CQFD

1914-1918

Les ders des ders


paru dans CQFD n°53 (février 2008), par Anatole Istria
mis en ligne le 13/11/2018 - commentaires

Les rescapés du grand conflit mondial de 14-18 démontent à eux seuls la mythification nationaliste d’une guerre qui aura causé 9 millions de morts et 6 millions d’invalides.

Des soldats australiens au milieu d'un paysage dévasté dans la région d'Ypres, en Belgique (collection de l'Australian War Memorial n°E01220 / Domaine public). {JPEG}

[De nos archives, CQFD n°53, février 2008]. Le 25 janvier [2008], alors qu’outre-Rhin mourait le dernier casque-à-boulon (ou Feldgrau) dans une relative indifférence, on annonce en France que Lazare Ponticelli, le « der des der » parmi les Poilus gaulois, a finalement cédé aux pressions de l’État en acceptant des obsèques nationales, ce à quoi il répugnait jusqu’alors. Mais le sémillant ancien combattant de 110 ans fait préciser qu’il s’agit surtout « de rendre hommage à tous [ses] frères d’armes qui sont tombés ». On ne peut pas dire que les derniers évadés du guignol’s band de 14-18 – Louis de Cazenave, survivant du chemin des Dames, est décédé le 2 janvier – offrent le visage le plus sarko-compatible.

N’en déplaise à Hortefeux [1], Lazare est arrivé à neuf ans, sans papiers et misérable, fuyant la misère en Italie, pas vraiment de l’immigration choisie ! Engagé dans la Légion, puis démobilisé en 1915 quand l’Italie entre en guerre, il est réincorporé chez les chasseurs alpins italiens et se bat dans les Alpes.

Il se souvient alors d’un épisode de fraternisation avec ceux d’en face : « Nous nous sommes mis d’accord pour cesser les combats. Nous avions même fait une patrouille mélangée d’Italiens de chez nous et d’Autrichiens. Et on passait le long des lignes en faisant cette propagande. Alors tout le monde arrêtait les combats et personne ne tirait plus. Quand ils se sont aperçus que le mouvement s’étendait, les officiers autrichiens et les officiers italiens se sont réunis. Nous devions tous être fusillés. Mais le bataillon a protesté en disant que nous avions raison, que c’était absurde de se battre pour rien. » (Libération, 05/02/2008)

Dans le cas de Louis de Cazenave, c’est encore pire, puisqu’il sortit de la guerre « pacifiste forcené », libertaire même ! Il avait longtemps refusé la Légion d’honneur, « il disait à son fils “Tu peux te la mettre quelque part.” [mais] avait fini, sous la pression des anciens combattants, par l’accepter » (Le Canard enchaîné, 23/01). Autre moment de sa vie, il avait été révoqué des chemins de fer en 1941 et n’avait plus travaillé depuis lors, n’en déplaise à Xavier Bertrand [2]

« Obliger les biffins à se battre »

L’histoire militaire et l’union sacrée en prennent donc une nouvelle fois pour leur grade. Partis la fleur au fusil, nos braves « biffins » (comme ils s’appelaient eux-mêmes) se sont vite retrouvés avec la gerbe aux tripes. Et le dégoût dans la bouche à l’idée que mourir pour la patrie est le sort le plus beau. Surtout quand « derrière la “patrie” se dissimulait l’État, incarné par des généraux, des industriels, des actionnaires, des mercantis ». Ainsi, dès l’hiver 14, la guerre se double d’un front intérieur où la priorité de la hiérarchie militaire est d’ « obliger les biffins à se battre » comme l’analyse l’historien François Roux dans la revue Gavroche  [3]. D’ailleurs, la Noël 1914 est marquée par les premières fraternisations avec l’ « ennemi ». Nul besoin de propagande internationaliste pour faire sentir au paysan, à l’ouvrier ou à l’instituteur embourbé qu’il avait plus en commun avec le même d’en face qu’avec le gradé compatriote qui lui gueulait dessus pour monter au casse-pipe.

Comme toute tentative de résistance collective, comme lors des mutineries de 17, est impitoyablement écrasée dans l’œuf, « les troupiers de 14-18 ont recours à l’embusque, l’insoumission, la désertion, la reddition volontaire, l’automutilation, l’alcool, la folie et le suicide pour tenter d’échapper à l’enfer des tranchées ». La guerre finie, l’État français reconstruit l’union nationale autour du mythique « consentement patriotique » de la piétaille, effaçant des mémoires l’absurdité du massacre, les gueules cassées et les fusillés pour l’exemple.

Restent les paroles de La Chanson de Craonne (1917) que Louis de Cazenave chantait encore sur son lit d’agonisant :

« Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront, / Car c’est pour eux qu’on crève. / Mais c’est fini, car les troufions / Vont tous se mettre en grève. / Ce s’ra votre tour, messieurs les gros, / De monter sur l’plateau, / Car si vous voulez faire la guerre, / Payez-la de votre peau ! »

Décidément, ces antimilitaristes sont des brutes !


Notes


[1En février 2008, mois de parution originelle de cet article, Brice Hortefeux était ministre de l’Immigration sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

[2Ministre du Travail du gouvernement Fillon à l’époque de la première parution de cet article.

[3« Les résistances collectives des poilus », Gavroche, janvier-mars 2008. Saluons au passage cette excellente revue d’histoire populaire. À lire également du même auteur, La Grande Guerre inconnue - les poilus contre l’armée française, éd. Max Chaleil, 2006.



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Par Anatole Istria


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