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La guerre des statues n’aura pas lieu


paru dans CQFD n°161 (janvier 2018), rubrique , par Anatole Istria
mis en ligne le 02/01/2018 - commentaires

Dans le dossier de janvier, en kiosque à partir de vendredi 5 janvier, CQFD s’aventure sur le terrain miné de « l’histoire en champ de bataille », où se pose la résistance d’une « histoire par le bas » face aux tentatives de nous faire avaler tout cru du récit national.

En guise d’amuse-gueule [1], voici un article exclusif de ce dossier pour la version numérique de CQFD !

À la suite des affrontements de Charlottesville en août 2017, qui ont causé la mort d’une militante antiraciste, la question toute symbolique du déboulonnement des statues d’esclavagistes et de colonialistes s’est répandue par-delà les États-Unis. Dans l’Hexagone, elle a donné lieu à une querelle bien pourrie… à la française, comme il se doit.

Fin août sur facebook, le collectif #DéboulonnonsBugeaud lance une initiative spontanée « récupérable par toutes celles et ceux qui veulent en finir avec ce symbole de la barbarie coloniale et militariste ». Il choisit d’appeler au déboulonnement du maréchal Bugeaud, dont la doctrine de la « terre brûlée » durant la conquête de l’Algérie a conduit à de nombreux crimes de guerre et exactions, dont les célèbres enfumades. Il propose également de rebaptiser les rues portant le nom de Bugeaud en « rue Lalla Fatma N’Soumer », du nom de la résistante kabyle des années 1850 ou en « rue Kateb Yacine ». L’historien Olivier Le Cour Grandmaison publie à son tour une tribune sur Mediapart autour de Bugeaud, considérant que les statues à Paris, à Excideuil et à Périgueux, ainsi que toutes les rues portant son nom, constituent « une insulte permanente à l’émancipation des peuples et aux Algériens en particulier, et à la République qu’il a toujours combattue et haïe. »

Puis, le 16 septembre, Louis-Georges Tin, président du Conseil représentatif des associations noires de France, ainsi que plusieurs personnalités, signent une tribune dans Le Monde pour que le nom de Colbert, ministre de Louis XIV et législateur du Code noir sur l’esclavage, soit retiré de l’espace public et que les collèges ou lycées qui portent son nom soient rebaptisées.

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Le 3 octobre, dans L’Humanité, Françoise Vergès dresse une liste de monuments coupables : « Faut-il demander à la municipalité bien-pensante de Neuilly de se débarrasser de la statue équestre du duc d’Orléans, qui commanda une des expéditions meurtrières de la conquête de l’Algérie ? Ou à la Ville de Paris de mettre à bas celle de Francis Garnier, qui ouvrit les portes du Tonkin à l’armée française, prélude à un siècle de malheurs pour ce pays ? Faut-il lancer un commando contre la statue de Jules Ferry, certes père de l’école publique, mais aussi le premier homme politique qui osa, du haut de la tribune de la Chambre, évoquer des “races inférieures” ? Faut-il dénoncer l’appellation “place du Maréchal-de-Lattre”, ce militaire qui, le premier, ordonna l’usage du napalm au Vietnam ? »

Ces évocations en disent long sur l’inconscient colonial de l’espace public français. Le seul cas Colbert, dont la statue trône à l’entrée de l’Assemblée Nationale, ne manquera pas de donner des montées d’angoisse identitaire aux divers « intellectuels » réservistes des médias. Ainsi, le 24 septembre lors l’émission « les Terriens du dimanche » sur C8 – du niveau intellectuel des pissotières d’un café du commerce – le chroniqueur Gilles-William Goldnadel, visiblement excédé par tout ce qui s’apparente à la « repentance colonial », se lâche : « Je suis Rhett Butler, je suis Tintin [au Congo]. » Le même jour, sur le plateau de C politique sur France 5, l’historien Snégaroff accuse un « dégagisme mémoriel extrêmement violent ». À se demander où se situe la violence mémorielle ?

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Au détour de ce « débat » sur ce sujet vendeur et immédiatement clivant, se répand une véritable litanie dans les journaux et sur les ondes : « Il ne faut pas entretenir les querelles du passé », « boîte de Pandorre sans fin », « terrible engrenage », « talibanisation culturelle », « Il ne faut pas diviser les Français », « Où mettre le curseur ? », « Furie épuratrice », etc. jusqu’à l’inquiétude de l’Obs du 22 novembre : « Qui va encore tenir debout [si on déboulonne tous nos grands hommes]  ? » Sur Europe 1, le 21 septembre, l’impayable Robert Ménard peut à la fois s’écrier « Essayons d’être un peu plus ouverts » et dénoncer tout simplement une… « épuration ethnique ».

