CQFD

Presse mordante de mordus

Revue : Oh chéri, habibi !


paru dans CQFD n°130 (mars 2015), rubrique , par Anatole Istria, illustré par , illustré par
mis en ligne le 17/04/2015 - commentaires

Keuwah ? Vous ignorez tout du cinéma jamaïcain ? Des punks iraniens, pakistanais ou birmans ? Du western Zapata ? De la littérature skinhead de Stewart Home ? Des films de série Z aux héroïnes crypto-féministes ? De la Black panther culture ? Des bouquins de S. F. érotiques ? Et les noms de Don Letts, Derrick Morgan, Rico Rodriguez, The Stalin ou The Slits ne vous évoquent strictement rien ?

Ok, inutile de continuer ce petit jeu de name dropping jusqu’à ce qu’une petite lueur s’éclaire enfin au fond de vos yeux, on a compris, vous ne lisez pas ChériBibi tout simplement ! Or à ChériBibi, « c’est la marge qui tient les pages (Godard) », sans pour autant que ces pages soient réservées à une poignée d’happy few férus de cultures alternatives. Menée depuis 2007 de main de (sans dieu ni) maître par deux fanatiques des mauvais genres, la revue, « paraissant approximativement tous les 6 mois » (hum  ! voir un peu plus), et tirée à 3 000 exemplaires, a pour principe de vouloir « causer de trucs plutôt méprisés par l’intelligentsia “militante”, de redorer le blason d’œuvres “populaires”  », et « permettre à tout un chacun de prendre conscience qu’il est l’acteur de sa propre culture ». Rencontre avec le rude boy Daniel Paris-Clavel dans son fief d’Ivry-sur-Seine.

PNG

CQFD  : Alors le scoop du dernier ChériBibi c’est une interview de Gainsbourg… Où as-tu déterré ça ?

Daniel Paris-Clavel  : Dans le RER, j’ai croisé un voisin, Michel Narbonne, et en discutant, il me dit avoir interviewé Gainsbourg fin 1980 pour Le Soldat, «  le mensuel de l’âge des casernes », qui était le journal des comités de soldats militant pour leurs droits civiques. C’était quelques mois après que des paras soient venus à Strasbourg interrompre un concert de Gainsbourg à cause de sa reprise de La Marseillaise en reggae. Le Soldat n’avait publié qu’une page d’extraits à l’époque, reprise dans Politis à la mort de Gainsbourg. Ayant récupéré l’enregistrement, j’ai pu en retranscrire et en publier l’intégralité, accompagné de photos inédites prises en 1988 par le photographe Marc Pataut lors d’un faux interrogatoire de Gainsbourg au commissariat d’Aubervillers. Alors qu’est-ce que fout Gainsbourg dans ChériBibi ? D’une part, il fait partie intégrante de la culture populaire, ce n’est pas un produit préfabriqué par l’industrie spectaculaire-marchande mais un vrai passionné de sonorités « révolutionnaires » – la preuve avec ses fabuleux albums reggae. D’autre part, y a un côté très pur dans cette interview, presque naïf, que j’aime beaucoup, avec des questions inusitées du type « T’as vu quoi au ciné récemment  ? ». Et ça me fait bien sûr bicher, en tant que revue marginale, de faire la nique à des journaux branchouilles comme Les Inrocks qui auraient fait leur beurre d’une interview de Gainsbourg retrouvée quatorze ans après sa mort  ! Ce n’est pas parce qu’on est des publications quasi invisibles qu’on ne peut pas faire la nique aux médias dominants. Non pas sur la quantité d’exemplaires mais sur la qualité du contenu : de l’enquête sociale pour CQFD, Article 11 ou Z, et des interviews et dossiers musicaux, littéraires et cinéphiles pour ChériBibi ou Permafrost. D’autant que la qualité générale – à quelques exceptions près – de ce qui est en kiosque est médiocre tant sur le plan de l’écriture que sur le choix des sujets. Un des luxes de ChériBibi, c’est de prendre le temps et la place qu’il faut  : si on veut publier une interview de Jello Biafra sur 14 pages, on est libres, mec.

Tu emploies le terme de « culture populaire » pour qualifier le contenu de la revue. Dans la culture anglo-saxonne, la pop culture renvoie plutôt à des choses commerciales. Dans quel sens tu l’utilises ici ?

Je me suis basé sur deux écrits pour définir la culture populaire. 1°– Dans le dictionnaire, le mot « populaire » renvoie en premier lieu au peuple  : « par et pour le peuple ». La grille de programmes de TF1 est certes produite à destination du peuple mais par la bourgeoisie, donc TF1 n’est pas populaire malgré son taux d’audimat. 2°– Dans la préface de son bouquin Héros oubliés du rock’n’roll, Nick Tosches explique que si les pionniers du rock ont fait les choses avec leurs tripes, sans concessions à un plan de carrière, cela ne les empêchait pas d’espérer pouvoir s’acheter une « brand new Cadillac ». Y a pas d’angélisme sur les questions de pognon, juste une distinction dans le mode de production entre le résultat d’une étude de marché et un truc nourri par la passion. C’est un peu la différence entre James Brown et Michael Jackson : les deux avaient énormément de talent, mais Michael Jackson fut modelé par l’industrie depuis tout petit, alors que James Brown a foncé dans le tas.

Enfin, la question du populaire renvoie bien sûr à « C’est quoi le peuple » ? Dans les anciens numéros j’indiquais  : « papier, encre et culture de classe »… Le peuple, pour moi, ce sont les classes populaires habitant majoritairement des quartiers dits populaires qui en fait ne le sont guère au sens « plébiscités ». Y a pas beaucoup de touristes qui visitent ma cité  !

