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Royaume-Uni : Strike !


paru dans CQFD n°139 (janvier 2016), par Emmanuel Sanséau, illustré par
mis en ligne le 12/03/2018 - commentaires

Le droit syndical britannique compte déjà parmi les plus restrictifs d’Europe. Et alors ? La Chambre des communes a adopté en novembre dernier la « pire attaque contre les syndicats depuis les trente dernières années. »

Par Emilie Seto. {JPEG}Lorsqu’en septembre dernier, les propriétaires thaïlandais de l’aciérie de Redcar (nord-est de l’Angleterre) décidaient de liquider leur affaire, les agences pour l’emploi de la région s’apprêtaient à recevoir 2 200 « clients » supplémentaires. Dans le Nord vermoulu par 30 ans de thatchérisme, c’est la colonne vertébrale d’une longue histoire industrielle qui disparaît peu à peu. Ici, les communautés sont soudées dans l’acier. Réunis en ce 21 novembre à l’hôtel de ville de Sheffield, ville pionnière des aciéries, quelques centaines de travailleurs licenciés ont écouté ce que les leaders syndicaux avaient à dire. La confédération syndicale Trade Union Congress (TUC), le syndicat général Unite, le syndicat des industries GMB, le syndicat de l’acier Community ; tous dressés comme à la parade devant un parterre de travailleurs hébétés, attendant vainement une intervention du gouvernement Cameron pour voler à leur secours.

Ils se sont assis, ont écouté des discours qui résonnaient comme autant d’aveux d’impuissance, puis sont repartis. De la conférence de plusieurs heures, on retiendra qu’une « grève générale tout de suite », bien que réclamée sous de modestes acclamations, n’a pas été décidée. À la fin, sur les marches de l’hôtel de ville, Mark James, représentant du syndicat de l’acier, enroulait son drapeau rouge pétant. « À Scunthorpe [sur la côte est, ndlr], il y a trente ans, c’est l’industrie minière qui a été détruite, explique-t-il. Et les communautés locales avec. Aujourd’hui, on se retrouve face à la même situation avec la destruction de l’industrie de l’acier. Mais cette fois-ci, on dirait que le gouvernement détruit délibérément notre capacité à combattre. »

Mi-novembre, la Chambre des communes adoptait en effet une loi considérée comme la «  pire attaque contre les syndicats depuis les 30 dernières années ». Proposée en juillet dernier par le ministre aux Entreprises Sajid Javid, la Trade Union Bill, visant essentiellement à mettre les syndicats à genoux, n’attend plus que l’approbation des Lords, équivalent du Sénat en France, pour être promulguée. La loi prévoit une réduction drastique du droit de grève, restreint les modalités de financement des syndicats et impose davantage de contrôle sur les piquets de grève. Dans le secteur public particulièrement visé, les employeurs pourront contrôler le temps consacré à la représentation syndicale par les fonctionnaires. Les entreprises seront même autorisées à recruter des intérimaires pour remplacer leurs travailleurs grévistes, officialisant ainsi une bonne vieille stratégie patronale destinée à casser les mouvements de grève.

David Cameron l’a affirmé lui-même : les grèves ne doivent plus être que des « derniers recours »… alors même que leur nombre est au plus bas depuis une vingtaine d’années. Le gouvernement britannique, chien de garde des grandes fortunes, poursuit son travail de sape à l’encontre des dernières poches de résistance et prolonge sa politique de matraquage social. « C’est une attaque sauvage contre les syndicats, c’est vrai. Très brutale. Il va falloir se défendre. Mais de la part des Tories, ça ne me choque pas ! », assure Martin Foster, représentant syndical de Unite (près de 1,3 million d’adhérents) venu soutenir ses camarades de Sheffield. N’oublions pas qu’ici, la confédération syndicale TUC a perdu la moitié de ses membres depuis les années 1970, avec près de 6 millions d’adhérents aujourd’hui.

Dès les premiers jours de sa réélection, le Premier ministre avait donné le ton de son second (et dernier) mandat : le grand bond en arrière prend un nouvel élan. Libéré d’encombrants partenaires de coalition libéraux-démocrates et galvanisé par la défaite écrasante des travaillistes aux élections de mai dernier (2015), le gouvernement conservateur souffle vigoureusement sur les braises du thatchérisme tout en louant la « fière histoire de justice sociale » (sic) de son parti. Tout cela pendant qu’une éditocratie carburant au mépris de classe se déchaîne allègrement contre toute protestation à l’ordre établi.

« Les syndicats ne sont pas vaincus pour autant, affirme Martin Foster. Ce que les conservateurs n’ont pas compris, c’est que s’ils s’en prennent aux syndicats, ces derniers trouveront un moyen de résister. Cinq années supplémentaires de gouvernement Cameron, ça veut seulement dire encore plus d’opposition. Un peu comme au temps de Thatcher, mais en moins direct, moins frontal. Je crois que Cameron est plus subtil, plus malin. » Et Mark James de rappeler que « l’humeur générale n’est pas si mauvaise que ça. Il y a besoin de plus de cohérence, de leadership. Il y a de la colère, et cette énergie doit être dirigée, canalisée. »

Habitués au parti travailliste qui, sous la direction d’Edward Miliband, fustigeait encore les « grèves irresponsables » et les « défaites historiques des syndicats », ces derniers étaient réduits à la fonction d’arrière base électorale. Or, après l’élection de Jeremy Corbyn à la tête du Labour, le monde syndical aurait-il pris un nouveau souffle ? « Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le Labour Party, c’est nous, insiste Martin Foster. S’il n’y avait pas eu de syndicats, il n’y aurait pas eu de Labour : c’est nous qui l’avons créé ! C’est vrai que le parti s’est perdu en chemin dans les années 1990 [avec Tony Blair et Gordon Brown, ndlr], mais je crois qu’avec Corbyn, il redevient ce qu’il devrait être. Il a réussi à galvaniser les gens ordinaires. »

«  Le Labour Party a été revigoré par Corbyn, ajoute-t-il. Mais on peut avoir certaines inquiétudes. C’est encore tôt, on ne sait pas vraiment comment nouer des relations avec la nouvelle direction. La sensation de renouveau est là, mais il ne prend pas assez de risques. Dans la communauté dont je m’occupe [il est représentant syndical à Scunthorpe, ndlr], je travaille principalement avec des personnes brutalement précarisées, instables ou incapacitées à cause de longues maladies. Avec notre gouvernement, ces personnes sont forcées à trouver du travail pour survivre et finissent par “retourner des hamburgers” pour un salaire de misère. Voilà les personnes à qui Jeremy Corbyn et les syndicats doivent s’adresser. »

Prolétaires de tous les pays…

En août dernier, les Londoniens ont vécu un événement doublement extraordinaire. Une manifestation. D’immigrés polonais. Venant d’une des plus grandes communautés d’immigrés du Royaume-Uni (environ 700 000 personnes) – une première. « Migrants de tous pays, unissons-nous ! », enjoignaient leurs affiches. Rassemblés devant Westminster, ils n’étaient pas là pour réclamer des droits sociaux, mais pour protester contre la xénophobie de plus en plus malodorante dans le fond de l’air britannique.

Car, depuis l’intégration de leur pays à l’Union européenne en 2004, les immigrés polonais ont autant été le carburant de la machine d’exploitation à bas salaires que le fonds de commerce de l’Ukip (parti eurosceptique et xénophobe). Voilà donc un hommage rendu aux travailleurs britanniques qui, depuis trente ans, sont lentement dépossédés de leur droit de manifester : en 2008, les deux principales confédérations syndicales de Pologne, Solidarnosc et OPZZ, signaient un accord avec le Trade Union Congress pour inviter les immigrés polonais à rejoindre ce dernier.



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Par Emmanuel Sanséau


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