CQFD

Medias

La Brique dans la vitrine


paru dans CQFD n°107 (janvier 2013), rubrique , par Sébastien Navarro
mis en ligne le 07/03/2013 - commentaires

Ce sont un peu nos frangins du Nord. À Lille, tous les deux mois, les animateurs du journal La Brique maçonnent leur « 65 grammes de critique sociale bien servie » avec une âme d’artisans.

Pour avoir une idée de la ligne éditoriale du journal, il suffit de jeter un œil dans l’ours : « Structure légale : Association Les Amis de La Brique, à statuts horizontaux et à but non lucratif. Directeur tournant (sur lui-même) de publication : [le nom est différent à chaque publication]. Chef véritable : Yapadchef. Mécènes : quiconque adhère à l’association, diffuse, achète ou vole le journal. » Cela va faire cinq ans que La Brique, bimestriel spécialisé dans les « infos et enquêtes de Lille et d’ailleurs », existe. Cinq ans que ce canard sans pub ni subvention glisse son poil à gratter sous les fesses des élus locaux et des deux mastodontes de la presse lilloise : « La Brique est le seul journal qui puisse dire que La Voix du Nord et Nord Éclair ne sont que des torchons publicitaires, et le démontrer. Le seul qui enquête sur des pollutions au plomb en plein quartier populaire à Lille Sud. Le seul qui écrive sur des bavures policières ; le racisme ordinaire ; les expulsions de pauvres de leur quartier ; l’écologie citoyenne à la mords-moi-le-nœud ; la lesbophobie institutionnelle ; l’absurdité des politiques migratoires ; l’histoire ouvrière et la culture populaire face à la machine de guerre Lille 3 000 ; d’autres manières de concevoir l’habitat, l’éducation [1]… »

Le canard est disponible en kiosque et chez certains « dealers » (boulangeries, laveries, bars…), mais ses membres ont aussi à cœur de vendre eux-mêmes leur brûlot. Tomjo : « Si on a fait le choix de faire un journal papier, c’est pour pouvoir aller à la rencontre des gens. On fait des ventes à la criée sur les marchés ou bien accompagnés de fanfares. Seize pages papier plutôt qu’un blog, ce choix nous oblige à garder un maximum de concision, à travailler nos textes avec de vraies attaques, des chutes. Du coup ça évite le bavardage. Il me semble que ça va dans le sens du respect du lecteur. » Le choix du papier s’inscrit aussi dans une certaine tradition de la presse libre et indépendante : « En faisant ce journal, le but était de montrer qu’on pouvait faire ce que font les médias traditionnels avec nos bagages culturels et nos propres moyens, complète Jan. Même si le côté précaire de notre indépendance fait qu’on a un perpétuel besoin d’argent. Aucun d’entre nous n’a fait d’école de journalisme, nous nous sommes approprié les pratiques journalistiques comme le travail d’enquête et de documentation, le croisement des sources, pour porter des voix dissidentes. »

Reste à faire prendre cette mayonnaise permettant à des personnes de sensibilités différentes de s’exprimer dans un projet commun. Jan se souvient : « Quand je suis venu proposer mes poésies, ça n’a pas été évident, car ça collait pas avec le style du canard. Et puis avec le temps, la chronique “Poètes vos papiers” est devenue une des plus régulières. » De son côté, Tomjo esquisse une analyse : « Au journal, on se retrouve sur une critique de l’urbanisation, de la gentrification des quartiers populaires du centre-ville de Lille. Ici, on souffre pas mal de la pauvreté et d’une image grisâtre. Du coup, la région tente de développer son image pour devenir attrayante. » Lille 3000, sorte de ravalement de façade à caution culturelle, est régulièrement brocardé par La Brique comme une opération visant à liquider le populaire, au cours de laquelle la ville « se muséifie pour attirer les touristes [2] ». Autre événement pour lequel le journal s’est mobilisé à plein : la lutte des immigrés. Une lutte longue et douloureuse qui est montée d’un cran en novembre dernier depuis que des sans-papiers se sont mis en grève de la faim pour obtenir leur régularisation. « Notre position, c’est de nous mettre au côté des personnes en lutte, précise Jan. Il nous faut faire un travail de mise en perspective : expliquer pourquoi les gens quittent leur pays et lier cela à l’histoire coloniale française, démonter les clichés véhiculés par la presse locale. Résultat, quand nous écrivons que deux sans-papiers sous-alimentés se font scotcher et bâillonner dans un avion après cinquante-neuf jours de grève de la faim, La Voix du Nord parle sommairement de deux expulsions, sans rien dire des conditions dans lesquelles elles se sont déroulées. »


Notes


[1« Pour 3000 dollars de plus », La Brique, n°30, janvier/février 2012.

[2« À qui profite Lille 3000 ? », La Brique, n°14, mai 2009.



Ajouter un commentaire

Par Sébastien Navarro


Dans le même numéro


1 | 2 | 3

Voir






Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts