CQFD

Les Vieux Dossiers de MacMurty

Shelley : la poésie contre l’économie


paru dans CQFD n°107 (janvier 2013), rubrique , par McMurty
mis en ligne le 25/02/2013 - commentaires

Deux bouquins [1], parus il y a peu, revisitent parallèlement les premiers temps de la civilisation industrielle. L’un présente le point de vue d’un poète qui vomissait la tyrannique avidité des riches ; l’autre relate les malheurs et les exploits d’ouvriers qui secouèrent le joug du salariat naissant. On y glanera au passage quelques enseignements sur le monde actuel mais aussi sur les voies qui, de Notre-Dame-des-Landes à Saint-Pognon-sur-Achéron, peuvent mener à l’avènement de la liberté : la révolte sans concession et le sabotage généralisé.

En quoi le spectre de Percy Shelley (1792-1822) pourrait-il continuer à troubler la digestion des vautours qui se repaissent de la chair et de l’âme des pauvres ? Serait-ce que les grandes vérités ont la vie dure, malgré l’emprise des énormes mensonges ? Dès l’adolescence, Shelley renonça au néant douillet d’un rôle dans la bonne société anglaise – et ce fut pour embrasser la totalité, qui ne sourit qu’aux séditieux. Il fut exclu d’Oxford à 18 ans pour avoir prôné le régicide et l’athéisme – ce qui n’était pas sans risque, à l’époque. Il écrivit un « poème philosophique », La Reine Mab, qui circula sous le manteau et dans lequel il opposait à l’utilitarisme bourgeois un matérialisme émancipateur : « Le pouvoir, comme une peste désolante, souille tout ce qu’il touche ; et l’obéissance, fléau de tout génie, toute vertu, toute liberté, toute vérité, des hommes fait des esclaves et de l’organisme humain un automate, une machine. »

Sa vie amoureuse, affranchie et tumultueuse, lui inspira des vers et des pensées d’une beauté fulgurante. Ses rapports furent singulièrement fusionnels avec sa deuxième épouse, la très spirituelle Mary. Il l’encouragea à écrire le célèbre roman Frankenstein, qui met en garde contre les savants calamiteux aimant à faire joujou avec la biologie. À force de clamer leur haine du mercantilisme et leur amour de la liberté, ils durent s’exiler en Italie, qu’ils parcoururent en bonne compagnie et où Percy périt à 30 ans au large du rivage ligure. Sa gloire fut posthume et l’aspect subversif de son œuvre demeura longtemps occulté, avant d’inspirer des esprits critiques aussi distincts qu’Antonin Artaud ou George Orwell.

Quel rapport entre un poète aux mains blanches et des ouvriers aux idées noires ? Sans doute une communauté de vues quant à l’exécration des formes prises par le capitalisme naissant. Et voilà que, dans le nord de l’Angleterre, entre 1811 et 1813, des travailleurs du textile, se disant « luddites », brisèrent quelques milliers de machines installées là par la révolution industrielle. Loin d’être les péquenots rétrogrades qu’a dépeints l’historiographie, ils n’étaient pas davantage les technophobes précurseurs que voient en eux certaines franges de l’écologie radicale. Ce qu’ils combattaient, c’était le « système » de l’usine, voleur de temps et avilissant, qui s’est étendu depuis, sous divers avatars, à toute l’activité humaine. Ils le rejetaient parce qu’il les affamait en remplaçant leur savoir-faire par des machines, mais aussi parce qu’ils jugeaient nocif l’esprit de lucre et de domestication qui s’incarnait dans les nouvelles techniques de production. Et pour lui résister, ils n’avaient d’autre ressource que de saboter ce système en bousillant son attirail. Pour écraser cette révolte, une union sacrée se forma entre tous les possédants, et la répression fut implacable.

Les luddites étaient-ils des punks avant la lettre ? La volupté du « destroy » est certes une volupté créatrice ; cependant le rejet que l’industrialisation suscita d’emblée chez les pauvres et les poètes ne se limitait pas à un « no future » dépité ou rageur face à la mécanique broyeuse du capitalisme. Car ni les luddites ni Shelley ne récusaient l’innovation technique en elle-même, pourvu qu’elle serve au bien de tous – et pas seulement à la domination de quelques profiteurs… Pourvu, donc, qu’elle respecte le vivant et satisfasse aux désirs humains de liberté et de dignité, méritant ainsi sans antiphrase le beau nom de « progrès », si galvaudé qu’il en est devenu terrifiant.


Notes


[1Shelley, Écrits de combat ; Julius Van Daal, La Colère de Ludd, tous deux chez L’insomniaque éditeur.



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