L’accusation d’anachronisme revient aussi fréquemment : « C’était une autre époque », « De toutes façons tout le monde était pour l’esclavage » (sauf les esclaves peut-être ?), ou encore ces propos du « brillantissime » Yann Moix sur France 2 : « […] on va de ce fait aller voir des crimes contre l’humanité chez Colbert, on va aller voir des crimes contre l’humanité chez Napoléon, ce qui est absolument débilissime, dans la mesure où c’est un concept moderne inventé à Nuremberg. » Pour prolonger l’anachronisme, il est d’ailleurs regrettable que les persécutés du lointain passé ne puissent pas profiter de cette bonne nouvelle comme quoi les crimes contre l’humanité n’existaient pas avant Nuremberg puisqu’ils n’existaient pas selon le point de vue juridique international.

La grande mauvaise foi des défenseurs des statues, qui jusque là restaient muettes, sera d’accuser cette campagne de déboulonnement toute virtuelle comme une volonté de gommer l’histoire, d’effacer les mémoires « comme en Union soviétique » (Ménard), de remettre en cause une partie de l’Histoire de France. Or, on peut penser qu’elle procède exactement de l’inverse : interroger le passé sans rien oublier et offrir la possibilité d’écrire une histoire vraiment commune.

Pas touche aux serviteurs de l’État

JPEGMais que les défenseurs des statues se rassurent, la guerre des statues n’a vraisemblablement pas eu lieu, et, mise à part les pigeons, aucun vandale n’est venu perturber la morgue de Colbert, Bugeaud et autres qui continuent de contempler d’un regard de marbre le commun des mortels. Pourtant, cette crainte de voir les grands hommes subir le jugement du présent, est symptomatique d’une vision historique bien formatée : L’histoire de France se résumerait d’abord et toujours à une histoire de la raison d’État.

On ignore souvent que le paysage statuaire contemporain est largement le produit d’une épuration méconnue, surnommée les "vendanges de bronze" par les historiens. En octobre 1941, le gouvernement de Vichy, sur ordre du commandement militaire allemand (Militärbefehlshaber), fait enlever des statues métalliques en vue de récupérer les métaux non ferreux pour participer à l’effort de guerre. Il faut aussi fournir du cuivre pour les vignes et de l’étain pour la soudure. Au total, des centaines de statues – 114dans l’Yonne, 21 en Lot-et-Garonne – qui n’ont pas l’heur de plaire à la Révolution nationale du Maréchal sont envoyées à la fonte sur l’ensemble du territoire. Elles datent dans l’ensemble de la période de statuomanie frénétique du début de la IIIe République que le régime de Vichy a en horreur. L’article 1 du décret stipule ainsi qu’ « il sera procédé à l’enlèvement des statues et monuments en alliage cuivreux sis dans les lieux publics et dans les locaux administratifs qui ne présente pas un intérêt artistique ou historique ». Une purge s’opère à ce moment-là qui épargne les saints, les rois, les galonnés [2]… la France éternelle en somme. En revanche, les littérateurs, les humanistes, les persécutés du cléricalisme, les socialistes ainsi que les allégories populaires sont déboulonnés et refondus. Ainsi disparaissent des places parisiennes, Étienne Dolet, Le Chevalier de la Barre, Shakespeare, Rousseau, Diderot, Marat, Camille Desmoulins, Charles Fourier, Raspail, Louis Blanc, Maria Deraismes – Tiens, une femme ? –, Hugo, Zola, etc. À Besançon, les nazis déboulonnent la statue de Proudhon. Au jardin de la Fontaine de Nîmes, le monument en pierre en hommage à Bernard Lazare, écrivain libertaire et premier dreyfusard, est pulvérisé par les vandales nazis. La statue de Louise Michel au parc de la Planchette à Levallois-Perret semble avoir échappé à la fonte des statues. Paradoxalement, quelques figures du panthéon contre-révolutionnaire sont aussi déboulonnées : comme la statue du poète provençal royaliste Frédéric Mistral à Arles et celle de Joseph de Maistre à Chambéry. À quelques exceptions près, aucun des déboulonnés de la collaboration n’a réintégré son socle après la guerre.

JPEGMais, par une certaine ironie de l’histoire, les statues peuvent parfois aller et venir. En mars 1969, une équipe de situationnistes décide de combler le socle vide de la place Clichy où est encore inscrit : « Charles Fourier révélateur des lois de l’harmonie universelle par l’association intégrale ». Une copie en plâtre de la statue est dressée, ainsi qu’une plaque où l’on pouvait lire : « En hommage à Charles Fourier, les barricadiers de la rue Gay-Lussac. » La police enleva la statue hommage dès le lendemain, répétant 27 ans plus tard le geste des autorités de Vichy.

À lire : Guide du Paris colonial et des banlieues, éditions Syllepse, 2018.


Notes


[1Merci le retraité maltraité ! (Note du webmaster qui s’était fourvoyé.)

[2À l’exception du général Dumas, figure de la Révolution française d’origine afro-antillaise et père de l’écrivain Alexandre Dumas, qui sera déboulonné.



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Par Anatole Istria


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