CQFD

Enfermer les sans-papiers

Ça craint dans les CRA


paru dans CQFD n°177 (juin 2019), rubrique , par Abbas El Kra, Dominique Lapaffe, illustré par
mis en ligne le 17/10/2019 - commentaires

C’est la dernière prison avant l’expulsion. Chaque année, des dizaines de milliers d’étrangers en situation irrégulière sont embastillés dans un centre de rétention (CRA). Un univers anxiogène et violent, où tentatives de suicide et grèves de la faim sont devenues courantes.

Par Etienne Savoye {JPEG}

Ne cherchez pas le centre de rétention administrative (CRA) de Lyon en plein centre-ville. Pour s’y rendre, il faut conduire 30 minutes en voiture ou acheter un ticket de tramway à 16,30 €. Dans un renfoncement, entourée par deux hôtels, la taule est constamment hantée par le vacarme du trafic aérien de l’aéroport Saint-Exupéry, situé à quelques pas. Pour les étrangers enfermés, chaque avion qui atterrit est une épée de Damoclès : redécollera-t-il avec moi ?

De l’extérieur de l’enceinte, on ne voit personne, sauf les policiers qui entrent et qui sortent. Les barbelés qui surmontent la haute grille, eux, semblent plastronner. Le 15 avril dernier, c’est en s’y accrochant qu’un détenu a tenté de se suicider. D’après un témoignage publié par plusieurs sites militants, ce sont ses camarades qui l’ont décroché. La préfecture du Rhône, elle, a préféré parler d’une tentative d’évasion [1].

« Avec une lame de rasoir, tu comprends ? »

En décembre 2017, au centre de rétention de Marseille, un jeune Albanais s’est pendu. En septembre 2018, au sein du CRA de Cornebarrieu, près de Toulouse, c’est un trentenaire algérien qui a mis fin à ses jours. Dans les faits-divers des journaux, au fil des rapports administratifs, dans les témoignages des associatifs et des « retenus » eux-mêmes, les récits de tentatives de suicide abondent. Les cas d’automutilation aussi : « Il y en a qui se frappent à la main avec le Gillette, avec une lame de rasoir, tu comprends  ? Ils veulent mourir », nous confirme Hakim [2], depuis la geôle lyonnaise où il est enfermé.

Les grèves de la faim ne sont pas rares non plus. À l’automne dernier, dans un communiqué alertant sur la « situation explosive dans les centres de rétention », la Cimade [3] relatait l’histoire d’un Tunisien breton « dont la fille handicapée réside en France » et « qui a cessé de s’alimenter pendant 45 jours pour protester contre son expulsion ». En janvier, une grève de la faim collective s’est déroulée dans quatre CRA différents : Vincennes (Val-de-Marne), Oissel (Seine-Maritime), Sète (Hérault) et Le Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne). C’est de ce dernier centre qu’Abdallah a téléphoné à Libération : « Les bâtiments sont mal nettoyés, ça pue, les toilettes sont bouchées tout le temps. Si tu réclames de la nourriture, tu es envoyé à l’isolement. On ne fait rien de nos journées, il n’y a aucune activité. Ils nous disent : “Si vous n’êtes pas contents, vous n’aviez qu’à rester chez vous.” Ils nous traitent comme des animaux  ! » [4] Début mai, à Rennes, une mutinerie a éclaté lorsque la police est venue chercher en pleine nuit un jeune Marocain pour l’expulser par surprise, après 59 jours de rétention. Plusieurs de ses co-retenus ont mis le feu à des matelas. Jugés en comparution immédiate, quatre d’entre eux ont écopé d’un à deux ans de prison ferme.

Trois mois à l’ombre

Ces quatre malheureux seraient-ils d’accord avec lui ? Un « retenu » lyonnais nous a soutenu que « le CRA, c’est pire que la prison ». Comment ça, pire ? Peut-être à cause de l’incertitude : en rétention, on se sait jamais quand, comment et vers où l’on sortira. En 1981, un séjour en CRA durait une semaine au plus. Avec les années, cette limite n’a cessé d’être repoussée. Au 1er janvier, elle a encore doublé, atteignant désormais les 90 jours.

Trois mois potentiels d’angoisse et d’enfermement, donc, pendant lesquels la préfecture tente d’obtenir un laissez-passer consulaire du pays d’origine, indispensable pour renvoyer l’étranger démuni de passeport. Petit grain de sable dans la grande machine à expulser, il arrive fréquemment qu’elle n’y parvienne pas : primo parce que certains « retenus » réussissent à dissimuler leur véritable identité ; secundo parce que de nombreux pays rechignent à délivrer ces laissez-passer [5]. Dans les CRA circulent cependant des histoires de personnes renvoyées vers des pays ne correspondant pas à leur nationalité…

Régulièrement, le temps-limite de rétention est atteint sans que la préfecture ait obtenu de laissez-passer. Dans d’autres cas, c’est le juge des libertés et de la détention qui, auparavant, ordonne de relâcher le retenu. Mais la sortie du CRA ne signifie pas le retour à une liberté absolue, puisque les contrôles au faciès permanents font peser une menace constante de nouvel enfermement. Plusieurs personnes nous ont confié avoir fait plusieurs passages en rétention, jusqu’à six pour certaines. Autant de séjours dont elles gardent un souvenir cruel, mais aucune vidéo : en rétention, tous les téléphones dotés d’appareils photos sont confisqués. Compliqué, dès lors, de prouver les insultes, humiliations et violences exercées, selon de multiples témoignages [6], par les policiers de surveillance.

Hakim ne dira pas le contraire : au CRA de Rennes, raconte-t-il, des policiers l’ont frappé, si bien qu’il a porté plainte. Libéré, il s’est vite retrouvé enfermé de nouveau, à Lyon-Saint-Exupéry. « Même à Rennes, c’est un peu mieux. Ici, il y a des grillages partout », dénonce-t-il. Avant de conclure : « Quand quelqu’un vient chez nous, qu’il soit français, allemand ou anglais, on l’invite chez notre mère, il mange le couscous. Mais nous quand on vient ici, ils nous mettent dans une cage  ! Il faut fermer ce centre. Cette terre est pour tout le monde ; il n’y a pas d’étrangers sur cette terre. »

Dominique Lapaffe & Abbas El Kra

Et surtout, la santé !

Dans un avis publié fin février, la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, Adeline Hazan, le rappelait clairement : « Au regard de leur précarité administrative, sociale et médicale […] et des troubles psychiques qui peuvent résulter de l’enfermement et de l’imminence d’un éloignement », les personnes enfermées en CRA « nécessitent une prise en charge particulière ». C’est loin d’être le cas.

Dans un des centres visités par les équipes de la contrôleuse, ce sont les policiers qui sélectionnaient les demandes de consultations médicales. De manière générale, « les effectifs et le temps de présence réelle des médecins […] ne respectent pas toujours » la réglementation. Et à l’exception du Mesnil-Amelot, pas de psychiatre ou de psychologue. Il arrive par contre régulièrement que des personnes soient placées à l’isolement « au motif qu’elles souffrent de troubles psychologiques ou psychiatriques ».

Au final, même si beaucoup de soignants et de policiers décèlent bien la dépression, l’angoisse, le stress et l’insomnie chez les retenus, « il est fréquent » qu’ils les minimisent, y voyant un « moyen de faire échec » à l’expulsion (« Ils font cela pour ne pas prendre l’avion ») : « Dans la mesure où elle peut conduire à la levée de la rétention pour raison de santé, la demande de soins psychiatriques se heurte à un soupçon d’instrumentalisation », explique le rapport.

À Lyon-Saint-Exupéry, plusieurs témoins nous ont assuré que les hospitalisations se font rares, alors que les blessures (violences policières, entre détenus, automutilations) sont très fréquentes. Un certain nombre de retenus seraient « drogués » de façon quasi permanente : alors que leur suivi médical est presque inexistant, il leur est administré des pilules de prégabaline (Lyrica), un médicament indiqué contre les douleurs neuropathiques, l’épilepsie et le trouble anxieux généralisé, dont les principaux effets secondaires sont la somnolence et les étourdissements. À en croire plusieurs témoignages de retenus, ce produit leur est délivré à posologie maximale, pour les maux les plus divers (douleur au ventre, à la tête, stress ou blessure).


Notes


[2Les prénoms ont été changés.

[3Association de soutien aux étrangers.

[5Un état de fait si intolérable aux yeux de certains qu’en 2018, pendant l’examen de la loi Collomb, une vingtaine de députés LR ont tenté de faire passer un amendement conditionnant l’aide publique au développement à la pleine coopération des pays d’origine en matière de laissez-passer.

[6Concernant le seul cas lyonnais, on peut en consulter de nombreux sur le site Crametoncralyon.noblogs.org.



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