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Confettis d’empire

Sous l’atoll, le pétrole


paru dans CQFD n°155 (juin 2017), rubrique , par Nicolas de La Casinière, illustré par
mis en ligne le 27/10/2018 - commentaires

Sous les vagues de l’océan Indien, quelques milliards de barils vous contemplent. Ils gisent là où flotte un parfum désuet d’empire colonial, autour de poussières d’îles revendiquées par Madagascar, l’île Maurice et la France... Surtout la France.

Par Nicolas de la Casinière {JPEG}

Élue du parti radical de bâbord (on ne dit plus de gauche, chez Macron), Annick Girardin va devoir gérer les miettes d’un empire colonial. Après la Francophonie sous Valls 1er et la Fonction publique en fin de règne hollandais, elle vient d’hériter de l’Outre-mer sous Macron. Et notamment, dans l’océan Indien, des îles Éparses, au nom si poétique. Mais à Madagascar, et à Maurice, les poètes n’en finissent pas de lâcher du terrain face aux diplomates gérant ce « conflit territorial ».

Depuis quarante ans, Madagascar, les Comores et Maurice revendiquent à la France les 53 km2 de ces quelques terres flottantes : Europa, Bassas da India, Juan de Nova, Grande-Glorieuse, l’île du Lys et Tromelin. L’enjeu est de taille : le contrôle de ces îles inclut de fait celui d’un vaste territoire maritime et de toutes les ressources qui entourent ces atolls à fleur d’eau. Cette Zone économique exclusive (ZEE) couvre 640 400 km2. Rien que Tromelin et son kilomètre carré arrondi, sans eau potable, où rien ne pousse, vaut 285 000 km2 de territoires marins riches en pétrole et en poiscaille – thons, langoustes, espadons (prononcer « ressources halieutiques »). Les experts en hydrocarbures espèrent 6 à 12 milliards de barils de pétrole et 3 à 5 milliards de m3 de gaz à extraire dans ce canal du Mozambique où surnage Tromelin, à 535 kilomètres au nord de l’île de La Réunion. En ces temps où l’or noir se fait rare, c’est un gisement qu’on ne lâche pas facilement. Le destin énergétique de la France, messieurs-dames...

Quoi, quoi, la COP 21 ? C’était des beaux discours, tout ça. Place à l’avenir. En 2008, la France a palpé 75 millions d’euros pour monnayer le permis de prospection – pétrole et gaz – à une compagnie nigériane, Sapetro, et à une américaine, Marex Petrolium, autour de l’île Juan de Nova. Le secteur aiguise les appétits. Un navire de recherche sismique de Singapour qui voguait sans autorisation a été même intercepté par une frégate de la marine nationale en septembre 2013 dans la ZEE d’Europa. Et dans les eaux du Mozambique, les géants Total (France), Eni (Italie) et Exxon (USA) ont investi dans une demi-douzaine de gisements off-shore.

Un postcolonialisme sous-marin

Selon les Malgaches, les Éparses sont à eux, puisque la France en a pris possession lors de la colonisation de Madagascar. Indépendante en 1960, la Grande-Île estime qu’elle aurait dû les récupérer à ce moment-là. D’ailleurs, en 1979, puis en 1980, l’ONU a sommé la France de les restituer. Mais celle-ci ne lâche pas facilement ces débris de colonies. En 2005, d’autorité, Paris a administrativement annexé les Éparses aux Terres australes et antarctiques françaises (Taaf). Avantage, ces Taaf sont hors Union européenne. Bien plus tranquille pour lorgner sur le potentiel pétrolier de la zone.

Mais pour les juristes, il y a quand même un hic à Tromelin. Selon Jean-Paul Pancracio, professeur de droit maritime à l’université de Poitiers, « cette Zone économique exclusive est bel et bien illicite en droit international, comme toutes celles que la France a déclarées et tracées autour des autres îles Éparses de l’océan Indien. L’article 121 de la convention de Montego Bay sur le droit de la mer précise que “les rochers qui ne se prêtent pas à l’habitation humaine ou à une vie économique propre n’ont pas de zone économique exclusive ni de plateau continental” ». C’est dit.

Maurice menée en bateau

D’autre part, pour Maurice, Tromelin aurait dû rester sous sa coupe lors du traité de Paris signé avec l’Angleterre en 1814. Plus récemment, la France a mené Maurice en bateau : après deux ans de négociation, un accord de cogestion, signé en juin 2010, s’est enlisé. Il n’a jamais été ratifié, jusqu’au refus catégorique, en janvier dernier, des parlementaires français de tous bords, clamant l’atteinte à la « souveraineté nationale » avec des envolées roulantes de trémolos sur le thème « la République est-elle toujours une et indivisible ? ». Rien que ça.

La couverture du n°155 de "CQFD", illustrée par Caroline Sury. {JPEG}

Pour asseoir sa légitimité à conserver Tromelin, la France est allée gratter des relents d’histoire saumâtre. à part quelques météorologues de passage, les seuls habitants connus de ce coin de terre quasi inabordable ont été des esclaves malgaches rescapés du naufrage d’un navire négrier de la Compagnie des Indes orientales, L’Utile, échoué là en 1761. Sauvés, mais laissés à l’abandon. L’équipage blanc était reparti sur un radeau de fortune, et les quatre-vingts Noirs, à qui on avait promis de revenir les secourir, sont morts les uns après les autres. Les autorités françaises auraient eu du mal à s’émouvoir pour ces esclaves en perdition, synonyme de marchandise en déperdition. Quinze ans après, on ne retrouvera plus que sept femmes et un bébé de huit mois.

Ce qui donne aujourd’hui un prétexte à des fouilles archéologiques, à une exposition présentée à Nantes, Bordeaux et Bayonne, à une bande dessinée mémorielle, un bouquin au CNRS ou un documentaire de 52 minutes… « On n’a pas été l’alibi de ces revendications territoriales, mais plutôt leurs victimes », concède Max Guérout, responsable du projet archéologique à Tromelin. Il aimerait tant que « le travail scientifique et historique soit au-dessus des problèmes diplomatiques et du tumulte des actions politiques ». Des considérations trop terre-à-terre pour contrebalancer de mirifiques gisements enfouis sous les mers.



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