communauté gitane. Pour déloger ces indésirables, la ville envoie régulièrement les pelleteuses détruire des îlots d’immeubles.

Par Pirikk {JPEG}

***

Quartier Saint-Jacques, centre ancien de Perpignan. Son exotisme de favela : ses rues médiévales en pente jonchées de détritus, son linge aux fenêtres, ses gosses qui jouent dans les eaux du caniveau. Par endroits, des immeubles menacent de s’effondrer, alors on a mis des étais. Comme dans la rue Joseph-Denis ou dans celle des Quinze-Degrés, où des poutres en bois corsètent les façades. Le bas de la rue des Farines est condamné par un mikado en acier. La rumeur publique, nourrie d’un racisme anti-gitan décomplexé, accuse ces derniers de laisser s’écrouler leurs baraques.

Place du Puig, centre névralgique du quartier. C’est ici que chaque soir, les Gitans tissent et retissent leur liant communautaire. On dirait que l’immeuble jouxtant la rue de l’Anguille s’est pris un obus sur la tronche. Un morceau d’escalier colimaçonne dans le vide. Des murs de faïence saillent à travers les éventrations. Des grilles de protection portant l’inscription « Risque d’effondrement » interdisent tout accès.

Le 27 juillet, les pelleteuses stipendiées par la mairie entament la destruction de cet énième îlot jugé insalubre. La goutte d’eau. Excédés de voir leur quartier partir en poussière, une soixante d’habitants du quartier bloquent le chantier. Quelques jours plus tard, une délégation est reçue par le préfet. Furax, Pierre Parrat, premier adjoint en charge de l’urbanisme, exige la reprise des travaux. « On a dit : pas question, résume Jean-Jean-Bernard Mathon, président de l’ASPAHR [1] . Les échanges étaient houleux. La semaine suivante, le préfet organise une seconde réunion, sans les élus cette fois. La mairie est hors jeu ; le préfet plaide à son tour pour la démolition. On lui répète : pas question. Notre position est simple : pour cet îlot, il faut réhabiliter ce qui n’a pas été détruit et reconstruire la partie démolie. » Face au risque de trouble à l’ordre public, le préfet maintient la suspension des travaux en attendant un énième round de pseudo-concertations prévu en septembre.

Haussmann revient

Le 20 juin déjà, la mairie catalane ordonnait la mise à bas d’un îlot de 13 immeubles. À la place : un carré de goudron borné de plots. Les autorités détruisent en promettant de reconstruire. Mais comme les autorités mentent, elles ne reconstruisent que dalle. Saint-Jacques ressemble à un gruyère. Les ravages d’une guerre sociale dont le but affiché est de chasser définitivement ce morceau de plèbe bigarrée de son cœur historique. Gentrifier enfin ce quartier au parcellaire médiéval dont sont friands les touristes. « On a fait le compte, explique Jean-Bernard. Depuis 2015, 82 immeubles ont été démolis dans le centre ancien, dont 59 rien que sur Saint-Jacques. Sur ces 59, 18 auraient absolument dû être conservés. » Le quartier a beau avoir été classé en secteur sauvegardé, les bulldozers de la mairie ne font pas dans les détails. On parle bien ici de reconquête. « La mairie contourne la loi en prenant des arrêtés d’insalubrité qui ne sont pas justifiés. Elle fait appel à des experts totalement incompétents. »

La façon de procéder est souvent la même : des équipes municipales estiment que tel immeuble présente un risque d’effondrement à cause, par exemple, d’infiltrations ou d’une poutre trop faible. Comme les familles sont pauvres, elles s’endettent pour faire les réparations. Mais fréquemment, les experts repassent et estiment que les travaux ne sont pas suffisants. Les propriétaires sont alors obligés de vendre. Une aubaine pour la mairie, qui acquiert le bien immobilier à prix cassé. Et le laisse dépérir. Le maire prononce alors un arrêté de péril, prémisse à la démolition. Jean-Bernard décrypte : « En général, la mairie se débrouille pour acheter des îlots entiers. Il s’agit de tracés médiévaux des XIIIe et XIVe siècles. Évidemment, les bâtiments ne datent pas de cette époque, il y a eu des reconstructions depuis. Mais souvent, les soubassements sont médiévaux. Démolir pour faire des places, relier les rues entre elles : c’est une perception de l’urbanisme qui ne respecte pas l’histoire et chasse la population locale. Au fond, Pierre Parrat se prend pour le baron Haussmann. »

Soirée du 23 août, on grimpe place du Puig. Les familles occupent les trottoirs et déambulent dans les rues. Les Gitans sont à la fraîche. Dehors. Ensemble. Nick revient sur ces articles accusant les Gitans d’être le jouet d’ambitions politicardes [2] : « Aucun politique ne nous a manipulés, on n’a besoin de personne pour s’organiser. Mais aujourd’hui, on a peur. » Peur d’être chassés et éparpillés. Les familles relogées le sont souvent à l’extérieur du quartier. Coup dur pour une culture qui tient surtout par sa cohésion communautaire. « On ne veut pas être séparés, explique Nick. Ils cherchent à nous diviser parce qu’ils savent qu’unis, on est fort. On veut rester ici. C’est le quartier de nos grand-parents, de nos parents. Même si c’est un ghetto complètement laissé à l’abandon. Nous sommes un patrimoine vivant... » Patrimoine vivant : l’expression suinte le sursis anxiogène. Le danger en maraude. Nick le répète : la confiance est rompue. Le bla-bla des politiques, leurs brassées de promesses – des logements dignes, un gymnase, un stade de foot, des vraies places –, tout ça ne vaut plus rien.

Bouille toute en douceur, Jonathan est pasteur. Il montre les décombres qui bordent la place : «  Ils cassent, et après ils veulent discuter ! On est des poissons, eux des requins. Pour moi, c’est une mafia. Les maisons sur le point de s’écrouler leur appartiennent. On a été obligés de leur vendre, parce qu’on ne pouvait pas faire les travaux. Certaines bâtisses valaient 60 000 €, mais on a dû les lâcher à 30 000. Et une fois achetées, ils les laissent pourrir... C’est un cercle vicieux. » Jonathan plaide le désenclavement. Il évoque la fac de droit réimplantée en périphérie du quartier. « Ce n’est pas uniquement notre quartier, c’est celui de tout le monde. Ils pourraient construire des logements étudiants, mais ils ne font rien sinon détruire. Comme on ne sait pas ce qu’ils ont derrière la tête, on n’est pas rassurés. Le doute nous fait péter les plombs. »

Stéphane Bern, « my hero »

C’était l’hiver dernier. Un restaurant aux abords du quartier. Une table réservée en fond de salle. Face à une demi-douzaine de pères de famille gitans, Olivier Amiel, adjoint en charge de la politique de la ville. Le brouhaha ambiant ne permet pas à l’auteur de ces lignes de comprendre l’entièreté des échanges, mais quelques bribes donnent un aperçu de la tractation en cours. Un homme lâche : « C’est terminé, l’époque où un patriarche décidait pour toute la communauté. » En face, l’élu tente de déminer le terrain, admet des « conneries passées ». La paix sociale se négocie au prix de quelques engagements de relogements, sur un coin de table.

Las, quelques mois plus tard, le pétard explose avec une force imprévue dans les doigts de l’ambitieux adjoint. Fin juin, les démolitions du quartier Saint-Jacques électrisent jusqu’à la permanente du royaliste Stéphane Bern, en charge d’une mission de sauvegarde du patrimoine. « Quel scandale, monsieur le maire ! », s’égosille l’animateur vedette sur les réseaux sociaux. Piqué au vif, Amiel dégaine un tweet bernicide, qualifiant ce dernier de « bouffon du roi Macron » et de «  pitre cathodique ». Et de dénoncer «  une attaque injuste et infondée contre Jean-Marc Pujol [maire LR de Perpignan] et la municipalité du fait d’une méconnaissance du projet co-construit avec les habitants depuis quatre ans ».

Concertation. Le maître-mot qui fait marrer Jean-Bernard Mathon : « Nous avons participé aux réunions avec la municipalité. Mais contrairement à ce que prétend l’élu à la ville, il n’y a jamais eu de concertation ! » Il poursuit : « Les familles gitanes n’ont jamais été informées des projets en cours. Quand les gens ont bloqué le chantier la presse a parlé de manipulation politique. Que dalle ! Ce sont vraiment les habitants qui se sont révoltés. Et pas que les Gitans. Des maghrébins, des riverains, des amoureux du quartier. C’était spontané. L’expression d’un vrai ras-le-bol. »


* En catalan, « Puig » (colline) se prononce « poutch ».


Notes


[1Association pour la sauvegarde du patrimoine artistique et historique roussillonnais.

[2Voir l’article paru sur Mediapart le 20/08/18, « À Perpignan, un député LREM pousse des gitans à troubler l’ordre public ».



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