L’idée de ChériBibi depuis la nouvelle formule en 2007, c’était aussi de faire une revue éclectique – ce avant la vogue des mooks type XXI, Schnock, Gonzaï, etc. – à un moment où la presse était complètement compartimentée dans une ultra-spécialisation. On a donc voulu faire le grand écart entre les genres sans ennuyer l’érudit ni noyer le novice sous des tonnes de références. C’est aussi un moyen d’aborder l’aspect politico-social à travers la culture sans verser dans un discours prosélyte. Et cet éclectisme nous a joué des tours  : le Centre national du livre nous a refusé une subvention, à laquelle on pouvait postuler en tant que revue, parce qu’on ne rentre pas dans leurs cases. Si on avait été juste une revue littéraire ou musicale ou de cinéma, ça aurait été plus simple, mais tout à la fois, ça le fait pas (rires). D’autant qu’on refuse la publicité mais pas le principe de subventions publiques… même si on n’en a aucune. C’est sans doute mon côté communiste  : je considère que l’argent public est aussi le mien et je préfère qu’il revienne à des projets collectifs de presse libre plutôt qu’il disparaisse dans les fouilles de Dassault.

Pour revenir au sport de l’interview, tu le pratiques depuis longtemps  ?

J’y suis venu par le fanzine vers 1997. Une des premières interviews « de personnalité » que j’ai faite, c’était LKJ, qui n’est pas un client facile pourtant, mais après coup je me suis dit  : « Tu peux aller voir les « stars » et leur parler, c’est facile finalement… » Et puis atteindre les backstages était une suite logique au défi de m’incruster aux concerts sans payer. C’est sans doute mon côté skinhead  : j’ai développé une pratique assez « houdiniste » de l’incruste (rires). J’allais à l’Élisée Montmartre vers cinq heures de l’après-midi avant l’arrivée du service d’ordre, je sympathisais avec les techniciens et employés… jusqu’à persuader le mec du merchandising des Specials en 1998 de baisser ses prix pour que davantage de monde puisse se payer un T-shirt, tout en anticipant qu’il allait du coup m’en offrir un à la fin  ! Bref, je me suis rendu-compte qu’on pouvait bouger la barrière spectateur/artiste sans pour autant faire le connard pseudo-paparazzi qui insiste quand ce n’est pas le moment.

Quel a été ton meilleur souvenir d’interview ?

Par Gomé. {PNG} Une des plus belles rencontres, ça a été Melvin Van Peebles, avec mon pote Tcherno. C’était l’hiver aux Abbesses, on a commencé l’interview au bistrot et, comme on était tous les trois fumeurs et qu’il pelait dehors, Melvin nous a proposé de poursuivre chez lui… ça a duré sept heures et quelques bouteilles. A la fin, il n’arrêtait pas de nous dire que ça le changeait de tous ces « connards de journalistes » qui n’y connaissent rien et cherchent le sensationnalisme (rires). Mais il y en a plein d’autres, comme Derrick Morgan… c’est toujours impressionnant de rencontrer un mec dont t’as chiné les 45 tours quinze ans avant sur le marché de Camden à Londres. Quand tu discutes avec des vétérans un peu restés dans l’ombre, ils sont nettement plus disponibles et ont beaucoup plus de choses à raconter que ceux que les journalistes sollicitent continuellement. Derrick Morgan, c’est quand même lui qui a mis le pied à l’étrier à Bob Marley, Jimmy Cliff et Toots  !

Après, en dehors de ChériBibi, je me suis occupé d’Existence  !, le journal des chômeurs et précaires de l’Association Pour l’Emploi, l’Information et la Solidarité (Apeis) dans laquelle je milite toujours, et là je gratte pour la presse municipale de ma banlieue rouge, ce qui correspond assez à mon goût pour les interviews « d’illustres inconnus ». Si t’as la curiosité de causer à ton voisin de palier, il peut te raconter une vie de fou  ! Dernièrement, j’ai interviewé un ancien catcheur des années cinquante et une collectionneuse de chapelets  ! En plus, elle était athée  ! C’était passionnant !

Je sais qu’une question te travaille, c’est la difficulté qu’il y a en France à se fédérer entre fanzines et presse indépendante.

Je pars du constat qu’on galère tous à distribuer nos journaux, revues et fanzines de presse « alternative », c’est-à-dire proposant des alternatives aux méthodes de la presse mainstream. Le débat n’est pas tant l’existence même d’une expression libre face à cette presse – il y aura toujours un contre-discours à l’idéologie dominante – que les moyens qu’on peut fédérer pour mieux en diffuser les formes imprimées. Or, la plupart des tentatives de diffusion alternative se sont plantées ou rament  : Co-errances, Court-circuit, Diff-Pop, Hobo Diffusion. Il faudrait au moins pouvoir en discuter entre acteurs de la presse libre en papier… et ne pas oublier que « the medium is the message ».

Par Tôma "Verminax" Sickart. {PNG}



4 commentaire(s)
  • Le 25 avril 2015 à 08h35, par Bons plans -

    Formidable revue découverte dans CQFD et qu’on peut trouver au disquaire Lollipop à Marseille, bld lieutaud.

    Répondre à ce message

    • Le 26 avril 2015 à 18h06, par Zorglub -

      Mejor, on trouve dans Chéri Bibi des bafouilles de Mathieu Leonard sur le blues et les chants de coton. Aussi un historique de Cayenne en chanson. Que du bonheur mais fo des lunettes de pro pour lire ce fanzine !

      Répondre à ce message

Ajouter un commentaire

Par Anatole Istria


Dans le même numéro


1 | 2 | 3

Voir






Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts