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Raser les murs

Système carcéral : une question centrale


paru dans CQFD n°177 (juin 2019), rubrique , par Nadia M., illustré par
mis en ligne le 27/09/2019 - commentaires

Des débats portés par les Gilets jaunes aux colonnes des journaux de toute obédience, la question carcérale se fait discrète. Loin d’être un sujet annexe, la façon dont on enferme révèle pourtant bien des choses sur les tonalités totalitaires d’une société. Examen d’une machine à broyer.

Par L. L. de Mars {JPEG}

Le mouvement des Gilets jaunes a fort légitimement abordé la question de sa répression. En première ligne des critiques, les violences policières qui ont émaillé les cortèges. En arrière-fond, moins dénoncé, le déferement des milliers d’interpellés devant les tribunaux, qui a pourtant levé le voile sur une justice de classe expéditive, usant et abusant des comparutions immédiates pour condamner à tour de bras des prévenus à l’origine sociale fortement défavorisée. Mais une fois de plus, la question carcérale est restée relativement absente de la réflexion globale.

Or la prison n’est pas en dehors de la société : elle est son miroir grossissant. Le régime politique s’y met à nu. On a beau les cacher derrière de hauts murs, toujours plus loin en périphérie, en prétextant qu’il s’agit d’un mal nécessaire, les geôles ne disparaissent pas pour autant ! Et il faudra bien caser leur remise en cause à l’ordre du jour si l’on prétend vouloir changer ce monde.

De la casse sociale à la case prison

La situation actuelle n’est pas une dérive, mais une continuité. Dans la lignée de ses prédécesseurs, toutes couleurs confondues, Emmanuel Macron poursuit l’adaptation de l’appareil répressif à l’évolution du capitalisme. Alors que les réformes du code du travail et de l’assurance chômage entraîneront inévitablement un développement de la délinquance et de la révolte, la France pulvérise chaque année son record d’incarcérations. À l’instar du nombre de précaires, celui des prisonniers monte en flèche : plus de 71 000 personnes dans les murs et quelque 175 000 sous contrôle à l’extérieur. Bien loin de l’image généralement véhiculée par les médias, construite sur des faits-divers spectaculaires, les prisons sont avant tout peuplées de petits voleurs, dealers, récalcitrants, issus des classes populaires et alternant petits boulots et périodes de chômage, survivant au quotidien par la débrouille. Sauf qu’il y a un ordre à faire respecter et le meilleur des mondes à protéger : il faut donc en passer par un mélange de répression et de discrimination. Ainsi, il n’existerait plus de causes sociales et politiques à la délinquance ou aux mouvements sociaux. Les inadaptés n’ont qu’a bien se tenir et arrêter de s’attrouper.

Jusqu’à la mort

Si la moitié des peines assénées par les juges n’excèdent pas un an, de plus en plus d’actes, de mots et d’intentions deviennent des délits passibles d’enfermement. Ce qui relevait encore récemment d’une simple contravention vaut aujourd’hui des peines de prison fermes : provocation à la rébellion, outrage, conduite en état d’ivresse, dissimulation du visage lors des manifs… Le moindre délit est sévèrement réprimé, surtout si l’auteur est jeune, pauvre et d’origine étrangère.

En parallèle, les longues peines s’allongent. Alors que dans les années 1970, la peine maximum effectuée était d’environ dix-huit ans, aujourd’hui elle dépasse les trente années et flirte ainsi avec la perpétuité réelle. Abolie, la peine de mort ? Non, juste remplacée par la peine jusqu’à la mort.

S’il y a de plus en plus de prisonniers, c’est aussi parce que prévenus et condamnés restent de plus en plus longtemps en prison. S’il y a « surpopulation carcérale », c’est parce qu’il y a sur-enfermement pour des périodes de plus en plus longues.

Circulez, y a rien à voir

Réforme après réforme, les conditions de détention se dégradent, les remises de peines fondent, les activités à l’intérieur se raréfient, l’isolement progresse, les peines s’allongent. Le travail est rare et relève de l’exploitation (lire p. X), les soins sont indigents, les recours inopérants, les violences de l’institution couvertes… Dans certaines prisons, les deux promenades légales quotidiennes ne sont même plus assurées et ce sont des matelas à terre qui accueillent les nouveaux arrivants.

Malgré l’indifférence et l’extrême répression, les prisonniers continuent de se révolter contre ces conditions de vie insoutenables. Le 31 mars dernier, une centaine de détenus de la prison de Fresnes (Val-de-Marne) ont refusé de réintégrer leurs cellules. Les Éris (Équipes régionales d’intervention et de sécurité, les CRS carcéraux) sont intervenues. Confrontées à des « refus d’obtempérer », elles ont fait usage de la « force ». Des meneurs ont été identifiés et transférés dans d’autres prisons. Selon l’institution, leurs revendications concernaient les conditions d’hygiène et les fouilles systématiques instaurées à l’issue des parloirs. L’incident a été médiatisé, mais sans que soient jamais abordées les questions de fond. Quelles sont les véritables raisons de la révolte ? Quels moyens exacts ont utilisé les Éris ? Y a-t-il eu des blessés ? Les « meneurs » ont-ils été poursuivis ? Qu’en disent les prisonniers ? Comme d’habitude, le point de vue des premiers concernés est resté absent du débat.

Dans ce cas comme dans d’autres, l’individualisation, l’atomisation et l’isolement sont des armes terribles pour briser, anéantir, étouffer toute volonté individuelle ou collective de résistance. Les pouvoirs autoritaires en usent pour garantir leur pérennité et leurs profits en détruisant la possibilité même de changement. Le parallèle avec le monde extérieur est vite tiré : dans la rue ou derrière les barreaux, il s’agit de cadenasser les possibles.

Des QHS qui ne disent pas leur nom

Les quartiers de haute sécurité (QHS) devaient être abolis en 1981, grâce aux luttes menées par des prisonniers et grâce à une forte mobilisation à l’extérieur. Mais les promesses électorales n’engagent que ceux qui les croient. L’isolement carcéral, véritable torture blanche, s’est généralisé depuis les années 1980 en s’adaptant à la dangerosité supposée des personnes détenues.

La prison de Condé-sur-Sarthe (Orne), inaugurée par Christiane Taubira en 2013, est la version ultramoderne des anciens QHS pour longues peines. Dès son ouverture, des prisonniers ont dénoncé l’impossibilité de vivre dans ces conditions et ont tenté les gestes les plus désespérés pour être transférés loin de cet enfer. Le 5 mars, un détenu qui purgeait une peine de trente ans et s’était radicalisé en prison a agressé deux surveillants. Retranché avec sa compagne pendant près de dix heures dans l’unité de vie familiale, il a été neutralisé par le Raid. Lors de l’assaut, sa compagne a été tuée. Vous n’en saurez pas plus, ni sur les raisons de l’acte du détenu, ni sur les suites données à la mort de cette femme, ni sur cette prison de haute sécurité. La lutte contre le terrorisme justifie toutes les exactions.

Prisons à ciel ouvert

Versant courtes peines, l’opacité est aussi de mise. D’autant que l’État est confronté à un problème majeur : comment gérer à moindre coût la multiplication et l’allongement des peines ? Rien ne sert de condamner si la condamnation n’est pas effectuée, sachant que les 7 000 nouvelles places des prisons que le gouvernement prévoit de construire n’y suffiront pas. D’où la nécessité de développer de nouvelles formes d’enfermement aussi efficaces que les murs : la prison dehors. Dignes héritières de Robert Badinter, qui avait remplacé en son temps la peine de mort par les peines jusqu’à la mort, les ministres Rachida Dati, Christiane Taubira et Nicole Belloubet ont poursuivi et continuent de poursuivre le même dessein, en cherchant à développer la « contrainte pénale » (la personne n’est pas enfermée entre des murs, mais voit sa liberté restreinte par diverses obligations).

Contrairement à ce qu’affirment ses partisans, il ne s’agit pas d’une alternative à l’incarcération, mais de véritables peines supplémentaires qui viennent, à moindre frais, élargir la palette répressive. Résultat ? Le nombre de personnes placées sous le contrôle de l’État explose sans pour autant faire baisser le nombre de détenus et détenues. L’enfermement hors les murs, avec ou sans bracelet électronique, pourrait bien, si l’on n’y prend garde, faire de notre société tout entière une prison. Plus que jamais, la critique du système carcéral est le corollaire indispensable de la critique de la société qui le produit. Souhaitons que le mouvement des Gilets jaunes la remette, si ce n’est au centre des débats, tout du moins à son agenda.

Nadia M.


1 commentaire(s)
  • Le 29 septembre 2019 à 18h21, par Badmantintin -

    Il est vrai que les causes sociétales ne sont jamais interrogées quand on parle délinquance. Ce sont toujours les responsabilités individuelles de personnes déviante par essence qui sont incriminées (Monsieur/Madame a volé pour manger parce notre système individualiste ne permet pas à chacun une vie digne ? Tututut. Elle/il avait tout de même le choix de ne pas voler). Je travaille avec des personnes sortantes de prison et avec des personnes en aménagement de peine (aménagement à la barre ou à la fin de peine, de type Placement à l’Extérieur), et je suis toujours surpris d’entendre à quel point ce discours à infuser jusque dans les esprits de beaucoup de ces petits délinquants de nécessité. Ils sont souvent plus dur avec eux-même et leur compagnons d’infortune que je ne pourrais jamais le penser, et s’autoflagellent de ne pas s’en être sorti par eux-mêmes (au diable leur vie entière passée dans la misère, la débrouille et la violence).

    Cet article fustige les peines purgées hors les mûres, et je peux le comprendre, cependant, même si c’est rarement le cas, je reste, en la matière, partisan du moins pire : il vaut mille fois mieux, notamment en terme de désocialisation, ne pas mettre un pied dans l’enfer carcéral et purger sa peine à l’extérieur. Et pouvoir préparer sa levée d’écrou définitive avec une fin de peine aménageable ma paraît plus profitable que de sortir le jour J avec deux sacs cabas en main, et un ticket de bus et un mini-pécule libérable en poche. Évidemment, on pourra toujours m’opposer qu’on devrait pas avoir à choisir entre une poire à lavement et un sandwich au caca (cf Southpark), et on aura raison...

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